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Derrière Ulysse, les grandes femmes de l’Odyssée

Dans son dernier livre, Sylvain Fort dresse le portrait de cinq femmes emblématiques de l’Odyssée, restituant leur singularité et leur actualité. Une lecture stimulante.

John William Waterhouse, Pénélope et les prétendants, 1912

John William Waterhouse, Pénélope et les prétendants, 1912

Il faut avoir autant d’érudition que d’audace pour s’atteler au commentaire de l’Odyssée, chef-d’oeuvre parmi les chefs-d’oeuvre, dont la richesse de sens ne cesse de fasciner les lecteurs depuis des siècles. C’est le défi que relève avec style Sylvain Fort dans Odysséennes, qui raconte cinq grandes figures féminines de l’épopée auxquelles le destin d’Ulysse se trouve lié. Un pari réussi pour l’auteur, féru de littérature et de musique mais aussi traducteur de l’allemand et du grec ancien.

L’Iliade et l’Odyssée ne sont pas, comme on pourrait le croire, des récits masculins. Fort rappelle que si la première est l’histoire d’une guerre terrible mettant aux prises dieux et héros, et la seconde le récit mystérieux, douloureux et formateur du retour d’Ulysse parmi les siens, l’Iliade n’aurait existé sans l’enlèvement de la belle Hélène, et l’Odyssée sans la figure de Pénélope attendant patiemment son mari. De surcroît, pendant ce voyage, Ulysse « croise sur le chemin d’autres femmes qui jouent un rôle essentiel », chacune étant l’occasion d’une épreuve dont le roi d’Ithaque sort transformé.

Le texte s’ouvre sur Calypso, la nymphe qui le recueille sur son île d’Ogygie et lui propose l’immortalité s’il veut bien rester avec elle. Refusant ce privilège qui revient à quitter sa condition de mortel, il quitte l’île et échoue après une tempête, dénudé et blessé, sur l’île de la princesse Nausicaa. Si opposée à l’envoûtante Calypso, celle-ci fait entrer Ulysse dans l' »ordre bénin » du monde domestique. Face à elle, à la fois chaste et imaginant le lien nuptial avec l’homme aux mille ruses, celui-ci devient « délicat » : « Si Ulysse accède aux replis du coeur de Nausicaa, écrit Fort, c’est bien parce que lui-même, devant elle, a osé paraître nu et meurtri : leçon pour les hommes. »

Un ouvrage qui aboutit à Pénélope

On change d’univers avec la rencontre d’Hélène par Télémaque, le fils d’Ulysse, parti à la recherche de son père. Revenue chez son premier mari Ménélas meurtri par la guerre, cette beauté divine est des plus déroutantes, à la fois pleinement « du côté des femmes », qui la chérissent, et cause des malheurs de Troie par son mépris de toutes les conventions. Cette « femme (et déesse) anarchiste » déchiffrera un présage selon lequel son père rentrera dans sa patrie. Puis on retrouve Ulysse chez Circé, qui déploie aussitôt ses sortilèges, mais qu’il apprivoise en respectant les étapes d’un rituel. Point de jonction entre les vivants et les morts, la magicienne donne des instructions pour mener Ulysse et ses hommes à travers les Enfers, où ils vont chercher conseil, ce qui fait du poème un « pourvoyeur de savoir ». Circé, sans visage, « n’est pas une femme », explique Fort. Elle est une réflexion sur la femme ».

L’ouvrage, comme l’épopée, aboutit à Pénélope. Fort voit dans le linceul qu’elle tisse le jour et détisse la nuit pour échapper à ses prétendants la métaphore du deuil qu’elle ne peut pas faire. Fidèle à Ulysse, gardienne des traditions, elle s’évertue à perpétuer l’ordre dans sa maisonnée envahie par les prétendants. En ce sens, « le retour d’Ulysse est l’accomplissement de […] grandeur ». Homère, nous dit Sylvain Fort, a laissé suffisamment d’indices dans le récit pour que le lecteur comprenne : la reine sait qui est ce mendiant introduit dans sa maison. L’enjeu, pour elle, n’est pas tant la reconnaissance que la certitude d’une identité des sentiments. En ce sens, Pénélope est le contraire d’Hélène : « Le retour à l’ordre n’est pas seulement politique, religieux, institutionnel. C’est un rétablissement amoureux. » L’immortelle, la vierge, la belle, la chamane, la conservatrice : la multiplicité des femmes aboutit dans la retrouvaille avec la femme en chair et en os, l’épouse.

Sylvain Fort, excellent lecteur de cette épopée et que l’on sent profondément épris du texte, nous apprend que l’Odyssée est l’envers de l’Iliade : un retour à la fragilité de la condition mortelle, largement accompagné, si ce n’est orchestré, par les figures féminines. Ce livre nous offre aussi un décentrage : l’enjeu pour les femmes, dans ces temps lointains, n’est ni l’égalité ni l’émancipation, notions éminemment modernes. Il est ailleurs, dans la contribution essentielle des femmes à l’équilibre du monde. En cela, elles sont à la fois ontologiquement séparées des hommes et équivalentes en importance. Après des siècles de sécularisation, d’universalisation et d’individualisation, ces Odysséennes nous apparaissent donc forcément comme distantes. Et, pourtant, elles sont en même temps extraordinairement familières. Peut-être est-ce parce que les femmes puissantes existent depuis la nuit des temps, et que les hommes, comme notre auteur, savent et aiment les admirer.

Laetitia Strauch-Bonart

Odysséennes. Cinq femmes homériques, par Sylvain Fort, éditions des Busclats, 131 p., 14 euros. 

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