Après les fléaux de la guerre et de la pandémie, penser le retour du tragique en Europe
Perçues comme un signe du « retour de l’histoire » sur un continent qui se croyait à l’abri, ces tragédies obligent nos sociétés à se réinventer.
On croyait la guerre terminée. Rangée avec les vieux papiers et les photos jaunies dans nos armoires, oubliée dans les limbes de nos mémoires, reléguée dans les poubelles de l’histoire. La guerre avait disparu. Elle apparaissait seulement derrière nos écrans, surgissant des confins de pays lointains. A tel point qu’elle était même devenue métaphorique pour une partie de nos élites politiques. « Nous sommes en guerre », avait martelé avec insistance Emmanuel Macron, à la veille du premier confinement, en 2020, afin de sonner la « mobilisation générale » contre un « ennemi (…) invisible, insaisissable ». Or, voici à présent que nous faisons face au « retour du tragique », comme l’a maintes fois répété le président de la République, avec la résurgence, sur le sol européen, des guerres interétatiques.
La sidération provoquée par l’invasion russe de l’Ukraine, l’effroi suscité par la violence des combats et la brutalité des crimes perpétrés sont, en partie, liés à cet effacement, cette métaphorisation, cette occultation. Car le « déni » des dirigeants européens devant l’éventualité d’une telle offensive, jugée irrationnelle malgré les alertes des renseignements américains, s’est adossé à la « déprise de la guerre » de l’opinion publique, explique l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. « Jusqu’aux années 1960, chaque génération française “savait” qu’elle pourrait rencontrer la guerre. En outre, la démilitarisation de nos sociétés, notamment marquées par la disparition du service national, a renforcé ce déni », poursuit le président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne (Somme). Ce « premier affranchissement générationnel de la guerre », selon la formule de Stéphane Audoin-Rouzeau, s’est accompagné de la « déshérence du nom de “guerre” », analyse l’anthropologue Catherine Hass, à savoir de la disparition du vocable pour désigner des théâtres militaires.
Glissements sémantiques
Disparition du mot « guerre » opérée par les protagonistes et les belligérants : au Moyen-Orient, lors des invasions de l’Afghanistan (2001) et de l’Irak (2003), les États-Unis préféraient parler de « campagne » ou d’« actions » militaires, voire de simple « engagement des forces », rappelant que la France elle-même avait longtemps parlé des « événements » et non de « guerre d’Algérie ». Avec l’opération « Tempête du désert » dans le golfe Persique (1991), la métaphore s’était faite médicale et les états-majors assuraient alors user de « frappes chirurgicales ». Une virtualisation de la violence guerrière qui conduira le sociologue Jean Baudrillard à écrire avec une provocation réfléchie que La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu (Galilée, 1991).
Le terme de « guerre » était même ouvertement récusé face à ce qui se présentait comme des opérations de police mondialisées. En ex-Yougoslavie, lors de « l’intervention » aérienne des troupes atlantistes (1999), le secrétaire général de l’OTAN expliquait que « l’OTAN ne fait pas la guerre contre la Yougoslavie ». Vladimir Poutine euphémise à son tour la guerre qu’il a déclenchée à l’aide d’un « mensonge déconcertant », comme le disait l’écrivain croate communiste et antistalinien Ante Ciliga (1898-1992), notamment en qualifiant l’invasion de l’Ukraine d’« opération spéciale ». L’objectif de ces glissements sémantiques consiste à « araser l’intensité tragique de la guerre en recourant à des euphémismes », résume le philosophe Frédéric Gros, professeur de pensée politique à Sciences Po.
Effacement du côté des analystes : pour de nombreux chercheurs en sciences sociales, la « guerre » n’était plus le mot approprié afin de décrire des conflits sans fin et sans vainqueurs du nouveau monde postsoviétique. Nous vivions le temps de la « fin de la guerre ». Non pas celui des violences militarisées menées par des Etats ou par des groupes armés, mais l’érosion des combats conventionnels entre deux pays.
Afin de penser les nouvelles conflictualités d’un monde globalisé, le philosophe Frédéric Gros forgea le concept d’« états de violence », le politiste Bertrand Badie parla de « violences sociales internationales » et le géopoliticien Alain Joxe de « militarisation de l’Empire ». « La guerre est entrée dans une crise définitive », annonçait Jean Baudrillard alors qu’un général français à la retraite, Claude Le Borgne, assurait que La Guerre est morte… (Grasset, 1987). Paradoxe : la guerre était devenue une métaphore destinée à désigner des événements tragiques qui relevaient de la sécurité intérieure (attentats terroristes) ou de la santé publique (pandémie de Covid-19) et à justifier des lois d’exception (état d’urgence sanitaire, etc.), mais elle avait disparu du vocabulaire lorsqu’elle était effectivement livrée.
« Haine » de la guerre
Des années 1990 au début des années 2000, nous avons ainsi traversé « une situation plutôt inattendue », explique Catherine Hass, autrice de Aujourd’hui la guerre (Fayard, 2019) au sein de laquelle « États belligérants et contempteurs résolus des guerres américaines de cette période partagent la thèse que la guerre serait devenue un vieux mot du vieux monde, dont la mondialisation aurait sonné le glas ». Non seulement « la guerre avait disparu de notre horizon d’attente, mais il était assez malvenu d’en parler ou de l’étudier », témoigne Stéphane Audoin-Rouzeau, qui évoque la « gêne » d’une partie de ses pairs envers ce « tropisme guerrier ».
Dans un milieu universitaire plutôt progressiste et pacifiste, « parler de la guerre, c’était apporter des mauvaises nouvelles », poursuit l’auteur de C’est la guerre. Petits sujets sur la violence du fait guerrier, XIXe-XXIe siècle (Editions du Félin, 2020). « Cette haine de la guerre empêchait d’y travailler », abonde l’historien Hervé Mazurel, qui a notamment publié Vertiges de la guerre. Byron, les philhellènes et le mirage grec (Les Belles Lettres, 2013), car « il était difficile de se départir de la suspicion d’une curiosité malsaine pour les virilités guerrières et ce que l’historien George L. Mosse [1918-1999] appelle “le mythe de la guerre”, cette sacralisation et sanctification du soldat mort au combat ».
Mais les choses ont changé. Et les « war studies » se sont imposées. Il n’est donc pas étonnant qu’une partie du public, ainsi saisie par le « retour du tragique », se soit tournée du côté des experts en stratégie, du colonel Michel Goya au général Vincent Desportes, de la directrice adjointe à la Fondation pour la recherche stratégique, Isabelle Facon, au directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, qui analysait, dès le début du conflit, « Pourquoi Poutine a déjà perdu la guerre » (revue Le Grand Continent, 27 février).

Beaucoup de Français prennent conscience, à la lumière de ces événements, que leur pays est « une nation en engagement militaire perpétuel », impliqué au sein de trente-deux conflits depuis la fin de la guerre d’Algérie (Le Temps des guépards. La Guerre mondiale de la France. De 1961 à nos jours, de Michel Goya, Tallandier, 368 pages, 21,90 euros). Beaucoup sont également amenés à sortir d’une vision autocentrée de l’histoire, comme en témoigne l’écrivain Jean Rouaud, prix Goncourt pour Les Champs d’honneur (Minuit, 1990), longtemps vendeur de journaux dans un kiosque du XIXe arrondissement de Paris et qui découvrit, en discutant avec un jeune Chinois exilé du Vietnam, que « la guerre était la chose du monde la mieux partagée » (« La Guerre transmise », Sensibilités, n° 10, Anamosa, 2021).
On redécouvre même des textes oubliés, comme celui du philosophe Cornélius Castoriadis (1922-1997), Devant la Guerre. Les réalités (Fayard, 1981), qui expliquait que la Russie tendait à devenir « une société stratocratique », terme forgé à partir du grec « stratos » (armée) et « cratos » (le pouvoir), un pays « où le corps social de l’armée est l’instance ultime de la domination effective (…), le seul à être “idéologiquement” (ou imaginairement) efficace car incarnation organique et “naturelle” de l’idéologie et de l’imaginaire nationaliste, grand-russien, “impérial”, alors que l’idéologie du Parti devient de plus en plus insignifiante ».
Fin du déni
La guerre en Ukraine signe sans doute ainsi la fin du déni et le glas d’un oubli. Ce conflit a également précipité la sortie de la croyance en une Europe occidentale définitivement en paix. Une partie des élites européennes considérait, en effet, dans le sillage de Montesquieu, que le « doux commerce » allait remplacer les conflits sans intérêt, la concurrence supplanter la confrontation et le marché détrôner l’armée. Or, le rêve kantien d’une « paix perpétuelle » (1795) et l’ambition d’éradiquer « la guerre de tous contre tous », comme l’écrivait Hobbes, se sont brusquement dissipés.
Mais il faut comprendre l’envie de toute une génération de passer de « l’âge dur » à « l’âge doux », comme disait le philosophe Michel Serres (1930-2019) : « Vous et moi, disait-il à l’anthropologue de la violence et du sacré, René Girard (1923-2015), lors de sa réception à l’Académie française, nous partageâmes une enfance de guerre, une adolescence de guerre, une jeunesse de guerre, suivant une paternité de guerre. Les émotions profondes propres à notre génération nous donnèrent un corps de violence et de mort. Voilà pourquoi, vous et moi, mêlée à nos corps de guerre, nous avons reçu dès cet âge une âme de paix » (Le Tragique et la Pitié, René Girard et Michel Serres, Le Pommier, 2007).
La réapparition de la guerre marque-t-elle le « retour de l’histoire », comme le titrait le magazine américain Time, le 25 février 2022, photo d’un char russe à l’appui ? L’écrivain Régis Debray, notamment, le pense. « La guerre, c’est quand l’histoire se remet en marche, écrit-il (Des Musées aux missiles, Gallimard, « Tracts », 13 pages, gratuit). La paix, c’est quand dominent les arts de la mémoire. Guerre et paix. Cela alterne. Diastole, laisser-faire laisser-dire, systole, on serre les poings et les rangs. Les sociétés aussi ont un cœur qui bat. Tout se passe comme si les grandes vacances allaient devoir se terminer en Europe, que nous sortions du régime mémoire, pour aborder, once again, le régime histoire. »
Le retour du tragique serait celui de l’histoire, « avec sa grande hache », selon l’expression de l’écrivain Georges Perec, celle qui fait couler du sang et des larmes, celle de la guerre et des camps (W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975). « Nous n’assistons pas à un retour de l’histoire mais à celui de sa part maudite, de sa négativité refoulée », précise Gilles Gressani, directeur éditorial de la revue Le Grand Continent et président du Groupe d’études géopolitiques.
« Vision de privilégiés »
Mais la guerre est-elle l’unique moteur de l’histoire ? « La guerre a été, tout au long de l’histoire, l’un des modes de règlement des rapports entre peuples. Mais il y a d’autres guerres que militaires : économiques, culturelles… et il y a d’autres moteurs de l’histoire que la guerre. Ce qui est tragique, c’est que ces moteurs sont tous du domaine de la domination », analyse l’historien Pascal Ory, auteur de Ce Côté obscur du peuple (Bouquins, 992 pages, 32 euros).
Emmanuel Macron avait expliqué de son côté que « ce vieux continent de petits-bourgeois se sentant à l’abri dans le confort matériel » entrait « dans une nouvelle aventure où le tragique s’invite » (La Nouvelle revue française, n° 630, mai 2018) et estime aujourd’hui que « les sociétés occidentales ont de plus en plus de mal à accepter la guerre » (Le Point, n° 2592, 14 avril 2022). Les « petits-bourgeois » confortablement installés « à l’abri » étaient-ils partis en « grandes vacances » tels d’insouciants touristes présentistes ? Pas si sûr.
D’une part parce qu’« il y a quelque chose d’obscène et de révoltant à entendre répéter qu’avec l’offensive russe en Ukraine, la guerre ferait son retour en Europe depuis la seconde guerre mondiale. Affirmer cela, c’est ne tenir pour rien les guerres yougoslaves (1991-2001), qui firent entre 150 000 et 200 000 morts, 2,5 millions de réfugiés et 2 millions de déplacés », s’indigne l’anthropologue Catherine Hass sur le site AOC (7 mars 2022). D’autant que l’invasion de l’Ukraine n’est pas une « guerre du passé », relève l’historien Bruno Cabanes, car le « répertoire de violences » est comparable à celui observé en Tchétchénie (1999-2000) ou lors de la bataille d’Alep, en Syrie (2012-2016).
Les massacres de civils et les villes assiégées par les troupes russes « nous renvoient à la même “politique de la cruauté” mise en œuvre au moment de la guerre civile dans l’ancienne Yougoslavie », analyse cet historien qui a notamment dirigé Une histoire de la guerre, du XIXe siècle à nos jours (Seuil, 2018). C’est pourquoi, poursuit-il sur le site de La Vie des idées (le 23 mars), « je ne crois pas au “retour brutal du tragique dans l’histoire”, comme on nous l’explique fréquemment. Pour la bonne raison que le tragique ne nous a jamais quittés. »
D’autre part, parce que cette conception du temps pacifié soudainement fracturé serait « une vision de privilégiés », s’insurge l’historien Johann Chapoutot. Contrairement à l’antienne régalienne, « l’histoire ne semblait s’être évanouie que pour ceux qui ont réussi et qui vivent dans un temps manégérialisé. Si l’on entend par “histoire” la dialectique des forces, le conflit et la misère, alors l’histoire n’est pas de retour, car elle n’a pas disparu pour la quasi-totalité de nos contemporains », poursuit-il.
Cette conception « grandiloquente et viriliste » de l’histoire portée par « ceux qui s’exaltent à bon compte » lorsque retentissent les sirènes d’alerte et surgissent des chars d’assaut est « complètement déphasée » par rapport à la réalité, estime Johann Chapoutot, auteur de Le Grand récit. Introduction à l’histoire de notre temps (PUF, 2021). Car le réchauffement climatique et la crise migratoire, « c’est aussi de l’histoire ». Sans compter que la Chine et la Russie se détachent de l’ordre international. « S’il y a retour, c’est plutôt un retour à l’état de nature au sein duquel des empires puissants massacrent impunément », poursuit-il. La fin de l’histoire ou l’annonce de son retour sont l’envers et le revers d’une même vision de la dynamique des civilisations. Or, comme le disait le philosophe Cornélius Castoriadis, « il se trouve seulement que, contrairement aux souhaits de certains intellectuels fatigués, l’histoire ne s’arrête pas ».
Crise de l’avenir
Mais l’histoire donne parfois l’impression de s’accélérer avec une rare intensité. Parce que la guerre et la maladie sont « les archétypes du tragique », analyse Stéphane Audoin-Rouzeau et que « ces fléaux nous mettent abruptement devant notre finitude », poursuit Frédéric Gros. « Les guerres mondiales – et locales – le national-socialisme, le stalinisme, les camps, les chambres à gaz, les arsenaux nucléaires, le terrorisme et le chômage, c’est beaucoup pour une seule génération, n’en eût-elle été que le témoin », écrivait Emmanuel Lévinas (Noms propres, Fata Morgana, 1976). Sans oser comparer les périodes historiques, beaucoup considèrent aujourd’hui que la pandémie, la reprise de la guerre, la catastrophe climatique et la crise de la représentation politique adossée à une extrême droite endémique accentuent le sentiment de vivre une crise de l’avenir. D’autant que les événements semblent arriver par surprise.
Le tragique c’est, dans le théâtre antique et la littérature classique, le récit implacable d’un destin et d’une fatalité. Mais le tragique, c’est aussi ce moment funeste où rien ne se passe comme prévu. Le tragique, « c’est le moment brutal où l’on bascule du bonheur au malheur », souligne l’écrivain et dramaturge Laurent Gaudé. Le tragique, « c’est Hécube », l’épouse de Priam et la reine de Troie, dit-il, « dont le monde s’effondre subitement et qui voit presque tous ses enfants périr à la guerre ».
Le tragique, c’est également « le choc de deux logiques », telle Antigone face à Créon. Et l’opposition entre Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky ressemble à « la confrontation entre l’impétueux Achille et l’intrépide Hector », avance l’essayiste Jean-Yves Jouannais, concepteur de L’Encyclopédie des guerres, une série de conférences-performances au Centre Pompidou. Le tragique, reprend Laurent Gaudé, c’est aussi « le surgissement de la brutalité et de la cruauté incarnée par Richard III, cet être “mal façonné” et “si mal adapté à être amant” », dit Shakespeare, qu’il a « décidé de devenir méchant ».
Le tragique, « c’est quand il est trop tard », relève de son côté l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, membre de la revue Esprit. C’est ce « moment de sidération », ce « présent extrême » au sein duquel « la respiration s’arrête » car « le désastre est arrivé et que l’on ne peut rien faire pour l’empêcher ». C’est pourquoi, au premier temps du tragique, comme au matin du 24 février 2022, jour de l’invasion de l’Ukraine, « beaucoup ont été épouvantés jusqu’aux sanglots, comme dans le chœur du théâtre antique », poursuit-elle. Sur le plan phénoménologique, « c’est d’abord cela, le tragique, le surgissement du terrible qui terrasse », insiste Véronique Nahoum-Grappe. Et « nous l’avions un peu oublié, après la stupeur des confinements sanitaires qui nous avait éloignés de l’histoire des guerres », ajoute-t-elle.
« Le tragique, ce n’est pas le triomphe de la violence, ce n’est pas non plus le terrible en soi, tempère l’historien Pascal Ory. La tragédie, c’est une situation où la solution est pire que le problème, mais où c’est la solution. » Et les exemples ne manquent pas, dans la littérature – « Roméo et Juliette s’aiment, mais ils ne pourront s’aimer que dans la mort » – ou dans l’actualité – « un peuple veut vivre indépendant et en paix, mais il ne le peut qu’en faisant la guerre ». Aujourd’hui, il s’agit de « gagner la guerre sans la faire », explique Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, et de continuer à vivre malgré l’ouverture possible « de la porte du feu nucléaire », rappelle le général Desportes.
« Brouillard idéologique »
Mais peut-on apprendre de l’histoire ? Le tragique a-t-il quelque chose à nous enseigner ? Et le poète Hölderlin a-t-il raison lorsqu’il écrit que « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » ? Disons que « l’histoire aide à s’affranchir de l’inconscience », estime Stéphane Audoin-Rouzeau, mais qu’« elle n’apprend rien », comme l’illustre la sidération des Etats-Unis et de l’URSS face aux attaques japonaises et allemandes de 1941, ou l’incrédulité des chancelleries européennes lors de l’envahissement de l’Ukraine par la Russie « alors qu’elles auraient pu aider Zelensky à s’y préparer ».
La tragédie ukrainienne a déjà permis de « sortir du brouillard idéologique dans lequel nous étions plongés », affirme Véronique Nahoum-Grappe. Les mots sortent de leur indétermination. Et échapperaient même à leur « obscène captation ». En effet, poursuit-elle, « l’extrême droite nous avait volé le mot de “liberté”, les complotistes “antivax” avaient détourné le port de l’étoile jaune et se targuaient de se battre contre une “dictature” » , poursuit-elle. « Alors oui, et c’est aussi en cela que le tragique est une expérience de pensée, clame-t-elle, on peut préférer l’ennui démocratique à l’enfer du tragique. »
Le tragique nous invite à « écouter nos défaites », comme le dit Laurent Gaudé (Actes Sud, 2016). A se souvenir de nos élans et de nos renoncements. Car le tragique s’est souvent invité avec force intensité ces dernières années. Après les attentats de 2015 et les manifestations du 11 janvier, tout devait changer, l’école, la justice, la police, afin que des enfants de la République ne sombrent plus dans le djihadisme. En 2020, pendant le confinement, il n’était plus question de revenir au monde d’avant. Il fallait produire et vivre différemment afin de cesser de faire la guerre au vivant et d’habiter la terre autrement. Car le tragique invite aussi à inventer.
« Notre paysage familier est en train de changer profondément sous l’effet de phénomènes multiples, implacables, radicaux. Il y a beaucoup à réinventer », déclarait, en 2018, Emmanuel Macron. La guerre en Ukraine nous démontre qu’il serait possible de se passer du gaz russe, malgré notre dépendance aux énergies fossiles. « Il est donc possible de défendre la démocratie par l’écologie et mêler les affects politiques aux affects écologiques », remarque le philosophe Bruno Latour. On peut arrêter la guerre et apaiser la Terre. « Si Emmanuel Macron avait le sens de l’histoire », poursuit-il, il s’apercevrait de la manière dont les crises internationales, sociales et environnementales « sont interconnectées et [comment] leur résolution peuvent être liées ».
Ruse de la raison historique
Inventer consiste aussi à éviter. Car les guerres sont souvent précédées par les batailles de mots et les pandémies mieux endiguées lorsque fonctionnent les hôpitaux. Or, la rhétorique belliciste n’a cessé de prospérer. Non seulement chez les candidats d’extrême droite invitant, tel Eric Zemmour, à « choisir son camp dans cette guerre de civilisation qui se déploie sur notre sol », ou Marine Le Pen s’opposant à « la dilution de la France par déconstruction et submersion », mais également chez toute une cohorte de personnalités médiatisées qui se parent des oripeaux de la Résistance ou de la dissidence afin d’assimiler des idées féministes, écologistes et antiracistes à la « tyrannie », la « dictature » et au « totalitarisme » dans une France qui serait plongée dans une « guerre civile ».
A l’heure où Vladimir Poutine nie les crimes de ses troupes en Ukraine, mais peut affirmer, comme lors de son discours au club Valdaï, le 21 octobre 2021, que ce que l’on appelle le « wokisme » « est pire que le département d’agitation et de propagande du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique » et soutenir que certaines de ses prétendues manifestations se situent « à la frontière du crime contre l’humanité », sans doute convient-il de raison garder.
Et ne pas concéder de nouvelles défaites de la pensée. Car le tragique peut être également politique. C’est pourquoi l’évidente nécessité de « faire barrage » à l’extrême droite devrait inviter les responsables politiques à éviter cette surenchère idéologique. Car sinon, comme le dit l’historien Patrick Boucheron, « on croit poser une digue alors qu’on lance un pont ».
Puisqu’il ne faut pas se payer de mot, que le déferlement d’intolérables violences appelle à la décence, que nous est-il, malgré tout, permis d’espérer ? Rien n’interdit aux plus optimistes de penser que tous ces événements tragiques sont une ruse de la raison historique, le signe qu’un nouveau monde advient alors que perdure la résistance brutale du monde ancien. Et même les plus pessimistes savent qu’il n’y a pas de fatalité de l’histoire, que d’autres mondes rêvés ont souvent surgi une fois traversées les périodes les plus noires. Car une des leçons de la tragédie, qui s’applique aussi bien en France qu’en Russie, c’est aussi qu’il est toujours possible de déjouer la tyrannie.