Les algorithmes à la conquête de notre inconscient
En 1981, l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré imaginait un «palais des rêves» qui brasserait et interpréterait l’inconscient de toute une société. Aujourd’hui, les GAFAM l’ont fait.

Dans un de ses romans, l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré a imaginé une institution originale. Il s’agit du «palais des rêves», qui a pour mission de recueillir et retranscrire en permanence les rêves de chacun des sujets du sultan. Dans chaque province, des informateurs sont envoyés dans les villes et les villages pour recenser les rêves des habitants.
Interpréter l’inconscient d’une société
La machine à interpréter les rêves ne s’arrête jamais, car chaque nuit produit un nouvel arrivage de rêves. Une fois retranscrits, ces rêves sont transmis au palais où ils font l’objet d’un traitement complexe qui comporte des phases de tri, de filtrage et de sélection au terme desquelles il ne reste qu’un petit nombre de rêves suspects. Ces rêves-là sont alors analysés soigneusement et interprétés par l’administration, qui chaque semaine choisit parmi eux le «maître-rêve».
Il y a longtemps que le monde a reconnu l’importance des rêves et leur rôle dans l’anticipation des destinées collectives. Qu’on pense à l’oracle de Delphes dans la Grèce antique, aux célèbres chiromanciens romains, assyriens, perses, mongols et autres. Cependant, le palais des rêves de Kadaré manifeste une ambition plus haute. Il s’agit de brasser et d’interpréter l’inconscient de toute une société, afin de conjurer les menaces, écarter les opposants, déjouer les complots.
«Le rôle de notre palais des rêves consiste à classer et à examiner non pas les rêves isolés de certains individus qui détenaient dans la pratique le monopole de la prédiction par la lecture des signes divins, mais le Tabir total, autrement dit la totalité des songes de l’ensemble des citoyens sans exception. C’est une entreprise grandiose en regard de laquelle les castes de prophètes ou les magiciens d’antan paraissent dérisoires…», peut-on lire dans Le Palais des rêves.
Le palais des rêves, métaphore du processeur
Le roman de Kadaré, cette hétérotopie qu’on lisait à sa parution dans les années 1980 comme une allégorie du système totalitaire, est devenue la description exacte de notre monde transformé par le tournant du big data. Le palais des rêves existe. C’est le projet des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft): explorer l’inconscient individuel et collectif grâce à l’accumulation de quantités énormes de données brutes (stockées dans des rangées de serveurs) permettant de bâtir des modèles de comportement et de vérifier leur pertinence grâce à des algorithmes.
Le palais des rêves est une métaphore du processeur. Ce qui paraissait utopique au moment de la parution du roman de Kadaré est devenu banal. Ainsi, un algorithme a réussi à produire vingt-deux secondes d’images en temps réel d’un rêve fait par un dormeur sous observation. C’est l’esprit de notre monde qui se déploie à travers les réseaux sociaux, éclaté en mille données qui seront triées, sélectionnées, transformées en profils et en normes de comportements. C’est son idéologie spontanée: annexer et résorber le possible. Maîtriser le pouvoir configurant de l’inconscient, ses associations libres, la trame de ses variations imprévisibles. Capitalisme de prédiction.
Les GAFAM sont les successeurs du sultan qui régnait sur le palais des rêves. Mais ils n’ont pas de visage humain et sont bien plus efficaces dans leur collecte et leur classement de nos pulsions et de nos désirs. Ils enregistrent les données que nous produisons, codent nos comportements, observent nos gestes routiniers, archivent nos préférences et nos goûts.
Nous ignorons tout des algorithmes
Les algorithmes, élaborés et perfectionnés en permanence, traitent les données issues de nos traces numériques, celles que nous laissons nuit et jour sur nos ordinateurs, téléphones portables et autres objets connectés. Nous ignorons tout d’eux, car peu nombreux sont ceux qui connaissent les milliers de pages de code qui président au traitement des données. Pourtant, ils nous accompagnent partout, veillent sur nous, nous assistent en toute occasion et surtout, nous relient aux autres individus dotés de semblables appareils.
Eric Schmidt, directeur général de Google, l’affirmait sans trembler: «Nous savons en gros qui vous êtes, ce qui vous intéresse, qui sont vos amis. La technologie va être tellement bonne qu’il sera très difficile pour les gens de voir ou de consommer quelque chose qui n’a pas été quelque part ajusté pour eux.»
Tout ce qui nourrissait les récits du monde, la part problématique de l’existence humaine, a été absorbé, pris en charge et résolu efficacement par l’algorithmique.
Jusque-là vous viviez dans un monde complexe, dans une semi-obscurité, en proie aux passions humaines, aux ambiguïtés du désir. L’expérience vous tendait des pièges que vous ne saviez pas toujours éviter. Il fallait refaire le chemin plusieurs fois, revenir en arrière, élaborer des tactiques, élucider des énigmes.
Mais le chemin est désormais balisé: l’Empire vous guide sur les routes de la consommation. Il vous informe sur les ressources dont vous disposez, vous conseille sur les manières d’être apprécié de votre entourage, vous fournit des formats. Il connaît vos désirs devenus reconnaissables par les données qu’ils produisent, la fréquence de leur comportement, leur traduction statistique dans la boîte noire des ordinateurs –des traînées de chiffres canalisés par des algorithmes. Il est à la fois le milieu qui vous est propre, l’habitat numérique que vous vous construisez, l’exosquelette où vous évoluez.
Seuls comptent les individus calculables
L’Empire a résorbé l’espace même de l’incertitude, la distinction entre le vrai et le faux, la réalité et la fiction, la possibilité de symboliser, de raconter. L’Empire n’a que faire du romanesque. Ce qui l’intéresse, c’est de calculer. Calculer les pulsions des uns et des autres et les transformer en achats compulsifs. «Profiler» les comportements, trouver des continuités et des régularités. Les extrapoler. Prévoir les évolutions. Boucler le possible sur lui-même.
Seuls comptent les individus calculables, la part calculable en eux. Peut-on appeler ça des sujets? Rien n’est moins sûr. Souveraineté impersonnelle de l’Empire. «Défaire le visage» est sa devise. Le sien d’abord, mais aussi celui de ses sujets. Sa puissance lui vient de ce pouvoir dévisageant. Reconnaissance faciale. Car l’Empire ne reconnaît que des corps-données. Des traces numériques avalées, calculées, dont seront éliminées les irrégularités. Émetteurs de signes. Profils sans profondeur. Des egos géolocalisés.
Tout ce qui nourrissait les récits du monde, la part problématique de l’existence humaine, a été absorbé, pris en charge et résolu efficacement par l’algorithmique. L’espace accidenté de nos vies a été aplani, aménagé et transformé en un espace lisse, fluide, dans lequel nous n’avons plus à mettre en forme le monde par le récit. Les singularités, discontinuités, différences ont disparu, lissées par les algorithmes. Les ambiguïtés se sont dissoutes dans le flux numérique du big data. Mais il y a une limite à la numérisation de l’expérience, comme il y a un reste dans toute division, et ce reste est explosif.
Tout ce qui a été pacifié par les algorithmes resurgit ailleurs, sous une forme chaotique, sauvage. Les convulsions se multiplient selon une logique qui n’est plus politique mais symbolique et le pouvoir, ou ce qu’il en reste, n’a guère plus qu’une fonction sécuritaire: liquider toute résistance à ce hold-up du possible.
Christian Salmon