« J’ai été un abruti sans esprit critique » : l’imprévisible déclic de la sortie du complotisme ( 2/3 )
« Sortir du complotisme ». Un simple détail peut parfois suffire à renverser une croyance, mais le processus est lent, incertain, et un débat frontal s’avère souvent contre-productif.

Origine des grandes pyramides, assassinat de Kennedy, 11-Septembre… sur ces grands événements historiques, Sylvain Cavalier avait pris l’habitude de contester la version officielle. Jusqu’à ce qu’un jour, YouTube lui suggère une vidéo niant la réalité du premier pas de Neil Armstrong sur la Lune. Or, Sylvain est un passionné d’astronomie. « Sur un autre sujet, elle m’aurait convaincu, mais là, ça me dérangeait. Pour la première fois de ma vie, j’ai mis en pause la vidéo, j’ai vérifié chaque affirmation sur Google. Et je me suis aperçu que tout était faux ! J’étais furieux. »
Cela aura été sa « pilule bleue », celle du retour à la réalité, par opposition à la « pilule rouge » de l’entrée dans un univers alternatif, selon la mythologie du film Matrix, très influente dans la complosphère. Dix ans plus tard, Sylvain Cavalier gère une chaîne YouTube, le Debunker des étoiles, qui lutte contre les documentaires mensongers. Combien sont-ils, comme lui, à avoir réussi à faire marche arrière ? Impossible à dire. Ce qui est sûr, c’est que même certains des plus brillants esprits ont eu des périodes d’irrationalité. Le sociologue Gérald Bronner, auteur de La Démocratie des crédules (PUF, 2013), qui adhérait autrefois à des théories millénaristes, conclut désormais que l’on peut « croire à des théories folles sans être fou soi-même ».
La plupart des anciens complotistes restent discrets sur leurs croyances passées, de crainte d’être stigmatisés. « Beaucoup de gens me félicitent, me disent que j’ai eu du courage d’en parler », confirme la vidéaste Barbara Vasseur, 34 ans, alias Cysséepho sur YouTube, qui assume d’avoir réussi à en sortir mais comprend la « peur des moqueries ».
Un cas d’école hors norme
Il est encore plus rare qu’une figure reconnue par la complosphère fasse volte-face. C’est pourtant ce qui s’est produit le 3 janvier, quand Stéphane, alias Stalec, un utilisateur de Twitter convaincu d’un complot de Big Pharma, qui défendait depuis le début de la crise du Covid-19 des positions pro-hydroxychloroquine, a fait son mea culpa.
« Nous avons souvent des messages de gens qui reviennent sur leurs positions. Mais un aussi gros compte, ça, c’est rare ! », précise Samuel Buisseret
Depuis le début de la pandémie, ce vingtenaire aux 18 000 abonnés était aussi investi qu’admiré dans son cercle : n’avait-il pas été codésigné « personnalité de l’année 2020 » par le site covido-sceptique-complotiste FranceSoir ? Alors, quand il publie une série de messages dans lesquels il regrette de s’être laissé entraîner dans une « bulle », se blâme d’avoir été « un abruti sans esprit critique » et s’excuse d’avoir relayé « toute cette désinformation », c’est un séisme.
Sa communauté soupçonne aussitôt un complot : il aurait été enlevé, sa grand-mère aurait été prise en otage, ou alors il aurait été payé. Ses habituels débatteurs tombent eux-mêmes des nues. « Nous avons souvent des messages en privé de gens qui reviennent sur leurs positions. Mais un aussi gros compte, ça, c’est rare ! », bafouille Samuel Buisseret, alias MrSam, ex-complotiste aujourd’hui à la tête d’une « chaîne sceptique ». Surtout aussi brutalement et publiquement.
L’art de trouver les arguments
Que s’est-il passé ? Stalec, qui n’a pas souhaité répondre au Monde, le reconnaît sur Twitter, réseau sur lequel il a modifié son pseudonyme depuis : il a changé d’avis en discutant en privé avec des sceptiques, une communauté proscience luttant contre les croyances irrationnelles. L’un d’eux, le docteur François Morel, alias Doc Primum non nocere, malgré ses invectives, a joué un rôle majeur en amenant son interlocuteur à réaliser les inconsistances de son discours.
La désescalade est d’autant plus difficile que l’individu adhère à des thèses radicales
Ainsi, Stalec ne croit pas à l’homéopathie. Or, tous les arguments qu’il oppose à celle-ci sont applicables à l’hydroxychloroquine, lui fait-il remarquer. Une première entaille dans la croyance. Surtout, et ce sera l’argument décisif, il l’invite à se renseigner sur la notion de bithérapie. Puisque deux molécules différentes peuvent être intégrées à un traitement médical commun, pourquoi des labos feraient-ils la guerre à l’hydroxychloroquine, comme il en est convaincu ? Ses certitudes s’effondrent.
La désescalade a également été possible parce que Stalec n’adhérait pas aux thèses conspirationnistes les plus radicales. Comme il le rappelle lui-même, il n’en était pas au point de croire à la thèse de nanopuces dans les vaccins contre le Covid-19 et a même quitté certains groupes trop complotistes pour lui, à l’été. « Ça commençait à parler de 5G, ça allait trop loin… », a-t-il expliqué à Libération.
Amener une personne à douter de ses certitudes demande, par ailleurs, un certain savoir-faire. Le vidéaste anglo-saxon Anthony Magnabosco s’en est fait une spécialité, en réalisant de « l’épistémologie de rue » : aller voir de parfaits inconnus, et avec bienveillance, à la manière de Socrate dans les dialogues de Platon, questionner les bases de leurs croyances. « En cinq minutes, il demande aux gens pourquoi ils pensent que leurs certitudes sont vraies, sans jamais être dans le jugement, juste en les interrogeant. Et il réussit à avoir des résultats », applaudit Samuel Buisseret.
L’aide des vulgarisateurs, sceptiques et zététiciens
Ce déclic n’aurait, bien sûr, pas pu se produire sans que Stalec n’aille lui-même vérifier les informations et fasse preuve de probité intellectuelle. « Souvent, le complotiste se cache derrière un esprit critique dont il serait le seul détenteur, sauf que cet esprit critique porte sur tout, sauf sur sa propre théorie du complot, resitue Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale à l’université de Rennes-II. Mais cet esprit critique, il peut arriver qu’il se porte sur l’existence du complot. Et là commence la désescalade. »
Pour une partie des anciens théoriciens du complot, le déclic est passé par une même étape, celle de l’identification d’une faille dans leurs croyances. Celle-ci arrive lorsque la théorie du complot se rapproche de leurs plates-bandes. Clément, 30 ans, est agrégé en biologie. S’il boit sans méfiance les paroles du pseudo-diététicien Thierry Casasnovas sur les vertus de certains jus, il s’aperçoit, en revanche, que le vidéaste ne maîtrise pas du tout son sujet dès lors qu’il parle de physiologie humaine et de médicaments, pourtant à la base de sa rhétorique anti-Big Pharma. « Les gens comme ça emploient des mots savants, mais quand on connaît le sujet, ça ne tient pas du tout. Ils bluffent sur toute la ligne », dénonce-t-il désormais.
« Ce n’est pas inné de savoir douter de manière raisonnable, de recontextualiser une information, la vérifier, la recouper… », admet Sébastien Carassou
Mais tout le monde n’est pas spécialiste des sujets abordés dans les vidéos complotistes, ni n’est formé pour s’en méfier. « Ce n’est pas inné de savoir douter de manière raisonnable, de recontextualiser une information, la vérifier, la recouper et distinguer une source fiable d’une source complotiste », admet Sébastien Carassou, docteur en astrophysique et lui-même conspirationniste repenti. Heureusement, des antidotes en ligne existent : ce sont les vidéos de scientifiques pédagogues, sceptiques et zététiciens (adeptes de la zététique, ou « art du doute »).
« Mon ex-petit ami, qui était ostéopathe, avait compris à travers eux que son métier relevait du “fake med” », c’est-à-dire du charlatanisme médical, se souvient Barbara Vasseur, autrefois prisonnière du cliché de Big Pharma. « Un jour, il me pose devant trois vidéos consécutives d’Astronogeek, avec Hygiène Mentale, La Tronche en Biais, etc. Je comprends très vite que je dois en tirer des conclusions. » Une expérience de crop circles faits main achèvera de la convaincre qu’il est aisé de se laisser berner et se rangera du côté des sceptiques.
Incohérences et confiance trahie
Impossible pour autant de réduire la sortie de la croyance à un simple déclic intellectuel. Chaque histoire est différente, et l’émotionnel joue un rôle tout aussi important. « Etre dans les sphères conspirationnistes vingt-quatre heures sur vingt-quatre peut induire un mal-être, car le conspirationnisme donne une vision très sombre du monde, désigne des coupables mais n’offre pas d’issue », relève Marie Peltier, spécialiste des théories du complot liées à la guerre civile en Syrie. D’autant que cette noirceur, c’est parfois dans leurs propres compagnons de croyance que les adeptes de théories du complot la découvrent. Or, les complotistes sont souvent animés par un idéalisme exacerbé et tolèrent mal la déception et les tromperies.
Sébastien Carassou, d’abord piqué d’ufologie, a été choqué de comprendre que la démarche d’un des participants stars à un congrès était purement mercantile. Clément, qui a un temps été dessinateur pour le polémiste Dieudonné, Egalité et réconciliation, et l’essayiste d’extrême droite Alain Soral, voyait dans les accusations médiatiques de racisme un complot contre ses idoles, jusqu’à ce qu’il soit témoin de propos antisémites. « J’ai compris que je n’étais pas là pour les bonnes raisons », s’excuse-t-il aujourd’hui pudiquement.
Aux Etats-Unis, Patricia Steere, figure emblématique de la communauté des platistes (persuadés que la Terre n’est pas ronde), a, elle, été accusée d’être un agent de la CIA transsexuel infiltré. Des allégations délirantes qui provenaient de son ancien petit ami platiste, dont elle s’était séparée après un viol conjugal, raconte-t-elle dans sa biographie, Everything That Was Beautiful Became Ugly : Escaping Flat Earth with Patricia Steere (non traduit). Tétanisée, elle a, depuis, quitté le mouvement.
Pour d’autres, la sortie passe par un épisode traumatique. Pour Samuel Buisseret, c’est la mort de son cousin, un jour où ce passionné de thèses ésotériques croit voir des symboles contradictoires partout. « J’ai eu une sorte d’écœurement, pour la première fois, j’ai décidé d’être dans la suspension du jugement. » La sortie des théories du complot lui prendra plusieurs années de doute, d’errances et de reconstruction. Pour beaucoup, c’est l’épreuve la plus dure à vivre.