Chers Ukrainiens, venez vite, vous avez tant à nous apprendre
Dans son obsession impérialiste, Vladimir Poutine a été conforté par les lâchetés successives de l’Occident. La voie était libre, et il avait tout prévu. Sauf l’irrépressible désir d’Europe des Ukrainiens, prêts à mourir pour rejoindre l’UE.
La guerre ne se passe pas comme Vladimir Poutine l’avait prévue. Le président du plus grand pays de la planète était pourtant tout près du but. Il a réussi à construire autour de lui un pouvoir absolu. Il a fait accepter à la majorité des Russes leur pauvreté en les berçant d’orgueil nationaliste et en anéantissant les plus lucides. Il a laissé les oligarques s’enrichir en les maintenant sous contrôle. Il a su tirer profit de ses hydrocarbures pour tenir en otage les pays de l’Union européenne. Il a joué habilement de la vulnérabilité des Occidentaux enchevêtrés dans leurs contradictions, entre les valeurs qu’ils préconisent et les intérêts qu’ils veulent servir, si attachés qu’ils sont à leurs vies bien au chaud. Il lui restait à franchir une étape stratégique pour son grand projet. Car Poutine n’est pas capable de penser sa Russie – puissance nucléaire étirée sur 11 fuseaux horaires et menacée d’aucun « encerclement » – autrement que comme un empire mégalomane qui exercerait sa domination sur les peuples voisins. Après avoir absorbé la Biélorussie, son obsession était de reconquérir cette terre perdue de l’ex-URSS, voisine et cousine de la sainte Russie, zone d’influence et zone tampon : l’Ukraine. 
A plusieurs reprises, il a testé la faiblesse et l’inertie des Américains et des Européens. En 2013, le président Obama n’a pas respecté la ligne rouge qu’il avait lui-même définie sur l’emploi d’armes chimiques en Syrie. Un an plus tard, nouveau test : les Occidentaux oseront-ils empêcher la Russie d’annexer la Crimée ukrainienne, au mépris du droit international ? Oseront-ils empêcher le soutien de la Russie aux milices séparatistes du Donbass, qui figurait la suite ? Même pas cap’ ! Ils ont cru s’acquitter du dictateur en lui donnant un os à ronger, puis deux. Poutine triomphait. Son plan fonctionnait à merveille. Il pouvait poursuivre tranquillement sa reconstitution folle de l’empire russo-soviétique, conforté dans sa tâche par les lâchetés successives de l’Occident. La voie était libre, tout roulait. Jusqu’à la tuile qu’il n’avait pas vu venir.
La tuile, pour Poutine, ce sont les Ukrainiens
La tuile, c’est que l’Ukraine est devenue une nation européenne. La tuile, c’est que le peuple ukrainien n’est plus celui d’avant « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », ainsi qu’il nomme l’effondrement de l’URSS. Seul dans sa bulle, le dictateur a réinventé un pays imaginaire. Vladimir Poutine l’a romancé en juillet 2021 dans un long « essai historique » où il affirme que l’Ukraine n’existe pas – oubliant au passage que la Russie a signé l’engagement international reconnaissant sa souveraineté et son intégrité territoriale. Dans son rêve, le Donbass, région limitrophe de la Russie peuplée en majorité de russophones, allait accueillir ses chars en libérateurs. Dans son rêve, le passage par Kiev serait pour son armée une promenade de printemps. Dans son rêve, l’Ukraine est dans le giron russe. La réalité est qu’elle n’en veut pas. La tuile, pour Poutine, ce sont les Ukrainiens.
Vaclav Havel avait compris avant lui l’identité européenne de l’Ukraine. En 2005, l’ex-président de la République tchèque décrivait dans le Monde la portée de la révolution Orange de l’hiver 2004 qui déjà, dix ans avant les événements de Maïdan, témoignait de la révolte des Ukrainiens contre la mainmise de Moscou : « L’Ukraine est un grand pays, et pendant longtemps elle ne semblait pas savoir où se situer. Elle semble indiquer aujourd’hui qu’elle incline vers le monde euro-atlantique. »
Son entrée dans l’Otan avait été reportée sine die par les Etats membres, de peur de froisser le susceptible Poutine. On avait octroyé à l’Ukraine un « partenariat oriental », destiné aux pays n’ayant pas vocation à entrer dans l’UE – ne pas LE froisser, encore. C’est leur irrépressible désir d’Europe et d’Occident que les Ukrainiens paient par une guerre d’invasion délirante. Leur statut de candidat à l’UE enfin accordé, ils progresseront vers l’Etat de droit et une économie compétitive. Pour les valeurs, ce sont eux qui nous guideront. Eux seuls sont prêts à mourir pour celles de l’UE, celles-là mêmes que certains ont le snobisme de blâmer davantage que la sanguinaire et inégalitaire dictature poutinienne – tout en jouissant allègrement, bien sûr, des privilèges de la liberté d’expression ou de la protection sociale. Chers Ukrainiens, vous êtes plus européens que nous. Venez vite, vous avez tant à nous apprendre.
Cet article est issu de notre numéro spécial « Nous, les Ukrainiens », en kiosques le 24 août.
Marion Van Renterghem, lauréate du prix Albert-Londres, auteure d’une biographie d’Angela Merkel et d’un essai autobiographique sur l’Europe intitulé « Mon Europe, je t’aime moi non plus » (Stock, 2019). En 2016, elle quitte Le Monde et devient journaliste indépendante toujours comme grand reporter.
Publications
- Les Rescapés, Philippe Rey, 2005
- Homère et Shakespeare en banlieue (avec Augustin d’Humières), Grasset, 2009
- FOG, Don Juan du pouvoir, Flammarion, 2015
- La Dangereuse (avec Loubna Abidar), Stock, 2016
- Angela Merkel, l’ovni politique, Les Arènes/Le Monde, 2017
- Mon Europe, je t’aime moi non plus, Stock, 2019
- Et c’est cela qui changea tout (avec Valérie Pécresse), Robert Laffont, 2019