L’ubuesque condamnation d’une Saoudienne à trente-quatre ans de prison pour des messages sur Twitter, oui 34 ans !
Sur sa page personnelle du réseau social Twitter, elle avait épinglé en tête de ses messages un vœu de « liberté aux prisonniers de conscience et à chaque personne opprimée dans le monde ». Le 9 août, Salma Al-Chehab, une doctorante en médecine âgée de 34 ans, a été condamnée à trente-quatre ans de prison, suivis d’une peine d’interdiction de sortie du territoire saoudien d’une même durée. Son crime : avoir écrit ou partagé des messages de soutien aux femmes dans le royaume, dirigé d’une main de fer par le prince Mohammed Ben Salman.

Salma Al-Chehab, amnistie international
Cette peine, surréaliste, est la plus longue jamais infligée à une défenseuse des droits des femmes en Arabie saoudite. Et, une fois de plus, cette condamnation a été précédée par une détention arbitraire et des mauvais traitements.
En janvier 2021, cette mère de deux jeunes enfants, inscrite à l’université de Leeds, au Royaume-Uni, avait été arrêtée pendant ses vacances en Arabie saoudite. Au cours des interrogatoires, Salma Al-Chehab s’est vu reprocher des messages de soutien à Loujain Al-Hathloul, une militante connue pour son combat en faveur du droit des femmes à conduire dans le royaume, qui a passé près de trois ans en prison. Ou encore d’avoir visionné des vidéos du blogueur et dissident Omar Abdulaziz, un proche du journaliste Jamal Khashoggi, assassiné en octobre 2018 dans l’enceinte du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul par un commando saoudien.
Abus, menaces et harcèlement sectaire
Salma Al-Chehab avait été condamnée, en juin 2022, à six ans de prison en première instance pour soutien au terrorisme et trouble à l’ordre public. Des accusations qu’elle a rejetées avec vigueur : « Votre honneur, j’ai écrit ce mémoire pour expliquer l’injustice dont j’ai été victime. J’espère que Dieu vous assistera et vous aidera à assumer la responsabilité de rendre la justice et de protéger les faibles de l’injustice », écrivait-elle à la cour, peu avant cette première condamnation.
Dans ce document, transmis au Monde par The Freedom Initiative, une organisation basée aux Etats-Unis qui défend les détenus d’opinion au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, Salma Al-Chehab assure avoir été victime d’abus, de menaces et de harcèlement sectaire pendant sa détention et lors des interrogatoires, évoquant une « soumission à la torture et aux traitements inhumains ».
L’universitaire, qui n’a pas eu accès à un avocat après son arrestation, a été maintenue à l’isolement pendant treize jours, « sous la direction d’un enquêteur qui [l]’a privée de la première visite de [s]a famille – le 70e jour après [s]on arrestation ». Elle a été détenue pendant 285 jours, avant d’être déférée devant un tribunal. « J’aurais dû être renvoyée devant la justice ou libérée après 180 jours », rappelait-elle à ses juges, en les renvoyant à la loi saoudienne.
La jeune femme, qui appartient à la minorité chiite du royaume, stigmatisée, se plaint également des insultes proférées, et répétées, par les enquêteurs en raison de sa confession. Ces derniers n’ont pas hésité à joindre l’absurde à l’arbitraire en incluant dans sa déposition son appartenance supposée à la confrérie des Frères musulman, une organisation considérée comme terroriste par le royaume.
« Salma Al-Chehab a rapporté au tribunal que ses interrogateurs l’ont notamment maltraitée parce qu’elle est membre de la minorité chiite, tout en essayant de la forcer à reconnaître qu’elle est une sympathisante des Frères musulmans, qui sont des musulmans sunnites. C’est presque exaspérant de voir le cirque qu’est devenu le système saoudien », dénonce Bethany Al-Haidari, chargée de l’Arabie saoudite au sein de The Freedom Initiative.
« Malheureusement, ce n’est pas la première fois que nous voyons qu’un détenu est maltraité dans le but de l’amener à fournir de fausses déclarations devant un tribunal », ajoute-t-elle. Pour l’ONG, le harcèlement subi par Salma Al-Chehab montre également que la discrimination religieuse a pu jouer un rôle dans cette condamnation hors du commun et met en évidence la situation de la minorité chiite dans le pays.
« La situation ne fait qu’empirer »
Au cours de l’audience en appel, le procureur a fait valoir que la peine initiale prononcée à son encontre avait été trop clémente et qu’elle devait être condamnée en vertu, à la fois, de la législation saoudienne sur la cybercriminalité et de la législation antiterroriste. L’accusation a, de plus, prétendu qu’il existait suffisamment de preuves pour condamner Salma Al-Chehab pour avoir fourni une aide à « ceux qui cherchent à troubler l’ordre public » en « suivant leurs comptes sur les réseaux sociaux et en les retweetant ».
« J’utilise mon vrai nom, je mets des photos de mes enfants. Et même si mon compte est public, je n’ai pas plus de 2 000 abonnés. Un si petit compte avec un si faible impact ne peut en aucun cas aider ceux qui déstabilisent le système comme le prétend le procureur », s’est défendu la jeune femme. « Salma a parlé de sa fierté de représenter et de servir son pays », rappelle Bethany Al-Haidar. « Au lieu de saluer sa réussite, le gouvernement saoudien l’a réduite au silence en la plaçant derrière les barreaux. Les abus et les menaces auxquels elle a été confrontée pendant sa détention et sa condamnation d’une sévérité sans précédent montrent que la situation des droits humains en Arabie saoudite ne fait qu’empirer », conclut-elle.
Le réseau social Twitter, détenu à hauteur de 5 % par le prince Al-Walid Ben Talal, un milliardaire saoudien qui a fait allégeance au prince héritier Mohammed Ben Salman, n’a pas commenté la condamnation de Salma Al-Chehab. Aux Etats-Unis, un jury californien a déclaré coupable, début août, un ressortissant américano-libanais, ancien employé de Twitter, accusé d’avoir usé de sa fonction pour espionner des dissidents, utilisateurs du réseau social, pour le compte du gouvernement saoudien.
Salma Al-Chehab a la possibilité de contester la sentence dans le cadre d’un appel final. Ses avocats ont également déposé une « demande de clémence ».