Emma Becker : « MeToo, c’est une sorte de psychanalyse à ciel ouvert »
Féminisme, sexualité, patriarcat… L’écrivaine, auteure de « L’Inconduite » défend le mouvement MeToo, mais estime aussi que « les hommes ne sont pas tous pourris ».
C’est, selon Lire Magazine Littéraire, le roman français de l’année 2022. Après La Maison en 2019, chronique d’une maison close berlinoise qui lui avait valu les foudres d’associations féministes, Emma Becker a encore une fois marqué la rentrée littéraire avec L’Inconduite (Albin Michel). Finaliste du prix de Flore ou du prix Castel, présent sur les listes du Renaudot ou de l’Interallié, ce Madame Bovary à l’heure de Tinder est un nouveau récit autobiographique centré sur le désir féminin. Entre féminisme radical et patriarcat, Emma Becker plaide pour une troisième voie.
Votre roman a nouvelle fois été qualifié de « sulfureux » dans les médias…
Emma Becker : J’ai fini par m’habituer. Depuis que j’écris des livres, cette étiquette me colle sur le dos. A partir de Mr [2012], j’ai été cataloguée comme autrice érotique. Non pas que j’ai honte. Mais je ne parle pas de sexe pour faire scandale, mais parce que c’est un langage que nous partageons et qui crée énormément de rancœurs et de malentendus. Le sexe est omniprésent aujourd’hui. Pourtant, il est toujours compliqué pour une femme de jouir ou de s’abandonner. Les choses n’ont pas tant évolué que cela.
Il y a vingt ans paraissait La vie sexuelle de Catherine M. Y aurait-il aujourd’hui toujours une différence de traitement selon qu’on écrit sur le sexe en tant qu’homme ou femme ?
Je remarque que beaucoup d’hommes mettent des scènes de cul dans leurs livres, sans qu’ils ne soient catalogués comme auteurs érotiques. Il y a encore cette chose très inconsciente : si une écrivaine parle de sexualité, elle ne s’adresserait qu’aux femmes. Tu n’arrives pas à jouir ou tu fais part de tes désirs ? C’est ton petit problème à toi. En revanche, cela pose bien moins de problèmes quand des auteurs hommes parlent de façon légère et crue de sexualité. Eux ne passent pas pour des « mal baisés » ou des « hystériques ».
Après la publication de L’Inconduite, plusieurs personnes m’ont dit : « Ah, si un homme écrivait la moitié de ce que vous écrivez, ça passerait pour de la vantardise ». Mais la grande différence, c’est que contrairement à bien des écrivains hommes, je ne fais pas la liste de mes succès, mais de mes fiascos ! De la même façon, j’aimerais lire des livres d’auteurs masculins dans lesquels ils parlent de leurs défaillances en matière sexuelle, des fois où ils se sont montrés minables. Cela changerait.
Dans le livre, on retrouve le personnage d’un réalisateur, Vincent, lui aussi adepte de l’écriture de soi. La presse a évoqué le nom d’Emmanuel Carrère…
Ce n’est pas lui. C’est très facile de résumer un livre à la présence d’une personnalité que l’on croit reconnaître. Mais mes personnages sont composites. Et je ne me sers pas des gens pour écrire des livres. Tout le travail de l’autofiction, c’est de rendre poétiques et intéressantes des situations qui, au-delà de ça, sont d’une médiocrité sans nom.
Dans le livre, ce personnage vous prend de haut. Souffrez-vous d’un complexe de classe ?
Parce qu’on écrit sur la sexualité, on ne ferait pas partie de la littérature blanche. On peut avoir du succès et de la notoriété, mais on reste quelqu’un de scandaleux. Je sais bien que si j’écrivais sur des choses plus respectables, il serait plus facile pour moi de faire partie d’une caste littéraire dont j’ai l’impression qu’elle ne veut pas de moi.
Vous étiez sur les premières listes de différents prix (Renaudot, Interallié, Décembre) et finaliste du prix de Flore, avec des jurys parfois toujours très masculins…
Ayant longtemps habité à Berlin, je n’ai pas vraiment de contacts avec ce milieu. Je ne connais pas les tambouilles de l’édition. Mais ça me remplit de joie d’avoir été sur les listes de ces prix. Des hommes de 70 ans m’ont dit : « Ah, vous n’êtes pas un féminisme revanchard et agressif » (rires). Très longtemps, j’avais cette image de lolita qui écrit pour faire bander ces messieurs. Mais finalement, c’est chez les femmes que je trouve l’accueil qui me touche le plus. Les hommes, eux, ont l’impression que je les valide. Alors qu’en réalité, je ne les accable pas.
Vous dites que les hommes aussi subissent le patriarcat. Pourquoi ?
Je n’accable pas les hommes, car ils subissent le système qu’ils ont eux-mêmes mis en place. Pris individuellement, la plupart d’entre eux ne comprennent pas que même encore aujourd’hui, ce monde donne toujours plus raison aux hommes. Quand on est une fille, dès votre plus jeune âge, on vous fait comprendre qu’on n’attend pas la même chose de vous que pour les garçons.
Mais j’aime les hommes, je sais bien qu’ils ne sont pas tous pourris, et qu’il y a des moyens qu’on se comprenne et qu’on s’entende. Il me semble que la sexualité est l’un de ces moyens. A priori, nous sommes tous en train de courir après le plaisir. C’est quelque chose qui devrait nous rassembler.
Vous avez débattu avec Catherine Millet pour l’Obs. Cinq ans après MeToo, on sent quand même une forte divergence générationnelle entre vous…
J’ai adoré La Vie sexuelle de Catherine M. Je me suis reconnue dans le livre. Mais la différence fondamentale, c’est que Catherine Millet a fait ses premières expériences dans un contexte post-68. Je suis d’une génération postérieure, bien plus puritaine.
Par ailleurs, MeToo a quand même représenté une grande prise de conscience. Cela n’a pas été agréable de revisiter sa biographie sexuelle, en se disant que tel homme avait quand même eu un comportement violent, alors qu’à l’époque, on pouvait se dire qu’il était juste un peu cavalier. MeToo a obligé à faire ce bilan personnel, et à faire le tri entre ce qui relevait de l’agression et de notre consentement. C’est une prise de conscience très utile. Mais je comprends que beaucoup de femmes n’aient pas envie de se dire : « là, j’ai été agressée, là j’aurais dû dire non »… MeToo, c’est une sorte de psychanalyse à ciel ouvert, et je trouve cela très bien.
N’y a-t-il pas eu des excès, à l’instar de l’affaire Julien Bayou ?
Aucune révolution ne se fait en essayant de ménager la chèvre et le chou. J’aurais pu porter plainte contre plusieurs hommes, alors qu’à l’époque, je me disais avec un peu de fatalisme que c’était simplement la vie. Je pense ainsi que plusieurs d’entre eux ont peur de se retrouver dans un de mes prochains livres. Mais les femmes ne demandent pas grand-chose, à part le respect fondamental de ce qu’elles sont. Même les plus revanchardes des féministes ne me semblent pas avoir des revendications hallucinantes, si ce n’est de remettre en question ces comportements sexuels. Il faut une refonte complète de l’éducation des jeunes hommes.
Mais certains excès ne vous font-ils pas peur ? Des personnalités se sont retrouvées accusées par un tribunal médiatique, sans que cela ne relève du domaine juridique…
Des têtes sont tombées, et ce n’étaient pas forcément ceux qui le méritaient le plus. Mais les affaires médiatiques après MeToo ont aussi prouvé que même les hommes qu’on croyait irréprochables avaient quand même eu des comportements sexuels problématiques. Cela pose la question de savoir pourquoi les hommes se sentent avoir une telle marge de manœuvre, une telle impunité, dès lors qu’il s’agit de conquérir des femmes ou de faire l’amour. Sincèrement, je trouve ça très sexy qu’un garçon demande s’il peut vous embrasser. Le consentement, c’est ajouter du dialogue.
L’adaptation de votre roman La Maison sur la prostitution est sortie en salles. Vous avez été critiquée pour ce livre par des abolitionnistes comme Alice Schwarzer…
J’ai du respect pour des féministes comme Alice Schwarzer. Elles ont abattu beaucoup d’obstacles qui étaient sur notre route. Et j’ai appris qu’elle était une grande amie de Reiser, un dessinateur que j’adore. Je me dis qu’il doit y avoir une possibilité d’humour et de dialogue chez cette femme. Mais il faut aussi comprendre que le monde a changé. Les féministes abolitionnistes passent leur temps à infantiliser les femmes, en répétant en permanence que nous n’aurions pas conscience de l’emprise masculine à tel point que celle-ci serait inscrite en nous. Finalement, nous n’aurions aucun pouvoir sur nous-mêmes, tant nous aurions subi un lavage de cerveau. Je préfère un féminisme plus pragmatique.
Vous évoquez très peu la maternité dans L’Inconduite. Pourquoi ?
C’est en creux dans le livre. Je raconte comment j’ai eu envie de m’échapper de la maternité, et comment aussi j’ai voulu y revenir. Un enfant vous pousse dans vos retranchements, cela crée de la frustration. Il y a une exigence dans la maternité qui fait qu’on se dit, une fois qu’on a eu un enfant, qu’on sera bridée toute notre vie. Mais on s’en remet. La preuve, j’ai eu un deuxième enfant (rires). J’écrirai peut-être un jour plus directement sur la maternité. Mais je me suis sentie tellement enfermée par cette condition que j’ai eu envie d’écrire un livre qui ne m’enfermerait pas encore plus dans cet état.