Christian Salmon : la vie rêvée des GAFAM
(GAFAM est l’acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft — qui sont les cinq grandes firmes américaines qui dominent le marché du numérique, parfois également nommées les Big Five, ou encore « The Five »).

Après un essor de deux décennies, les géants du numérique ont fini par révéler leur idéologie spontanée : annexer et résorber le possible. La population mondiale vit maintenant dans ce « Palais des rêves », imaginé dans les années 1980 par l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré, une hallucination collective où errent des individus-sujets mis en équation, guère plus que des fantômes, des corps-données dans l’empire des algorithmes.
Il y a longtemps que le monde a reconnu l’importance des rêves et leur rôle dans l’anticipation des destinées collectives. On pense à l’oracle de Delphes dans la Grèce antique, aux célèbres chiromanciens romains, assyriens, perses, mongols et autres. Dans un de ses romans, l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré a imaginé une institution originale : le Palais des rêves. Situé dans un lointain sultanat de l’Empire ottoman, le palais a une triple mission : premièrement, recueillir les rêves de chaque sujet du Sultan, jusque dans les provinces les plus reculées, et les retranscrire ; deuxièmement, les réunir en un lieu unique, les trier et les classer afin d’isoler, parmi la masse de ces procès-verbaux, les plus significatifs, les « maîtres-rêves », dans lesquels le destin de l’Empire et de son tyran pourrait être déchiffré ; et troisièmement, enfin, la plus difficile de ses missions et la plus dangereuse pour ceux qui en étaient chargés, les interpréter…
Avec le Palais des rêves, le Sultan avait l’ambition de brasser et d’interpréter l’inconscient de toute une société afin de conjurer les menaces, écarter les opposants, déjouer les complots. « Toute passion ou idée malfaisante, tout fléau ou tout crime, toute rébellion ou catastrophe projette nécessairement son ombre longtemps avant de se manifester dans la vie réelle. C’est pourquoi il est prescrit qu’aucun rêve, même fait aux confins les plus reculés du Pays, fût-ce par la créature la plus ignorée d’Allah, ne doit échapper à l’examen. » Dans l’Empire, celui qui détient le Palais des rêves a le pouvoir. Dans chaque province, jusqu’aux ultimes limites de l’Empire, un réseau de coursiers sillonne les villes et les villages, en quête du moindre songe qui pourrait contenir en lui de quoi faire vaciller l’avenir de toute une dynastie. Une fois recueillis et retranscrits, les rêves sont transmis au Palais des rêves, où il font l’objet d’un traitement complexe qui comporte des phases de tri, de filtrage et de sélection au terme duquel il ne reste qu’un petit nombre de rêves jugés exploitables.
Ces rêves résiduels sont alors analysés et interprétés par l’administration des rêves, tels des systèmes symboliques parfaits, au sein desquels est extrait chaque semaine, le « maître-rêve ». La machine à interpréter les rêves ne s’arrête jamais car chaque nuit produit un nouvel arrivage de rêves. « Depuis longtemps, j’avais envie de construire un Enfer, a déclaré Ismaïl Kadaré. Je mesurais pourtant ce qu’avait d’ambitieux et même de chimérique un pareil projet, à la suite des anonymes égyptiens, de Virgile, saint Augustin, et surtout Dante… » Entreprise démiurgique que l’inventaire exhaustif des rêves d’une société. Le Palais des rêves de Kadaré conjure l’incertitude. Il est un coûteux dispositif pour une transparence totale, dans l’espace et le temps. Prévoir le futur. Boucler sur lui-même le possible.
Non pas contrôler, comme dans le panoptique de Bentham, mais neutraliser tout à fait l’expérience. Le Palais des rêves est une prison d’un genre nouveau, la prison du possible. Et le roman finit mal. Le héros, qui a fait une carrière fulgurante dans cette institution, en vient à découvrir, dans le stock des rêves accumulés, le rêve recherché, celui qui annonce l’effondrement de l’Empire. Ce rêve fatal va déclencher les anticipations autodestructrices de la classe dirigeante, chacun essayant de tirer partie de l’effondrement, misant à la baisse sur la chute de l’Empire et provoquant une spirale de discrédit. Reste une question : qui enregistre les rêves de ceux qui enregistrent les rêves, qui inspecte les inspecteurs du Palais des rêves ? Une faille dans la fiction.
Le big data, ou l’annexion du possible
Le « Palais des rêves » existe. Depuis une dizaine d’années, le roman de Kadaré, cette hétérotopie qu’on lisait à sa parution dans les années 1980 comme une allégorie du système totalitaire, est devenue la préfiguration exacte de notre monde transformé par le tournant du big data. Le palais de Kadaré est une métaphore du processeur. Il dévoile son idéologie spontanée : annexer et résorber le possible. Maîtriser le pouvoir configurant de l’inconscient, ses associations libres, ses créations et recréations possibles. La machine à raconter des histoires que j’avais évoquée dans mon livre Storytelling était encore, en 2007, une métaphore – ou, si l’on veut, un diagramme représentant les nouveaux usages du récit dans le marketing, le management, la communication politique.
Cette machine est devenue une réalité : elle a pour nom, l’acronyme formé par les initiales des géants du web : GAFAM, pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft. Leur projet : explorer l’inconscient individuel et collectif grâce à l’accumulation de quantités énormes de données brutes (stockées dans des rangées de serveurs en entrepôts, les datawarehouses) permettant de bâtir des modèles de comportement et de vérifier leur pertinence grâce à des algorithmes. Ils pensent pouvoir profiler les pulsions, les rêves, les désirs, les projets, les habitudes, les comportements d’achat, les goûts, les préférences sexuelles, les habitus… Bref nous raconter, nous pré-raconter en anticipant nos conduites prévisibles, en profilant des « pré-narratifs » comme dans le film de Steven Spielberg, Minority Report. Mais ce n’est plus de la science-fiction.
Les redoutés GAFAM sont les successeurs du Sultan qui régnait sur le Palais des rêves. Mais ils n’ont pas de visage humain et sont bien plus efficaces dans leur collecte et classement de nos « rêves ». Ce sont les algorithmes, élaborés et perfectionnés en permanence, qui traitent les données issues de toutes nos traces numériques, celles que nous laissons nuit et jour sur nos ordinateurs, téléphones portables et autres objets connectés. Nous ignorons tout d’eux, peu nombreux sont ceux qui connaissent les milliers de pages de code derrière le traitement de tel type d’information, de tel type de requête qui témoigne de notre activité, pourtant ils sont dans notre environnement le plus familier, comme des animaux domestiques. Ils nous accompagnent partout, veillent sur nous, nous assistent en toute occasion et surtout nous relient aux autres individus dotés de semblables appareils. Tout est l’objet d’un calcul. Heidegger distinguait la pensée calculante de la pensée de l’être.
Avec les GAFAM et l’automatisation du traitement des données, la première a pris le dessus. La pensée calculante a gagné depuis dix ans, un par un, tous les secteurs d’activité, à commencer par le politique, qui s’appuie de moins en moins sur la délibération et se fie de plus en plus à des méthodes par calcul qui visent à produire des résultats « optimisés ». Le projet de contrôler et produire le possible, et non seulement le réel, n’apparaît plus aussi fou. Ainsi est en train de se créer un nouvel environnement social, autoalimenté en permanence par ses propres données : la connexion se substituant au contact, l’interaction à la relation et l’addition des informations à l’échange des expériences.
Dans l’empire des GAFAM
Le sultanat des GAFAM est un empire sans frontières. Il n’est pas répertorié sur les atlas du monde ni à l’est ni à l’ouest, ni au nord ni au sud. Il n’a pas de territoire aux contours précis. Et on le reconnaît moins à ses coordonnées qu’à sa capacité de désorientation. Il n’a pas d’armée, pas de monnaie propre, mais il compte plusieurs milliards d’individus qui parlent toutes les langues du monde. Il n’a pas de repères précis – ou bien nous sommes tous ses repères. Il ne ressemble à aucun empire connu dans l’histoire, mais ce n’est pas un lieu imaginaire, une de ces Atlantides perdues qui nourrissent l’imagination des humains. Il est réel, hyperréel. Ou plutôt : infraréel, comme les cellules du corps humain, ou les réseaux de neurones, ou les agrégats d’atomes d’un corps chimique. Il n’est pas visible à l’œil nu. Lui non plus ne nous voit pas. C’est un réseau de boîtes noires avec lesquelles nous sommes en interaction permanente.
Gardons-nous encore de le nommer car sa puissance vient justement de son anonymat. Il enregistre les données que nous produisons, code nos comportements, observe nos gestes routiniers, archive nos préférences et nos goûts. Il construit un monde à notre image, un monde possible qui correspond à nos habitudes enregistrées et, si nous en changeons, son monde change aussi insensiblement, modifie ses protocoles par la magie du feed back look et du deep learning, procédés permettant de modifier automatiquement les modèles par rétroaction.
Ce n’est pas un empire conquérant, il se contente d’effacer les territoires qui lui sont étrangers. Il ne colonise pas les peuples qu’il annexe : il se contente de leur apporter la lumière des réseaux, de les plonger dans un bain d’informations, d’émotions, de pensées, de souvenirs, et leur permet d’échanger entre eux. C’est comme un baptême par immersion. Un baptême numérique, qui ouvre à la connaissance et à la communauté de l’Empire. Et cela par un simple acte de foi. Il suffit d’adhérer à son monde et de s’ouvrir à ses applications. Elles vous guident sur le chemin de l’interaction. Accepter d’être géolocalisé et donner libre accès à ses données, ses désirs, ses pensées. En échange, il vous reconnaît, il cède à vos désirs les plus contradictoires. Désormais, vous avez un profil.
L’Empire sait quoi faire de vous et il a ce qu’il vous faut. Dans l’empire des GAFAM, il n’y a pas de récit, pas de contact, pas de séquence ni de tension narrative aux résultats imprévisibles. Le calcul produit un résultat. Toujours. En conformité. Ce que l’Empire a résorbé, c’est l’espace même de l’incertitude, la distinction entre le vrai et le faux, la réalité et la fiction, la possibilité de symboliser, de raconter. L’Empire n’a que faire du romanesque. Ce qui l’intéresse, c’est de calculer. Calculer les pulsions des uns et des autres et les transformer en achats compulsifs. « Profiler » les comportements, trouver des continuités et des régularités. Les extrapoler. Prévoir les évolutions. Boucler le possible sur lui-même. Eric Schmidt, directeur général de Google, l’affirme sans trembler : « Nous savons en gros qui vous êtes, ce qui vous intéresse, qui sont vos amis. La technologie va être tellement bonne qu’il sera très difficile pour les gens de voir ou de consommer quelque chose qui n’a pas été quelque part ajusté pour eux. »
Nos vies algorithmées
Jusque-là vous viviez dans un monde complexe, dans une semi-obscurité, en proie aux passions humaines, aux ambiguïtés du désir. L’expérience vous tendait des pièges que vous ne saviez pas toujours éviter. Il fallait refaire le chemin plusieurs fois, revenir en arrière, élaborer des tactiques, élucider des énigmes. Mais le chemin est désormais balisé : l’Empire vous guide sur les routes de la consommation. Il vous informe sur les ressources dont vous disposez, vous conseille sur les manières d’être apprécié de votre entourage, vous fournit des formats. Il connaît vos désirs devenus reconnaissables par les données qu’ils produisent, la fréquence de leur comportement, leur traduction statistique dans la boîte noire des ordinateurs, des traînées de chiffres canalisés par des algorithmes.
Il est à la fois le milieu qui vous est propre, l’habitat numérique que vous vous construisez, l’exosquelette où vous évoluez… L’Empire a-t-il des sujets ? Oui et non. Si l’on entend par sujets des citoyens de chair et d’os, alors non, il n’en a pas. Il peut en exister en dehors de son champ d’interaction. Mais ils ne sont rien à ses yeux – il ne les calcule pas, comme on dit. Seuls comptent les individus calculables, en tout cas la part calculable en eux. Peut-on appeler ça des sujets ? Rien n’est moins sûr. Souveraineté impersonnelle de l’Empire. « Défaire le visage » est sa devise. Le sien d’abord, mais aussi celui de ses sujets. Sa puissance lui vient de ce pouvoir dévisageant. Reconnaissance faciale. Car l’Empire ne reconnaît que des corps-données. Des traces numériques avalées, calculées, dont seront éliminées les irrégularités. Émetteurs de signes. Profils sans profondeur. Des égos géolocalisés.
Tout ce qui nourrissait les récits du monde, la part problématique de l’existence humaine, a été absorbé, pris en charge et résolu efficacement par l’algorithmique. L’espace accidenté de nos vies a été aplani, aménagé et transformé en un espace lisse, fluide, dans lequel nous n’avons plus à mettre en forme le monde par le récit. Les singularités, discontinuités, différences ont disparu, lissées par les algorithmes. Les ambiguïtés se sont dissoutes dans le flux numérique du big data. Mais il y a une limite à la numérisation de l’expérience, comme il y a un reste dans toute division, et ce reste est explosif.
Tout ce qui a été pacifié par les algorithmes resurgit ailleurs, sous une forme chaotique, sauvage. Les convulsions se multiplient, selon une logique qui n’est plus politique mais symbolique, et le pouvoir, ou ce qu’il en reste, n’a plus guère qu’une fonction sécuritaire : liquider toute résistance à ce hold-up du possible. Dans cet empire, il n’y a ni empereur, ni sultan, ni président, juste un simulacre de pouvoir qu’on appelle gouvernance. Un mannequin sans pouvoir est aux manettes. Il émet des signes dans la nuit numérique, des signes d’autorité, des signes de rigueur, des signes d’efficacité. Et ça comble notre attente d’autorité, de rigueur, d’efficacité. C’est l’essentiel. Un jour on s’en passera. Nous serons alors dans l’hallucination totale de l’Empire.
Laurence Eymard et Christian Simon , publié le 16 juin 2022 dans https://www.socialter.fr/