Affaire de Fournas ( élu d’Extreme-Droite ) : il serait temps de s’intéresser aux masques du racisme, par Marylin Maeso
Pour la philosophe, penser que le « qu’ils retournent en Afrique! » traduit un simple positionnement anti-immigration, c’est occulter l’évolution sémantique de l’extrême droite.
La sanction est tombée : Grégoire de Fournas, député du Rassemblement national, voit son indemnité parlementaire réduite de moitié pendant deux mois et est exclu de l’Assemblée nationale pendant quinze jours pour avoir crié jeudi dernier « Qu’il(s) retourne(nt) en Afrique » en réponse à une intervention du député La France Insoumise Carlos Martens Bilongo sur la situation critique d’un bateau de migrants. C’est la plus lourde prévue par le règlement de l’Assemblée, qui ne l’a prononcée qu’une seule fois auparavant, en 2011. Et le motif avancé (« manifestation troublant l’ordre, ou qui provoque une scène tumultueuse ») semble trancher la controverse qui agite depuis quelques jours le monde politique comme les médias : à qui s’adressait la saillie du député RN ? Visait-elle le bateau de migrants, ou bien le député LFI qui a affirmé, suite à l’incident, que cette phrase ne lui aurait jamais été rétorquée s’il avait été blanc ? La décision de l’Assemblée écarte visiblement la seconde hypothèse, puisque cette dernière aurait appelé un autre motif (la « mise en cause personnelle qui interpelle un député »). Le choix d’infliger la sanction maximale n’en apparaît que plus obscur, et passablement hypocrite, si l’on se souvient que le mois dernier, Yaël Braun-Pivet avait adressé un rappel à l’ordre à la députée Renaissance Astrid Panosyan-Bouvet pour avoir évoqué « l’ADN xénophobe vieux de cinquante ans » du RN.
Si l’on consent à accorder à Grégoire de Fournas le bénéfice du doute en considérant que son interpellation ne visait aucunement son collègue LFI, le débat est-il clos pour autant ? Bien au contraire. Il ne se dissout pas, il se déplace, puisque la question de la qualification idoine des propos ne fait pas consensus. Si l’on excepte les membres du RN qui font bloc derrière leur camarade, le débat oppose deux lectures. D’un côté, il y a ceux qui voient dans les mots du député une « interpellation raciste », à l’instar du parti Renaissance qui a lancé une pétition en ligne demandant la démission de ce dernier, ou de personnalités comme le président du Printemps républicain Amine El-Khatmi selon qui « savoir si le député RN a dit « qu’il retourne en Afrique » ou « qu’ils retournent en Afrique » n’a strictement aucun intérêt : dans les deux cas, c’est une abjection raciste ».
De l’autre, il y a ceux qui estiment que l’accusation de racisme, valable pour une formule invitant un citoyen Français à retourner en Afrique en raison de sa couleur de peau, ne l’est pas pour celle qui, aussi abjecte soit-elle au vu de la détresse des migrants, se contente en somme d’affirmer que chacun devrait rester chez soi. C’est notamment la position exprimée par Charles Sapin, journaliste au Point, sur Twitter : « […] sauf que dans ce cas, l’accusation en racisme tombe. Ses propos, « qu’ils retournent en Afrique », peuvent être qualifiés d’insupportables, de choquants, de xénophobes… mais c’est de l’ordre du subjectif ». C’est également la lecture de Louis Nadau et Jules Pecnard qui, dans un article publié dans Marianne dénonçant le « bal des faux-culs », s’agacent : « N’en déplaise aux gloseurs moralistes, cette phrase n’est pas raciste en elle-même, sauf à considérer que l’immigration est un bienfait en soi – ce qui est aussi absurde que de considérer qu’elle serait mauvaise par nature – et que toute opposition à l’accueil des étrangers est consécutivement condamnable ». C’est, enfin, celle du politologue Clément Viktorovitch qui conclut ainsi sa vidéo publiée sur la plateforme de live streaming Twitch : « le fait de dire « les navires qui ont recueilli des réfugiés en mer Méditerranée ne doivent pas accoster en Europe mais doivent revenir là d’où ils sont partis », je pense que cette phrase n’est pas raciste, c’est une position politique que, je le précise, je combats. »
Mutations du racisme
La question de la délimitation du racisme et de ses mutations historiques n’est pas neuve, et faute d’en tenir compte, ceux qui choisissent de balayer l’accusation émise contre les propos de Grégoire de Fournas en décrétant qu’il s’agit d’une indignation morale mal placée ou d’une simple opinion politique courent le risque de valider malgré eux l’alibi du RN. Dans Les fins de l’antiracisme, Pierre-André Taguieff met en garde contre cet aveuglement face à une certaine mutation du racisme perceptible notamment au sein de la Nouvelle Droite (courant intellectuel et politique d’extrême droite qui émerge à la fin des années 1960). Cette mutation s’est traduite par l’abandon progressif du logiciel biologisant typique du racisme du XIXe siècle et, avec lui, de l’idée de hiérarchie des races qui en découle, au profit d’une vision différentialiste qui ne cherche plus à hiérarchiser les races mais seulement à absolutiser les différences entre les peuples pour y voir la preuve de leur incompatibilité. S’il exige des divergences idéologiques et stratégiques majeures entre la Nouvelle Droite et le Rassemblement National, ils partagent néanmoins ce basculement dans le registre différentialiste qui a l’avantage de suffisamment brouiller les cartes pour parvenir à passer plus aisément sous les radars, en exploitant une faille structurelle qui lézarde la conception traditionnelle du racisme.
Pierre-André Taguieff en trouve la parfaite illustration dans un livre d’entretiens de Lévi-Strauss intitulé De près et de loin, où ce dernier fait valoir que la pensée raciste implique nécessairement l’idée d’un déterminisme biologique de caractères et de comportements attribués arbitrairement à des groupes humains hiérarchisés en conséquence pour justifier la domination de l’un d’entre eux sur les autres. Or, en limitant le racisme à sa forme biologisante, Lévi-Strauss échoue à saisir l’une des caractéristiques distinctives de ce phénomène historique au long cours, à savoir sa plasticité, sa capacité à s’adapter aux changements d’époque pour survivre. Le noyau dur du racisme n’est pas la hiérarchisation des races, mais l’essentialisation de la différence, qui est loin de ne pouvoir s’exprimer qu’en termes hiérarchiques et biologisants. Penser les individus comme les membres interchangeables d’un groupe fondamentalement déterminés par la culture de ce dernier, et décréter cette culture incompatible avec la nôtre, c’est déjà développer une vision du monde où la différence est un problème et une menace permanente, et où certains seront repeints en sauvages pour mieux justifier leur exclusion définitive.
« Merde », « sauvageons », « ratons »…
Penser que l’exclamation « qu’ils retournent en Afrique! » traduit un simple positionnement politique anti-immigration, c’est occulter l’évolution sémantique et lexicale de l’extrême droite qui lui a permis de continuer à exprimer sa vision du monde raciste en la séparant de la terminologie biologisante discréditée à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. C’est oublier qu’on ne peut déterminer avec certitude le sens d’une phrase si l’on fait abstraction de son contexte d’énonciation, et faire comme si le changement d’emballage induisait la nouveauté du produit. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter les propos tenus par Grégoire de Fournas en dehors de l’enceinte solennelle de l’Assemblée nationale : sur son compte Facebook, on peut le lire parler des migrants en ces termes : « Ça va être dégueulasse, on est envahi de cette merde », « Les sauvageons, une espèce nouvelle de ratons ». On y trouve aussi une opposition entre les réfugiés ukrainiens et les réfugiés africains visant à valoriser les premiers pour mieux déshumaniser les seconds, propos qui font écho à l’un de ses tweets où il demande « Les Ukrainiens d’Afrique ? » à la vue d’une photo de réfugiés ukrainiens parmi lesquels se trouvent des personnes noires.
On constatera aisément, à la lecture de ce qui précède et pour ceux qui en douteraient encore, que le rejet de l’immigration exprimé par le député RN est tout sauf abstrait : cette immigration présentée comme un danger pour la France a un visage, et il n’est ni polonais, ni italien, ni ukrainien. Il est « africain ». Sa différence culturelle, irréductible, menaçante, aisément identifiable dans la foule à sa couleur de peau, fait planer sur nos têtes le spectre d’une invasion barbare et, à terme, le fantasme d’un Grand Remplacement. La succession sans transition, dans la même phrase, de « sauvageons » et d’ « espèce nouvelle de raton » laisse clairement entendre qu’aux yeux de Grégoire de Fournas, qu’elle soit de nature culturelle ou biologisante, qu’elle passe par la symbolique des barbares à nos portes ou qu’elle réinvestisse l’animalisation commune à de nombreuses propagandes racistes (les nazis assimilaient les Juifs à de la vermine, et sur la radio rwandaise des Milles Collines, en préparation du génocide, les Tutsi étaient comparés à des cafards), l’essentialisation des migrants et réfugiés non-blancs perçus non plus comme des personnes, mais comme des ennemis à neutraliser, est bien le fondement idéologique du discours anti-immigration qu’il tient à l’Assemblée.
Cette stratégie d’euphémisation, consistant à policer la forme du discours pour faciliter la diffusion du même message, s’avère une fois de plus payante, comme elle l’a été pour l’instrumentalisation du vocable « antisionisme » par l’extrême droite et une partie de l’extrême gauche afin de recycler de vieux tropes antisémites en éveillant moins spontanément les soupçons. Phénomène historique polymorphe, le racisme est avant tout connu pour ses discours explicitement haineux et ses manifestations meurtrières. Il serait temps de s’intéresser d’un peu plus près à ses masques.
Marylin Maeso ( envoyé par l’auteure )
*Spécialiste de l’oeuvre d’Albert Camus, Marylin Maeso a notamment publié « La petite fabrique de l’inhumain » et « Les conspirateurs du silence » (L’Observatoire)
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