Bobo-écologie et misère de la démocratie
Les pauvres sont sales et inciviques. Aux Arbres Ecrits, une cité HLM de Crest dans la Drôme reléguée entre deux cimetières en haut d’un raidillon, des encombrants sont régulièrement abandonnés sur la voie publique. Pourquoi les résidents ne les apportent-ils pas à la déchetterie ? La collectivité locale – 3CPS en l’occurrence 1 – s’efforce pourtant de faciliter et rationaliser la collecte des déchets.
La 3CPS est l’un de ces regroupements de commune que l’Etat promeut depuis plusieurs décennies pour pallier la prolifération administrative. Ces collectivités de communes se voient simultanément dotées de responsabilités nouvelles et – plus ou moins – des budgets correspondant. Mais dans le même temps où l’on charge la barque collective, aucun progrès ne se fait sentir du côté de la démocratie locale.Tout au contraire.
Combien de nos citoyens savent qu’en élisant leurs représentants aux conseils municipaux, ils leur donnent blanc-seing pour choisir les responsables de nombreux organismes ou syndicats communautaires, cénacles de second rang où se joue pourtant de plus en plus l’effectivité du pouvoir local ? Étrangement ces assemblées de second rang jouissent même d’un prestige supérieur: ainsi le Sénat est-il qualifié de Chambre HAUTE, quand sa moindre légitimité démocratique devrait en faire une chambre BASSE ? Un scrutin serait d’autant plus démocratique que son modus operandi le serait moins? Étrange contradiction aux conséquences politiques calamiteuses.
SYNDICAT MIXTE PAS SI MIXTE
Agnès Fouilleux, élue au Syndicat mixte de la rivière Drôme (SMRD), en fait le constat : assistant à l’une de ses réunions, elle réalise que tous les élus du syndicat sont des hommes 2 bien que les conseils municipaux qui les ont désignés soient élus sur une base paritaire, autant de femmes que d’hommes. Pas si mixte que cela le syndicat mixte ! Dans les faits, comptant ensemble nos assemblées du haut en bas, l’écart entre leur composition et celles des corps civils dont elles procèdent est la règle, pas l’exception. Le boomer mâle blanc retraité aisé diplômé s’y taille la part du lion. Effet du scrutin direct, ou pire indirect, cette monotonie oligarchique explique l’éloignement croissant de notre démocratie d’avec les souhaits, désirs, besoins réels de la population.
Les pauvres sont-ils indifférents à l’écologie ? Abandonnent-ils par incivisme leurs encombrants sur la voie publique ? Ou plus simplement n’ont-ils pas de voitures, sont âgés, malades, et qu’on a supprimé la collecte des gros volumes?
Nos boomers politiques sont inexcusables. Ils ont connu ces époques où l’on achetait une pile unique, parce qu’on n’en avait besoin que d’une. Pas deux, sous blister qui plus est. Le blister et son œillet sont indispensables au libre-service. Ils font partie intégrante du modèle économique de la grande distribution, ce puissant agent de surconsommation, de gabegie et de dégâts environnementaux. Traiter « au mieux » les déchets sans exiger leur réduction revient à adopter la logique des industriels de l’agro-alimentaire, de la distribution, de l’assainissement – le profit monétaire essentiellement – en faisant peser sur les populations le coût des « externalités négatives ». Les redevances « déchets » ne font-elles pas qu’augmenter ?
Pourquoi aussi prendre pour bon pain agent la logique du point de collecte ? Le concept de « déchets » et de « retraitement » apparaissent avec le néo-libéralisme alors que monte en puissance la grande distribution dans les années 80. Auparavant la collecte des « ordures » se faisait au plus près du domicile, par des camions assurant des tournées régulières. Vaut-il mieux une « éboueuse » unique servie par des professionnels dédiés, ou de multiples voyages individuels en étoile vers le point de collecte dispendieux en temps et en carburant ? Quelle solution présente l’empreinte écologique, le coût total, l’avantage social les plus favorables ?
« FUCK VOTRE ECOLOGIE »
Comment expliquer que nos « élites » n’imaginent pas l’impact de leurs décisions sur la France « d’en-bas » ? Comment, sinon parce l’élection, directe comme indirecte, produit des assemblées politiques ignorant les conditions de vie réelles de leurs mandants ? Combien de femmes de ménage, de maçon parmi elles ? Alors en pleine méprisante candeur, on taxe le gazole, on chasse les véhicules anciens des centres-villes comme dans les Zones à faible émission, récemment mises en place dans des villes écolo comme Lyon et Grenoble…on l’on tolère les SUV. Les élites élues s’égosillent : « La transition écologique est une nécessité bonne pour tous ! » …« Fuck votre écologie » répondent avec nuances gilets jaunes, bonnets rouges, black blocks, chasseurs et autres fractions sociales méprisées avec candeur à force d’être sans voix. Réponse rationnelle à des mesures irrationnelles bien faites pour pousser le modeste à haïr la bobo-écologie.
Installer des « colonnes » de collecte et recyclage SANS émettre quelque motion politique invitant à réduire la production et la distribution de déchets, n’est-ce pas collaborer à la gabegie plutôt que s’y opposer, n’est-ce pas harasser le fumeur de joint en payant l’essence des go fast ? N’est-ce pas rester dans l’infantilisme alors même que circonscriptions, charges, prérogatives élargies, alourdies, appellent, impliquent le courage politique ?
L’absence de représentativité des élus est un travers natif de la « démocratie » élective qui se fait sentir de haut en bas de l’édifice. Si la Cour suprême des USA rogne le droit des femmes à l’avortement, alors que l’opinion publique y est largement favorable, c’est que D.Trump en a nommé les juges. Or D.Trump dérive son pouvoir du suffrage universel. Universel, certes, mais après tant contorsions, détours et tripatouillages qu’au final ne reste plus grand chose de la volonté du délégataire dans celle du délégué. Même avanies démocratiques pour nos assemblées, pire encore quand elles sont indirectes: la délégation initialement consentie se trouve, étirée, distendue, diluée, au point qu’au final subsiste peu de chose de la démocratie.
Ce caractère de dilution démocratique est un vice mortel. Tant de despotes l’utilisèrent ou l’utilisent pour légitimer leur tyrannie : Hitler, Hafez El Assad, son fils Bachar, nombre de potentats africains ! Toujours identique, le prétexte est le lien direct que le vote créerait entre l’électeur et l’élu. Mascarade ! Aucun lien personnel en dehors de la rencontre en chair et en os des humains politiques sur l’agora physique. Au-delà, le suffrage est superstition démocratique. Comment réparer la démocratie, comment l’améliorer ? Que faire?3
Etienne Maillet
26400 Crest
[1] Communauté de Communes du Crestois et du Pays de Saillans
2 Le Crestois du 3 décembre 2021
3 Que faire ? Lire, de l’auteur de cet article : “ Tirage au sort et imparfaites démocraties”, aux éditions Yves Michel.