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La grotte de la Luire : Les exécutions de la grotte de la Luire deviennent rapidement un symbole de l’atrocité de la répression nazie…

27 juillet 1946, cérémonie commémorative sur le site historique de la grotte de La Luire, près de laquelle furent exécutés sur leurs brancards les grands blessés de l’hôpital militaire du Vercors, initialement installé à Saint-Martin-en-Vercors, puis replié en ce lieu.

Date document : 21 au 28 juillet 1944

Lieu : France – Auvergne-Rhône-Alpes (Rhône-Alpes) – Drôme – Saint-Agnan-en-Vercors

La grotte de La Luire se trouve dans la vallée de la Vernaison, sur la commune de Saint-Agnan-en-Vercors, à proximité du carrefour de la D 518 et du lieu-dit « Le Passage »

Cette photographie permet d’avoir un aperçu général de la cavité qui abrita les combattants blessés lors de l’offensive allemande de juillet 1944. Découverts, ils furent abattus à proximité, les sept infirmières déportées à Ravensbrück, l’une ne revenant pas. L’aumônier, le père jésuite Yves Moreau de Montcheuil, ainsi que les docteurs Fischer et Ullmann furent fusillés au Polygone de Grenoble.

Malgré les dimensions que présente le porche, les lieux peinent à contenir l’ensemble de l’assistance. La cérémonie révèle une réelle et émouvante communion entre les représentants de l’Etat, les élus du Massif et la population, dont de nombreux anciens combattants du Vercors. La cérémonie commémorant cet événement tragique illustre les massacres perpétrés dans le Vercors et touchant aussi bien les combattants que les civils.

Actuellement, cinq plaques apposées sur le mur intérieur et une stèle en contrebas rappellent au visiteur le caractère sacré de ce lieu historique pour les résistants du Vercors.

Auteurs : Guy Giraud, Jean Jullien, Jean-William Dereymez, Julien Guillon

Contexte historique

Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944, l’état-major du Vercors, devant l’aggravation de la situation, donne l’ordre de replier l’hôpital du Maquis, installé le 8 juin à Saint-Martin-en-Vercors, sur l’hôpital de Die. Un car, deux camions et une voiture particulière embarquent 122 blessés, les malades et le personnel. Par la route du col de Rousset, le convoi rejoint Die au petit matin. La mère supérieure de l’hôpital signale l’arrivée imminente des Allemands.

Devant ce danger, le docteur Ganimède décide de laisser quelques blessés légers à Die, de remonter sur le massif et, conduit par Fabien Rey, un pâtre résistant, de s’établir provisoirement à Saint-Agnan-en-Vercors, sous le porche d’entrée de la grotte de la Luire, une exsurgence dont le petit lit pierreux est très souvent à sec. Dans ce lieu va se dérouler le drame de la grotte de la Luire.

Le porche n’est pratiquement pas visible depuis la route départementale 518. La grotte, bien que déjà répertoriée dans des guides touristiques, n’est guère connue que des spéléologues et de quelques habitants du voisinage. Elle apparaît donc comme un refuge sûr. Cependant, le docteur Ganimède et le médecin-capitaine Fischer, inquiets, essaient d’évacuer les blessés les moins atteints. Le soir du 22 juillet, 50 blessés et 18 soignants quittent la grotte et rejoignent Romans. Le 25, le docteur Ganimède fait se réfugier, dans une cavité au-dessus du porche, un groupe de blessés qui peuvent se déplacer avec des béquilles. Ils sont accompagnés par deux infirmières, Lucie Jouve et Marie Roblès.

Sous le porche de la Luire, il reste moins de la moitié du groupe : 45 blessés intransportables dont une trentaine de maquisards, parmi lesquels on citera Juliette Lesage (« Lilette »), infirmière blessée au combat de Combovin le 22 juin, un officier américain Chester Meyers, d’un commando parachuté le 29 juin, opéré de l’appendicite, et aussi quatre soldats allemands ou polonais, Félix Dombrowski, Kruzel, Malacowski et Veronecki, blessés capturés en juin au combat de Montclus et portant l’uniforme de la Wehrmacht. Treize personnes constituent l’encadrement : trois médecins, les docteurs Fischer (« Ferrier »), 32 ans, médecin capitaine du Groupement des chantiers de jeunesse n° 19 qui avait rejoint la Résistance au Vercors, Marcel Uhlmann, 32 ans, médecin juif, et Ganimède, ce dernier accompagné de sa femme et de son fils Jean, sept infirmières, et un aumônier, Yves Moreau de Montcheuil, 44 ans, philosophe et théologien très cultivé et très ouvert, qui avait participé activement à l’élaboration et à la diffusion des Cahiers du Témoignage chrétien, dénonçant l’antisémitisme et appelant les chrétiens à réveiller leur conscience, puis avait gagné le Vercors pour y assister les jeunes résistants et les blessés. Un drap blanc à croix rouge est déployé près de l’entrée du porche : croit-on encore les nazis respectueux des conventions de Genève ? De la grotte, on entend passer les convois sur la route distante de 400 mètres. Les patrouilles allemandes qui ratissent le secteur s’approchent dangereusement du porche. Dans le ciel le Storch, le mouchard, survole à très basse altitude l’hôpital improvisé.
Certains blessés décèdent avant le jour du drame : André Bourcereau, 26 ans, résistant originaire de Pauillac (Gironde), résidant à La Seyne-sur-mer (Var), blessé au combat de Saint-Nizier, emmené à l’hôpital de la grotte de la Luire à Saint-Agnan-en-Vercors où il décède le 25 juillet 1944, Pierre Mallein, 18 ans, résistant de Pont-de-l’Isère, blessé (on ne sait s’il est décédé le 24 juillet 1944 à Saint-Martin-en-Vercors ou abattu par les Allemands à la grotte de la Luire, Albert ou Auguste Mulheim, 24 ans, d’origine alsacienne, chasseur de la compagnie Chabal, blessé le 23 juillet 1944 à Villard-de-Lans (Valchevrière) par trois balles de mitrailleuse dans le ventre, il est évacué sur la grotte de la Luire où il meurt peu après, Henri Murot, résistant originaire d’Argenteuil (Seine-et-Oise, maintenant Val-d’Oise), roulottier, grièvement blessé et atteint par la gangrène, il meurt le 27 juillet 1944, peu avant l’arrivée des Allemands, à l’hôpital replié dans la grotte de la Luire, Édouard Ricordo, 27 ans, blessé amené à la grotte de la Luire où il décède le 23 juillet.

Comment le refuge a-t-il été découvert ? il n’est pas nécessaire de recourir à l’hypothèse de la trahison que rapporte souvent la mémoire collective. Le 27 juillet, vers 16 heures, les soldats allemands font irruption à l’entrée du porche. Les quatre prisonniers de la Wehrmacht, reconnaissant des camarades de leur unité, leur crient de ne pas tirer, disant « ils nous ont soignés ». Devant un début de fraternisation de ses hommes, le chef du groupe les rappelle à l’ordre, jugeant que les quatre Polonais peuvent être des déserteurs. Il fait arracher leurs pansements pour vérifier si les blessures sont réelles.

Dans un bon français, il requiert les responsables. Les docteurs Ganimède, Fischer, Ullmann s’avancent. Les Allemands font aligner médecins et infirmières face à la paroi, lever les blessés auxquels ils arrachent les pansements, et les dépouillent de tout ce qu’ils possèdent. Marc Liozon, 22 ans, de Savasse, résistant de la compagnie Ladet, blessé le 22 juin lors de l’attaque allemande sur Combovin, soigné par « Lilette » Lesage, transporté à l’hôpital, Guy Cretenet, 19 ans, résistant de Romans, Armand Rosenthal, 43 ans, résistant originaire de Nancy (Meurthe-et-Moselle), médecin du maquis, juif, qui avait été le premier à prendre le maquis dans le Vercors en novembre 1942 pour échapper aux rafles, tentent de quitter la grotte, mais sont repris et abattus à proximité de la grotte. Armand Rosenthal, stomatologiste de religion juive, était le directeur de l’Institut dentaire de Nancy, ayant pris en 1936 la succession de son père et de son grand-père. En 1940, les locaux de l’Institut sont en grande partie réquisitionnés et réservés aux cadres allemands. En 1941 le docteur Rosenthal est mitraillé par les Allemands alors qu’il allait rechercher le manuscrit d’un roman oublié dans un abri. Le 28 juin 1941, une note du ministère des Finances ordonne à Armand Rosenthal de quitter ses fonctions et le 7 juillet les chèques postaux refusent de lui virer son salaire. Il décide alors de combattre et prend le maquis dans le Vercors.

Ils réquisitionnent un agriculteur de Saint-Agnan-en-Vercors, Jarrand, avec sa charrette tractée par des vaches, pour transporter douze grands blessés à Rousset où ils retrouveront les sept qui peuvent marcher ainsi que le personnel soignant.

Sur le trajet, le convoi des grands blessés rencontre un groupe de parachutistes allemands. La nuit tombe, le chef de ce groupe décide d’en finir. Il fait remonter la charrette en direction de la grotte. En contrebas de celle-ci, sur un terre-plein, il fait achever les 14 grands blessés sur leur brancard : Marcel Amathieu, 32 ans, Marcel Bahr, 25 ans, Polonais, sous-lieutenant, le lieutenant René Cadillac, industriel de Romans, 36 ans, un enfant de 2 ans, épouse enceinte, blessé le 14 juillet à Vassieux, André Charras, 22 ans, de Montvendre, Jean Eymard, 21 ans, originaire de Rencurel (Isère), Roger Feneyrol, 18 ans, résistant de La Roche-de-Glun, Roland Guerry, Charles Jean, 16 ans, résistant de Romans, Jean (ou Charles ou Léon) Julien, 19 ans, résistant originaire de Lyon (Rhône), Joseph Locatelli, 21 ans, résistant originaire de Rencurel (Isère), Gabriel Moulin, 24 ans, résistant originaire d’Aubenas (Ardèche), Georges Roch, 18 ans, ouvrier en chaussures et résistant à Romans, où il avait été blessé par balle, Jean Rouhaud, 23 ans, résistant originaire de Voiron (Isère), blessé le 21 juillet 1944 au col de La Croix-Perrin (Lans-en-Vercors), Paul Walpersvylers, 23 ans, résistant originaire de Méaudre (Isère). Tous seront enterrés le lendemain dans une fosse commune.
L’autre colonne, en direction de Rousset, est arrêtée par un commandant autrichien. Ce dernier est injurié par Abdesselem Ben Ahmed, résistant originaire du Maroc, qui le traite de « sale boche ». Refusant de s’excuser, le maquisard est assommé à coups de crosse de mitraillette et pendu. Le lendemain 28 juillet, au pont des Oules, en amont du hameau de Rousset, sept autres grands blessés sont achevés après avoir été contraints de creuser leur tombe : Albert Baigneux, 24 ans, René Bourgund 17 ans, ouvrier, résistant de Romans, Fernand Delvalle, 35 ans, blessé le 21 juillet 1944 à Vassieux ou au col de La Croix-Perrin, Édouard Hervé, 24 ans, gendarme à La Chapelle-en-Vercors, grièvement blessé par le bombardement allemand du 12 juillet, Roland Guerry, Vittorio Marinucci 18 ans, étudiant, réfugié lorrain, résistant de Romans, Georges Robert, 20 ans, résistant originaire de Lyon, (plus, selon certaines sources, un inconnu).
Les autres membres de ce groupe sont conduits à Grenoble et internés à la caserne de Bonne où siège la Gestapo. Les « civils », Jeanne Ganimède, son fils, et « Lilette » Lesage (dont les Allemands ignorent qu’elle est une résistante) peuvent s’échapper grâce à la complicité des Polonais de la Luire. Le docteur Ganimède, autorisé à se rendre aux toilettes, réussit à s’évader.
Dans la nuit du 10 au 11 août 1944, au Polygone de Grenoble, sont fusillés les docteurs Fischer et Ullmann, et l’aumônier, le Père Yves Moreau de Montcheuil. L’officier américain a la vie sauve. Par contre, le lieutenant Francis Billon, de la mission « Paquebot », originaire du Finistère, qui avait eu la cuisse brisée lors de son atterrissage à Vassieux, le 7 juillet, est exécuté malgré son uniforme militaire de l’armée régulière française. Les infirmières sont envoyées en camp de concentration. Odette Malossane y meurt le 25 mars 1945.

Les exécutions de la grotte de la Luire deviennent rapidement un symbole de l’atrocité de la répression allemande.

Auteurs : Robert Serre
Sources : ADD, 132 J 1. Fédération des Unités combattantes de la résistance et des FFI de la Drôme, Pour l’amour de la France, Drôme-Vercors 1940-1944, Peuple Libre 1989. Escolan Patrice et Ratel Lucien, Guide-Mémorial du Vercors résistant, Paris, Le Cherche-Midi, 1994. Colonel Richard Marillier, Vercors, 1943-1944, Le malentendu permanent, éditions de l’Armançon, 2003. Martin, thèse. Archives Vincent-Beaume. Pons, De la résistance à la Libération. La Picirella, Témoignage sur le Vercors. De Richter. Jacques Peyrouse, Pont d’Isère. Vergnon Gilles, Le Vercors, histoire et mémoire d’un maquis, éd. De l’Atelier, Paris, 2002. Association des Pionniers du Vercors, Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu, Valence 1990.Rosine Bernheim, Pierre Sulivan, La Traîne-Sauvage, Flammarion, 1999.

À la Grotte de La Luire, on assiste à un odieux massacre de blessés sur ordre de la hiérarchie allemande, et à la déportation du personnel médical, avec la tuerie de certains de ses membres.

Questions :

Quels furent les représailles, les exactions, les crimes de guerre, voire les crimes contre l’humanité commis dans le Vercors par la Wehrmacht ?

Quels furent les rôles respectifs de la Gestapo, de la 157Division de réserve allemande et de ses supplétifs des Ostbataillonen auxquels on attribue souvent les crimes commis dans le Vercors ?

Quelle fut, dans l’intensité des exactions, l’échelle des atrocités ? Les responsables allemands ont-ils été condamnés ?

Peut-on différencier, sans pour autant les excuser :

– les tués au cours des combats : il s’agit de combattants ou de civils, ces derniers se trouvant au milieu de la lutte, souvent impitoyable ;

– les assassinats, en dehors des lois de la guerre, de maquisards capturés les armes à la main, ou soupçonnés de faire partie de la Résistance ;

– les représailles sur la population civile, au motif d’accusation de soutien au maquis ; il s’agit soit de déportation ou de massacre sur place ;

– les atrocités dont furent victimes des innocentes torturées avant leur mort ?

      Pour en savoir plus :

La Grotte de la Luire (G. Giraud et J-W. Dereymez)

Commémorer (G. Giraud et J-W. Dereymez)

Témoignage d’Anita Winter, infirmière à la grotte de la Luire 

Nota  : Histoire

Le porche de la Luire , comme tous les grands porches, a servi au cours des siècles de refuge contre les animaux, contre la pluie et le froid, mais aussi devant un ennemi humain. L’épisode le plus marquant de son histoire a été durant l’été 44 le repli de l’hôpital de Saint Martin devant la grotte et le massacre de ses blessés 6 jours plus tard.

L’hôpital de la Résistance sous le porche de la Luire

Avant l’été 1944, le Vercors n’est pas encore l’objet de représailles obsessionnelles de la part de l’armée nazie. Ce calme relatif permet à la plupart de se livrer à diverses occupations au grand jour. Le Vercors dispose alors d’un hôpital chirurgical à Saint-Martin et à Tourtres, accueillant jusqu’à 60 blessés.

L’hôpital avait entre autres dans ses équipes le médecin capitaine puis médecin chef Ganimède, médecin de Romans, le médecin adjoint Ferrier ou Fischer et le médecin Ullmann, ancien interne à Paris, superviseur sur les postes de secours. Huit infirmières, diplômées ou bénévoles, supervisent les médecins dans leurs opérations, parmi lesquelles Odette Malossane (Etty) infirmière en chef à Saint-Martin, Anita Winter ayant la direction de l’antenne de Tourtres, France Pinhas présente sur le champ de bataille de Saint- Nizier, Maud Romana, Cécile Golden, Suzette Siveton et Rosine Bernheim. Le matériel médical s’il est rare, ne fait pas l’objet de réelles pénuries, arrivant de Grenoble et de Die ou par parachutage. Le contexte empire à partir de la mi-juillet 1944, avec la bataille de Saint-Nizier le 14. L’hôpital dépasse ses capacités d’accueil et plus de 130 interventions sont pratiquées à Tourtres, sur civils ou militaires. Face à l’avancée des troupes nazies et à la multiplication des attaques, la situation devient critique. Même si l’hôpital est censé être épargné par le conflit, le corps médical est inquiet, abritant essentiellement des maquisards ou des résistants. L’équipe décide alors de quitter les lieux, pour se rendre à Die le matin du 21 juillet. On met à disposition de l’hôpital un autocar, deux camions et une voiture pour transporter le corps médical et 122 blessés. Arrivés à Die, la Mère Supérieure leur annonce que les troupes nazies sont aux portes de la ville. L’équipe décide de faire demi-tour, mais certains blessés restent en ville. De retour au col du Rousset, Le docteur Fisher, qui avait prospecté les lieux la veille, avait repéré le porche de la grotte de La Luire. La plupart de l’équipe médicale, non originaire du Vercors, ne connaissait pas le site. Après avoir demandé conseil à des locaux, ils décident d’y installer l’hôpital.

L’installation se fait durant la nuit et non sans peine. Le sentier qui mène jusqu’à la grotte, n’étant plus emprunté depuis plusieurs années, est à peine tracé et les buissons l’ont envahi. Ils doivent aménager le porche, dont le sol est recouvert de grosses pierres, pour accueillir une centaine de personnes. On installe un drapeau de la croix rouge à l’entrée afin de rappeler la convention de Genève et de tempérer les troupes ennemies si l’hôpital devait être repéré. Pendant une semaine, l’hôpital subsiste sous le porche, l’équipe prend peu à peu ses marques et tente d’assurer ses deux missions : pourvoir aux soins et à la nourriture des blessés. Le confort est relatif : les brancards sont posés à même le sol sur de gros cailloux. Le froid émanant de la grotte (7°C à l’intérieur) se fait sentir. L’humidité perturbe le groupe (des gouttes tombent de la paroi). Un religieux, le père Yves de Montcheuil, qui a rejoint l’hôpital quelques semaines plus tôt, apporte un réconfort aux blessés. Ce grand théologien célèbre ainsi la messe tous les matins sur un rocher qu’il aménage en autel. L’entrée de la grotte sert de chambre froide : on y stocke les médicaments ainsi que la nourriture, qui se composait d’un demi-veau (que l’on découpait au bistouri), de flocons d’avoines cuits, de pain (qui manqua très vite) et de lait de poule (mélange d’oeufs et de lait). La cuisine est faite sur une étuve de stérilisation retournée, alimentée par une bouteille de gaz. Parmi les blessés se trouvent beaucoup de résistants, civils ou maquisards. On compte également la présence d’un américain, Chris Meyers, de quatre Polonais, faits prisonniers au combat de Montclus, d’un africain, probablement Sénégalais, et de deux femmes, victimes de l’attaque de Vassieux. L’équipe médicale réalise des opérations importantes : 130 civils et maquisards se font soigner ; on rapporte que le docteur Fischer et l’infirmière Malossanne auraient réalisé deux opérations dans la cuisine d’une ferme proche. Durant le séjour à La Luire, au moins deux maquisards meurent de leurs blessures. L’hôpital ne vit pas en vase clos. Une circulation relativement importante semble s’effectuer ; on incitait les malades les moins graves à partir, afin de limiter les problèmes en cas de découverte, et de libérer de la place pour les nouveaux blessés, qui continuaient d’arriver. Différents médecins ou représentants du corps médical viennent apporter une aide ponctuelle sur un ou deux jours, comme le docteur Beumier-Blum (neveu de Léon Blum), ou Etienne Bernard, directeur du service de santé du Vercors et inspecteur des services sanitaires. Certains blessés s’abritent dans des cavités situées plus haut au dessus de la grotte. Le 27 juillet marque la fin de la vie de l’hôpital sous le porche de la grotte de La Luire.

Vers 17h, un sous officier SS mène la 157e division d’infanterie de l’armée nazie sous le porche. Certains arrivent à fuir et l’on fait disparaître des éléments compromettants : Anita Winter aurait ainsi mangé son brassard FFI. Certains, comme Maud Romana partie soigner des blessés dans les cavités supérieurs, repèrent une fusée lancée dans la forêt. Des rafales de mitraillettes font ricocher des balles sur les parois pour impressionner les occupants. Les Polonais les interpellent pour cesser le feu, en leur affirmant qu’ils ont été bien traités. Soupçonneux, les nazies vérifient le lieu, craignant un repaire de maquisards et pensant trouver une cache d’armes. Les nazis arrachent les pansements des blessés, afin de vérifier qu’il ne s’agit pas d’un maquillage.

Les « prisonniers » sont menés jusqu’au champ situé en contrebas. Deux groupes sont formés. L’un est composé de l’équipe médicale et des blessés légers tandis que l’autre regroupe tous les blessés lourds, ne pouvant se déplacer facilement. Une des infirmières, Anita Winter réussit à obtenir l’autorisation de rester auprès du deuxième groupe. Les autres sont emmenés dans une ferme au village de Rousset, dans laquelle sont enfermés les infirmières, les médecins et le père Yves de Montcheuil.

Anita Winter assiste aux évènements concernant l’autre groupe : alors qu’un camion devait emmener les 13 blessés vers un hôpital militaire, un contre ordre est donné et l’infirmière assiste de loin à leur exécution, sur leurs brancards.

Le groupe de 25 blessés plus légers emmené à Rousset est exécuté dans la soirée. Les Polonais sont considérés comme des traitres et fusillés. Seuls restent l’équipe médicale, le père Yves de Montcheuil, les deux femmes blessées de Vassieux, madame Ganimède et sa fille, Juliette Lesage, membre de la Croix Rouge, le sous lieutenant François Billon et l’Américain. Des représailles ont lieu dans les alentours, comme à Saint-Agnan, où certains civils sont interrogés, faits prisonniers ou tués. Les prisonniers sont transportés jusqu’à Grenoble, à la caserne Bonne, centre de la Gestapo de la ville. Les infirmières sont ensuite emmenées à Lyon et restent en prison quelques jours. Elles sont ensuite déportées le 11 août au camp de concentration de Ravensbrück. François Billon est interrogé puis exécuté. Le médecin Ganimède et sa famille ainsi que Juliette Lesage réussissent à s’enfuir à la sortie du camion à l’arrivée à Grenoble, profitant d’un bombardement. Les médecins Ullmann, Fischer et le père Yves de Montcheuil sont exécutés le 10 août.

Les infirmières restent presqu’une année en camp de concentration. Certaines d’entre elles forment un groupe très soudé. En avril 1945, lors d’un transfert, dans l’agitation générale, elles arrivent à s’éloigner du cortège et à s’enfuir. Odette Malossanne, atteinte de la diphtérie, reste à Ravensbrück et y meurt. Les infirmières trouvent alors refuge dans une famille allemande, les Zimmermann, qui les répartit dans différents foyers, pour ne pas attirer les soupçons. Elles rejoignent la France à la Libération, chacune à sa manière. L’idée a couru que l’hôpital aurait été dénoncé, mais rien ne permet de le prouver. L’armée nazie avait une très bonne connaissance du Vercors et était équipée de cartes, sur lesquelles devaient figurer la grotte, qui était déjà bien connue par les habitants. Un avion de reconnaissance a survolé le porche plusieurs fois pendant le séjour de l’hôpital et a pu le repérer. D’autre part, les allers et venues aux abords de la grotte ont couché la végétation sur le sentier et dans les champs, la forêt est quasi inexistante à cette époque et le porche est perceptible depuis la route. Les blessés qui se sont réfugiés dans les cavités supérieures n’ont pas été repérés.

La mémoire chez les témoins des évènements de La Luire

Les évènements qui se sont produits lors de la Seconde Guerre Mondiale ont été retranscrits par l’intermédiaire de différentes méthodes et différentes sources : -la mémoire historique : à partir de données scientifiques, des évènements, des archives. -le souvenir des acteurs ou témoins. -la mémoire culturelle : données transmises aujourd’hui à la société par des traces tangibles. Différentes mémoires se superposent :

– Habitants – Résistants – Déportés, on parle de mille-feuilles mémorielles ou des strates de la mémoire. On tente aujourd’hui de prendre en compte l’ensemble de ces données pour retranscrire les évènements ecomprendre l’état d’esprit du moment. Il arrive souvent que le temps transforme les faits où les idéalise. La mémoire a par ailleurs tendance à sélectionner les informations et à retenir les moments dits « heureux ».

Rosine Bernheim-Crémieux ( décédée en août 2012) est devenue par la suite psychanalyste et a écrit en collaboration un ouvrage « La Traîne-Sauvage » dans lequel elle fait ressortir sa perception des évènements, notamment sur le camp de concentration. Elle met en avant l’état d’esprit du groupe, qui restait positif malgré la dureté des évènements : les infirmières chantaient dans le wagon qui les emmenait à Ravensbrück ; Rosine écrit un courrier à sa mère dans lequel elle dit « ne vous inquiétez pas, tout va bien, le moral est bon ». France Pinhas se remémore de façon exaltée les évènements qu’elle a vécus lors de la bataille de Saint-Nizier. Elle parle de façon enthousiaste de son action « sur le terrain ». Sa mémoire privilégie ce ressenti, comme les paroles des blessés de La Luire qui lui scandaient des « Vive La France », en référence à son prénom. La mémoire dans ce cas a fait l’impasse sur les faits matériels, dans le sens ou ses souvenirs semblent contredire certains faits : selon elle, ils ne manquaient pas de médicaments, et l’hôpital n’était pas en danger. Les détails du ravitaillement sont dans son cas complètement occultés (bien que son frère y soit actif). Dans ses témoignages, elle se livre beaucoup plus sur les évènements liés à la solidarité et à l’action. Son expérience en camp reste douloureuse . Pour Rosine Bernheim-Crémieux, la « reconstruction » morale a été facilitée par son départ aux Etats-Unis. Elle réussissait à témoigner, mais avait l’impression de le faire de manière lointaine, comme « détachée » d’elle-même. Des faits marquent son esprit, comme le vol d’un morceau de pain à une de ses camarades. Les faits « culpabilisateurs » reviennent souvent dans les témoignages, comme des éléments difficiles à raconter, qui ne quittent pas les individus. Dans tous les cas, ces modifications ou ces sélections de la mémoire s’opèrent dans le but d’une préservation morale. Cependant, le témoignage et la parole deviennent possibles quand se réalise l’acceptation du passé. Nous ne disposons pas de témoignages d’ennemis intervenus sur le site de La Luire. Cependant, il faut savoir que la mémoire des soldats allemands procède par des mécanismes semblables, en sélectionnant des actions et des moments qui n’ont pas de rapport avec les tueries, comme le fait de conduire un avion, un véhicule ! Il y a également une volonté de partager les torts entre les deux camps, afin de procéder à une déculpabilisation des évènements. Ce phénomène se réalise ainsi pleinement, dans la fabrication d’une mémoire d’innocent, comme une réaction biologique de défense morale de l’individu. Ce « jeu » de la mémoire peut avoir des conséquences sur le long terme, notamment sur l’entourage des victimes. Anita Winter et Rosine Bernheim-Crémieux se sont rendues après le conflit chez les épouses des médecins Ullmann et Fischer. Les deux femmes ont donné l’impression de s’être senti abandonnées à la mort de leurs maris. L’épouse du docteur Fischer semblait même dérangée et ne voulait pas comprendre ou connaître les évènements. Ce refus mémoriel a laissé les enfants et les petits enfants des médecins dans l’ignorance. Ils ont cependant fait les démarches pour rencontrer Rosine Bernheim-Crémieux, pour recevoir ce passé qu’ils n’avaient pas connus, et pour découvrir qui étaient leurs pères. Certains ne savaient même pas qu’ils étaient médecins.

Bibliographie

Collectif, Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu, édité par l’Association Nationale des Pionniers, Valence, 1994.
Guide mémorial du Vercors Résistant, Patrice Escolan et Lucien Ratel, le cherche midi éditeur, Paris, 1994.
Il n’est pas trop tard… pour parler de Résistance,Jean Abonnenc, ed ?, Die, 2004.
La grande histoire des Français sous l’occupation, joies et douleurs du peuple libéré, 6juin-1er septembre 44, Henri Amouroux,ed. Robert Laffont, Paris, 1988.
Vercors, citadelle de liberté, Paul Dreyfus, Arthaud, Bellegarde, 1969. Collectif, Pour l’amour de la France, Drôme-Vercors 1940-1944, ed. Peuple Libre, Le-Puy-En-Velay, 1989.
La Résistance : mémoires de la Résistance en Vercors, Parc Naturel Régional du Vecors,ed. du parc, slnd.
Des combats aux souvenirs, Lieux de Résistance et de mémoire, Isère et Vercors, Olivier Vallade, ed ?, Grenoble, 1997. Collectif, Cahiers du CEHD n°28,
Les Associations d’Anciens Résistants et la fabrique de la mémoire de la Seconde Guerre Mondiale, ed ?, sl, 2006.
Vercors, Résistance en résonnances, Philippe Hanus et Gilles Vergnon, L’Harmattan, Paris, 2008.
La Traîne-Sauvage, Rosine Crémieux et Pierre Sullivan, Flammarion, sl, 1999.

Rosine Crémieux

 

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