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« Ils modifient les cours d’histoire » : comment Moscou veut « russifier » les enfants ukrainiens

Dans les territoires ukrainiens occupés, Moscou entend « russifier » au plus vite les populations. Dès le plus jeune âge.

Une salle de classe d'une école de Marioupol le 28 juin 2022. La ville est aujourd'hui contrôlée par les troupes prorusses de la République populaire de Donetsk.

Une salle de classe d’une école de Marioupol le 28 juin 2022. La ville est aujourd’hui contrôlée par les troupes prorusses de la République populaire de Donetsk.

Si les canons se sont tus dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, une nouvelle bataille, plus silencieuse, a commencé. Dans les écoles des zones passées sous la coupe de Moscou, les Russes entendent reprendre en main tout le système éducatif. « Les militaires et leurs collaborateurs font le tour de tous les établissements pour forcer les enseignants ukrainiens à passer au programme scolaire russe, rapporte Iryna*, professeure d’université dans la région occupée de Kherson, qui a fui récemment en territoire contrôlé par Kiev. Les Russes ont même déjà commencé à apporter leurs manuels scolaires. »

Moscou avait annoncé la couleur ces dernières semaines. « Il est très important de restaurer nos liens et nos traditions, car nous avons des racines communes », avait déclaré en juin le ministre de l’Education russe, Sergueï Kravtsov, avant d’annoncer, dans la foulée, que les écoles des territoires occupés « passeront aux normes russes à partir du 1er septembre ». L’objectif : russifier, dès le plus jeune âge, les populations. « Ils essaient de faire oublier à nos enfants la langue et l’histoire ukrainiennes », se désole Khrystyna*, éducatrice périscolaire ayant vécu plusieurs mois sous occupation russe avant de se réfugier en zone ukrainienne.

« Pressions et menaces »

Dans un rapport publié début mai, le Cedos – un think tank ukrainien spécialisé dans l’éducation – alertait déjà sur les « pressions et menaces importantes » exercées par les autorités d’occupation sur les membres du corps enseignant « pour qu’ils reprennent le travail et se mettent à enseigner en russe et selon les normes et manuels russes ». « Deux recteurs prorusses ont été nommés dans deux universités de Kherson, abonde Iryna. Peu de gens les prennent au sérieux, mais tout le monde les craint parce qu’ils sont constamment accompagnés de soldats russes armés de fusils d’assaut. »

Face aux réticences d’une large partie du corps pédagogique à appliquer ces nouveaux programmes, les autorités s’appuient sur des professeurs russes mutés dans les territoires occupés. « Dans mon établissement, la nouvelle direction a fait venir des enseignants de Tchouvachie et de Bouriatie, deux régions pauvres de Russie », confirme Iryna. Selon l’ONG SOS Crimée, les directeurs d’école de la péninsule de Crimée – annexée par Moscou en 2014 – ont aussi reçu pour instruction de dresser des listes de professeurs prêts à venir enseigner dans les territoires occupés du sud de l’Ukraine.

Moscou n’en est pas à son coup d’essai. « Sous l’Empire tsariste ou durant l’Union soviétique, la Russie a tenté de russifier l’Ukraine de multiples manières, en imposant sa culture ou sa langue », pointe Galia Ackerman, historienne spécialiste de l’espace postsoviétique. « Il n’y a pas de langue ukrainienne, il n’y en a jamais eu et il ne peut pas y en avoir », avait déclaré en 1863 le ministre de l’Intérieur du tsar Alexandre II, dans une circulaire interdisant la plupart des publications en ukrainien. En 1938, Staline imposait l’apprentissage du russe dans toutes les écoles des républiques soviétiques dès le primaire, pour consolider le sentiment national.

Une histoire revisitée par la Russie

« Les Russes ne tentent pas seulement d’imposer leur langue dans les écoles des territoires occupés, ils modifient aussi les cours d’histoire pour qu’ils correspondent à leur version, opine Oleksandra Matviichuk, directrice du Centre pour les libertés civiles en Ukraine. Mais ils omettent volontairement les crimes commis par le régime soviétique, comme l’Holodomor, la grande famine organisée par Staline en Ukraine dans les années 1930. » Un drame qui aurait causé la mort de 3 à 5 millions d’Ukrainiens, selon les historiens.

Ce reformatage des jeunes esprits s’inscrit dans un processus plus large de russification à marche forcée des territoires occupés. En mai, les autorités prorusses installées dans la région de Kherson ont indiqué qu’elles allaient demander leur annexion à la Russie « avant la fin de l’année ». Une procédure simplifiée a d’ores et déjà été mise en place au printemps pour permettre aux citoyens du sud de l’Ukraine d’obtenir rapidement un passeport russe. En parallèle, le rouble supplante progressivement la hryvnia ukrainienne. Il est même devenu fin mai la monnaie officielle dans la région de Kherson. Un mois plus tard, l’armée de Poutine annonçait avoir connecté l’ensemble de l’oblast aux chaînes de télévision russes, désormais accessibles « gratuitement ».

« Sans cette propagande, toute leur guerre est vaine », souffle Khrystyna. Un espoir malgré tout : que l’armée ukrainienne – qui a lancé une contre-offensive dans la région au début de l’été – parvienne à arracher Kherson des mains des Russes. « Tout le monde attend la libération de la région, glisse l’éducatrice. Dès qu’elle ne sera plus occupée, je rentrerai chez moi. »

Paul Véronique

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