La colère et la joie
Pour une radicalité créatrice et non une révolte destructrice
Par Patrick Viveret et Marion Chaygneaud-Dupuy…
La colère et la joie, que penser de cette association apparemment paradoxale ?
Comment faire un bon usage de l’énergie créatrice de la colère, voire de la rage au sens de « rage de vivre » lorsqu’elle s’avère légitime, sans qu’elle ne devienne la source d’une révolte destructrice ou désespérée ?
Comment, au cœur des bouleversements actuels, faire appel aux émotions sans que celles-ci nous entraînent sur la voie dangereuse du couple excitation /dépression, ou celle des « passions tristes », selon l’expression du philosophe Spinoza ?
Comment développer la capacité de nos collectifs humains- qu’ils soient nationaux, religieux ou sociaux – à vivre ensemble et à savoir s’opposer sans se massacrer, face au basculement dans la violence, ajoutant aux risques écologiques actuels de destruction de nos écosystèmes vitaux celui de notre propre autodestruction ?
En d’autres mots, il s’agit de promouvoir une radicalité créatrice et non destructrice et ainsi créer les conditions, face aux multiples régressions émotionnelles que provoquent les peurs, d’une véritable intelligence sensible dont le moteur est la Joie de Vivre.
Dans ce livre, l’auteur, « philosophe praticien » au sein de nombreux mouvements de transformation sociale et écologique, proche d’Edgar Morin, expose et contextualise ses réflexions et propositions autour du rapport à la violence et la gestion des conflits. Il souligne par ailleurs l’importance des médiations, les forces et les limites de la désobéissance civile et que l’éthique de responsabilité ne peut s’exonérer de l’éthique de conviction.
Conscient des échecs, depuis plusieurs décennies, des mouvements civiques et politiques à construire du commun partagé, il propose de nouvelles pratiques démocratiques permettant la construction de désaccords féconds pour que l’adversaire se substitue à l’ennemi et que les oppositions deviennent source de richesses.
Patrick Viveret est partisan et artisan de la méthode Archipellique (au sens d’Edouard Glissant), afin que le pouvoir de domination se transforme en pouvoir de création, que le pouvoir sur devienne un pouvoir de.
L’auteur : Patrick Viveret est philosophe et essayiste, conseiller maître honoraire à la Cour des comptes. Très actif dans les mouvements altermondialistes et à l’Internationale Convivialiste, Cofondateur des rencontres internationales « Dialogues en humanité », il est à l’origine de la monnaie complémentaire Sol.
Il est l’auteur d’une dizaine de livres, dont Reconsidérer la Richesse (Éditions de l’Aube, poche 2010) et La Cause Humaine, du bon usage de la fin d’un monde, (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2012).
« La colère et la joie » de Patrick Viveret

Il situe sa réflexion dans le contexte sociétal actuel habité par ce qu’il nomme une pandémie émotionnelle, alimentée tant par les débats clivants autour de la gestion sanitaire que par le sujet sécuritaire aux multiples amalgames stigmatisant certaines populations. Dans ce climat d’angoisse accompagné d’un fort sentiment d’impuissance du citoyen, le basculement vers l’intolérance et la haine s’opère et peut, comme l’histoire l’a souvent montré, dépasser un certain seuil, au-delà duquel une épidémie psychique rend possible l’avènement de régimes totalitaires.
L’enjeu est alors posé en ces termes repris à Marcel Mauss : « Comment s’opposer sans se massacrer ? »
Fidèle à son habitude, l’auteur puise dans l’histoire, la philosophie, l’anthropologie et même la médecine pour éclairer sa réflexion et poser une pensée qu’il qualifie d’« anthropolitique », dans laquelle il propose la transformation des révoltes désespérées en énergies créatrices. Son raisonnement mobilise le fonctionnement du cerveau humain, constitué de trois couches, cerveau reptilien, limbique et néocortex, respectivement en charge des trois fonctions que sont l’instinct, l’émotion et la raison. Cette dernière étant en capacité d’œuvrer au discernement et à la délibération, il devient alors possible de construire une intelligence sensible capable de se nourrir de l’énergie de la révolte, elle-même alternative au désespoir, pour construire des désaccords.
Dans une société en tension, passer d’une logique d’ennemi à éradiquer à une logique de conflit entre adversaires apparaît comme salvateur puisque ce passage nous ramène dans le domaine de la démocratie.
Mais Viveret nous emmène un peu plus loin, et c’est là toute la force de ce livre, jusqu’à la Joie et l’Amour. À l’inverse du plaisir de l’excitation (pouvoir, argent…) qui est couplé à la frustration et à la dépression, la Joie qu’il nomme se situe dans le plaisir de l’altérité. Cette idée transversale à de nombreuses traditions spirituelles existe depuis longtemps ; elle est renforcée par la récente découverte des neurosciences selon laquelle le cerveau émet de l’endorphine — l’hormone du plaisir — lorsqu’il entre en coopération.
L’auteur, qui cite différentes pratiques au sein des sciences sociales, nous convainc de la capacité qu’a la société de sortir d’une logique de malentendus, qui génèrent des procès d’intentions et du mépris, vers une logique d’écoute et d’empathie ; il en appelle à un saut qualitatif de la société. La lecture de ce livre réhabilite sans le nommer directement, et c’est peut-être le seul reproche qu’on pourrait lui faire, le précieux travail opéré par de nombreuses associations dans les interstices conflictuels de notre société.
Quant à ceux qui qualifient, pour les discréditer, de « bisounours » les porteurs d’un tel programme — et ce sont souvent les défenseurs de l’ordre — Viveret leur répond : « Préférez-vous suivre les “brutaclaques” et leurs logiques mortifères ? » « Non ! »
Comment le cerveau produit joie et colère
Imaginez : un collègue vous invite à prendre un verre après le boulot. Vous êtes libre, votre journée de travail a été rude et vous vous dites que cela vous changera les idées. Mais alors qu’il vous parle, votre cœur se met soudain à battre la chamade, vos joues rougissent. Votre tête tourne un peu et vous vous sentez étonnamment bizarre…
Se pourrait-il que vous soyez en train de tomber amoureuse ? Ou bien peut-être n’étiez-vous pas vraiment consciente de vos sentiments à son égard jusqu’à présent ? Troublée, vous acceptez un deuxième rendez-vous… C’est ce qui est arrivé à la neuroscientifique Lisa Feldman Barrett lorsqu’elle était encore étudiante.
De retour chez elle, elle s’est mise… à vomir ! Elle restera clouée au lit pendant une semaine. Son trouble n’était donc pas l’œuvre de Cupidon… mais d’un méchant virus. Comment peut-on ainsi confondre une infection virale avec la fièvre de l’amour ?
Humeurs préfabriquées
Dans un livre étonnant, intitulé How Emotions Are Made (« Comment les émotions sont-elles fabriquées »), cette chercheuse de renommée internationale, professeure à l’université Northeastern de Boston aux États-Unis, détaille avec précision les mécanismes par lesquels le cerveau produit la joie la colère, le contentement aussi. Et comment parfois, celui-ci nous joue de drôles de tours. C’est la théorie des émotions construites.
Pour comprendre, il faut mettre de côté tout ce que vous pensez savoir sur les émotions. Cette idée, par exemple, que celles-ci vous envahissent, sans que vous puissiez y faire grand-chose. Un bruit étrange dans une maison déserte déclenche en vous une peur incontrôlable… La rencontre fortuite d’un ami dans la rue vous remplit de joie…
Les scientifiques ont ainsi longtemps pensé que le cerveau ne faisait que réagir aux stimuli extérieurs. Or, on sait aujourd’hui que son fonctionnement est prédictif. Enfermé dans une boîte noire – notre crâne – telle une momie égyptienne, le cerveau n’a pas accès directement au monde extérieur. Seule une petite partie des informations venant de nos sens est véritablement traitée par le cortex. Celui-ci s’appuie sur ces informations parcellaires, les compare à ce que nous avons déjà vécu et émet des prédictions sur la réalité.
Pour cela, il fait appel à une faculté très humaine : notre capacité à conceptualiser. Nous sommes ainsi capables de forger des catégories, des concepts qui nous permettent de décrypter le monde qui nous entoure et d’émettre des prédictions très rapidement. Nous avons appris par exemple qu’un fruit de forme ronde de couleur verte, jaune ou rouge et qui a cette saveur caractéristique est une pomme.
Plus étonnant encore, nous fonctionnons aussi de cette manière quand il s’agit de notre propre corps… Nous percevons parfois les battements de notre cœur, ceux de notre pouls, et même les sensations que nous procurent les mouvements de nos viscères… C’est ce que les scientifiques nomment « l’intéroception », soit la perception que nous pouvons avoir de notre propre corps.
Or, Lisa Feldman Barrett a fait une découverte étonnante : les zones du cerveau qui traitent ces données forment un réseau neuronal en lien avec celles gérant nos humeurs. Ainsi, nos humeurs seraient liées à ce que notre cerveau perçoit de l’état de notre corps.
Budget corporel
Cela vous semble improbable ? Et pourtant, l’intelligence humaine et donc les émotions sont d’abord au service du corps. Les premiers embryons de système nerveux ne datent que de 500 millions d’années environ alors que la vie, elle, est apparue il y a 3,8 milliards d’années sous forme de bactéries. C’est parce que ces petits organismes unicellulaires sont devenus de plus en plus complexes qu’un besoin d’une coordination s’est fait sentir. Et c’est comme cela que se sont constitués peu à peu le système nerveux puis le cerveau.
Pendant longtemps, ces derniers n’étaient pas là pour « penser », mais pour servir le corps. Leur rôle ? garantir « l’homéostasie », une caractéristique découverte par Claude Bernard au xixe siècle qui désigne l’ensemble des processus vitaux permettant à un organisme d’œuvrer à sa conservation.
Notre cerveau fonctionne ainsi comme le département chargé des finances d’une entreprise. Il liste les recettes et les dépenses et effectue des transferts d’argent, afin que son budget reste à l’équilibre. Ce n’est pas de tout repos : sans cesse sollicité – chaque action, chaque pensée, a un coût énergétique – le cerveau va chercher à toujours compenser les dépenses par des gains. « Les sensations de calme ou d’agitation, de plaisir ou de déplaisir, ce que les scientifiques nomment les “affects”, et que nous appelons humeurs, seraient ainsi des résumés de l’état de notre “budget corporel” venant de notre système intéroceptif », explique Lisa Feldman Barrett.
Comme des flashs d’informations nous tenant au courant de l’état de notre budget corporel. Sauf que tout cela est un peu difficile à décrypter. Nous ne recevons pas de notifications venant de notre système intéroceptif nous informant que nous avons besoin d’une sieste ou de boire un verre d’eau. Mais ces affects, nos humeurs, sont en quelque sorte la matière première de nos émotions. Ce sont ces sensations associées à ce que notre cerveau perçoit de l’extérieur qui nourrissent le processus mental à l’origine de celles-ci.
Comment ? Parce qu’il fonctionne, comme nous l’avons vu, de façon prédictive, notre cerveau va tenter de donner du sens à nos réactions physiques. Exactement comme il le fait déjà avec les informations venant de nos cinq sens. De la même manière que nous avons appris le concept de « pomme » pendant notre enfance, nous avons aussi intégré les concepts de peur, de joie, de surprise, etc. et nous les avons associés à des sensations physiques spécifiques.
« À chaque fois que vous ressentez une émotion ou que vous en percevez une chez les autres, vous la classez à l’aide de concepts, en donnant un sens à la fois aux sensations issues de l’intéroception et de vos cinq sens, écrit ainsi Lisa Feldman Barrett. Dans chaque cas, votre cerveau suit un processus similaire, il classe par catégorie pour mieux s’adapter à la fois à la situation et à vos sensations internes, sur la base de vos expériences passées. Puis sélectionne un concept gagnant qui devient votre perception et guide votre action. »
Le simple bourdonnement d’une abeille, par exemple, va provoquer des réactions physiques différentes selon les personnes. Si vous avez été piqué par une abeille dans votre enfance, votre cœur va se mettre à battre, vous allez transpirer, etc. et votre cerveau va forger un concept de peur. Ce ne sera pas le cas si vous avez un souvenir d’enfance heureux lié aux abeilles, si votre grand-mère avait des ruches au fond de son jardin. Ou si vous êtes… apiculteur !
Signaux sensoriels
« Toutes les informations sensorielles constituent un énorme puzzle en constante évolution que votre cerveau doit résoudre, poursuit la chercheuse. Les objets que vous voyez, les sons que vous entendez, les odeurs que vous sentez, les contacts que vous ressentez, les saveurs que vous goûtez, et les sensations intéroceptives que vous ressentez… tous ces éléments impliquent des signaux sensoriels continus qui sont très variables et ambigus lorsqu’ils atteignent votre cerveau. Son travail est de les prédire avant qu’ils n’arrivent, de combler les détails manquants et de trouver des similitudes là où c’est possible, afin que vous puissiez faire l’expérience d’un monde d’objets, de personnes, de musique et d’événements, et non de la “confusion florissante et bourdonnante” qui existe réellement. »
Une œuvre titanesque que votre cerveau réalise en un temps record ! Vos perceptions sont si immédiates qu’elles vous poussent à croire que vous faites l’expérience du monde tel qu’il est, alors qu’en réalité vous faites l’expérience d’un monde que vous avez vous-même construit. Et, parfois, vous vous trompez ! Ce fut le cas pour Lisa Feldman Barrett lors de son rendez-vous fiévreux. Mais cela vous est sans doute déjà arrivé à vous aussi.
Les femmes en font d’ailleurs régulièrement l’expérience si elles souffrent de syndrome prémenstruel. Soudain, l’horizon pèse comme un couvercle et vous vous sentez envahie d’une tristesse infinie. Vous vous posez des questions sur votre vie, sur les choix que vous avez faits… Jusqu’à ce que vos règles arrivent et que votre ciel mental s’éclaircisse de nouveau.
Pour Lisa Feldman Barrett, la théorie des émotions construites conduit à une toute nouvelle façon d’envisager la responsabilité individuelle. Si vous êtes en colère contre votre patron et que vous tapez rageusement du poing sur son bureau en l’insultant, ce n’est pas, à proprement parler, parce que celui-ci vous a fait sortir de vos gonds ou que vous avez été victime d’un coup de sang. « Votre cerveau est prédictif, et non réactif, insiste la chercheuse. Ses systèmes centraux essaient constamment de deviner ce qui va se passer pour que vous puissiez survivre. Par conséquent, vos actions, et les prédictions qui ont déclenché ces actions, sont façonnées par toutes vos expériences passées qui ont conduit à ce moment. Vous tapez sur ce bureau parce que votre cerveau a prédit un cas de colère, en utilisant votre concept de “colère”, et que votre expérience passée (directe, ou tirée de films, de livres…) inclut une action consistant à taper sur le bureau dans une situation similaire. »
Vocabulaire émotionnel
Cela signifie que nous ne sommes pas à la merci de nos émotions ! Certes, nous ne sommes pas tous égaux devant elles. Il existe ainsi un lien entre notre capacité à l’intéroception et nos émotions. Une étude menée par une équipe de scientifiques de l’université de Cambridge au Royaume-Uni a ainsi montré en 2012 que les personnes qui perçoivent davantage leur rythme cardiaque ressentent plus intensément les émotions, qu’elles soient positives ou négatives. Et sont aussi plus aptes à identifier leur propre état émotionnel, ainsi que celui des autres.
Mais on peut s’entraîner à mieux gérer nos émotions. D’abord en faisant attention à notre « budget corporel ». Ainsi, si vous vous sentez de mauvais poil de façon chronique, que vous vous noyez dans une mer d’émotions négatives, sans vraiment savoir pourquoi, c’est sans doute que vous avez besoin d’un dépôt d’urgence.
Dans ce cas, peut-être faut-il vous demander si vous dormez assez, ou si vous vous êtes alimenté correctement ces derniers jours. La méditation de pleine conscience, ou les exercices de scan corporel peuvent aussi vous aider à observer et à mieux déconstruire ces signaux corporels. « Beaucoup de choses qui semblent sans rapport avec l’émotion ont en fait un impact profond sur ce que vous ressentez, en raison de la frontière poreuse entre le mental et le physique », estime Lisa Feldman Barrett.
Plus étonnant, vous pouvez mieux maîtriser vos émotions en enrichissant votre… vocabulaire ! Puisque votre cerveau construit votre expérience émotionnelle à partir de concepts, comme la joie ou la tristesse, que vous avez appris tout au long de votre vie, vous pouvez l’aider à les reconnaître. Mieux : vous pouvez entraîner votre cerveau à percevoir plus efficacement toutes les nuances du spectre émotionnel.
« Supposons que vous ne connaissiez que deux concepts d’émotion, “se sentir super bien” et “se sentir super mal”, précise la chercheuse. Chaque fois que vous ressentez une émotion ou que vous percevez l’émotion de quelqu’un d’autre, vous ne pouvez la classer que dans l’une de ces deux catégories, comme un peintre qui ne disposerait que de deux énormes pinceaux pour peindre une toile réaliste. En revanche, si vous pouviez distinguer des significations plus fines dans “super bien” (comme heureux, content, ravi, détendu, joyeux, plein d’espoir, inspiré, fier, adorateur, reconnaissant, béat, etc.), et cinquante nuances de “super mal” (en colère, aggravé, alarmé, rancunier, grincheux, plein de remords, sombre, mortifié, mal à l’aise, plein d’appréhension, plein de ressentiment, effrayé, envieux, malheureux, mélancolique, etc.), votre cerveau aurait beaucoup plus d’options pour prédire, catégoriser et percevoir les émotions, vous fournissant les outils pour des réponses plus flexibles et fonctionnelles. Vous pourriez prédire et catégoriser vos sensations plus efficacement, et mieux adapter vos actions à votre environnement. »
Alors pourquoi ne pas piocher dans les langues étrangères des émotions inexprimées en français ? Comme ce joli jeong, qui, en coréen, dit la joie de se sentir proche d’un ami. Ou bien iktsuarpok qui, chez les Inuits, décrit ce que l’on ressent lorsque, tout entier consacré à l’attente de l’être aimé, on ne cesse de vérifier s’il est en train d’arriver. Mu par une joie impatiente et… fiévreuse !
Les sources : How Emotion Are Made : The Secret Life of the Brain, Lisa Feldman Barrett. (Pan Macmillan).
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