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Guerre en Ukraine

Tatiana Yankelevich, chercheuse : « La Russie de Poutine jette en prison les journalistes, mais pas seulement : elle les assassine »

Dans une tribune la chercheuse et fille d’Elena Bonner et Andreï Sakharov appelle les groupes de presse occidentaux à se joindre à elle pour dénoncer la condamnation de l’opposant politique Vladimir Kara-Mourza, chroniqueur au « Washington Post », et de tous les journalistes enfermés par l’Etat russe.

Anna Politkovskaïa assassinée sur les ordres de Poutine.

Il y a quelques jours, j’espérais encore qu’il serait possible de faire quelque chose pour éviter à mon ami Vladimir Kara-Mourza une condamnation cruelle, contraire à la loi, qui menacerait sa vie. Aujourd’hui, cet espoir s’est éteint. Un juge indigne de sa fonction vient de le condamner à une sentence draconienne, toute stalinienne, d’un quart de siècle de prison. Mais il n’y a pas qu’un procureur assoiffé de sang et un juge vindicatif derrière ce verdict cannibale. Il y a un régime entier, qui s’applique à exterminer tout ce qui possède encore une conscience, un honneur, un sens de la responsabilité civile. A exterminer tout ce qui est encore en vie en Russie, qu’il s’agisse de l’organisation Memorial, du Centre Sakharov, ou d’un simple être humain qui refuse de se taire.

Il y a quelques jours, j’ai lu dans le New York Times un texte émouvant sur Evan Gershkovich, ce journaliste du Wall Street Journal incarcéré dans la prison moscovite historique de Lefortovo [où les victimes des purges staliniennes et les prisonniers politiques soviétiques furent enfermés en masse et torturés]. J’ai été particulièrement touchée d’apprendre que, dans sa cellule, Gershkovich lit Vie et destin, de Vassili Grossman. Ce roman épique, rédigé dans l’Union soviétique de 1959, n’a pu être publié que dans les années 1970, après avoir été sorti clandestinement du pays avec le concours de mes parents. En Russie et ailleurs, beaucoup considèrent Vie et destin comme le Guerre et paix [de Léon Tolstoï] du XXe siècle.

Il faut que les personnes encore libres d’Occident et d’ailleurs le lisent. C’est un livre qui aide à comprendre la nature du totalitarisme et à s’armer pour lutter contre la Russie post-soviétique de Vladimir Poutine.

Persécutions

Aujourd’hui, nous sommes les témoins d’un crime contre l’humanité que le régime néostalinien de Poutine est en train de commettre dans le pays indépendant qu’est l’Ukraine, mais aussi dans la Russie tout entière. Allons-nous détourner le regard et fuir notre responsabilité civile, comme tant l’ont fait dans le monde libre tandis que l’Allemagne nazie exterminait les juifs, les homosexuels, les Roms et autres « dégénérés » indésirables, tandis que Staline affamait jusqu’à la mort les paysans de l’Union soviétique, et tout particulièrement d’Ukraine, tandis qu’il faisait couler le sang et régner la terreur ? Il peut être tentant de croire que les événements qui se déroulent là-bas ne nous concernent pas, mais nous ne pouvons nous le permettre.

Je me souviens presque avec nostalgie des années 1970 et 1980, quand le Politburo du Parti communiste soviétique décidait du destin de mes parents et de nombreux amis. Aussi cruel et injuste qu’il ait pu être, il n’a déployé envers les dissidents politiques ni la violence ni le sadisme dont font preuve le système judiciaire et les forces de l’ordre de la Russie actuelle.

Aujourd’hui, les cas d’Evan Gershkovich et de Vladimir Kara-Mourza, ami cher et chroniqueur au Washington Post, me poussent à m’interroger sur le rôle des journalistes qui travaillent pour les grands journaux occidentaux. Bien entendu, le Washington Post soutient indéfectiblement Kara-Mourza ; il a notamment pris sa défense sur une pleine page de son édition du 9 avril. Plusieurs autres journaux ont publié des éditoriaux contre les persécutions infligées à ces deux hommes.

Mais nous devons faire plus que publier occasionnellement des éditoriaux. Le traitement réservé aux journalistes arrêtés est épouvantable et injustifiable. Kara-Mourza a très peu de chances de sortir vivant de vingt-cinq années de colonie pénitentiaire. Ces derniers mois, les journalistes Ilia Iachine et Ivan Safronov ont été condamnés à des peines d’une lourdeur féroce, avec respectivement huit ans et demi et vingt-deux ans de détention. A cela s’ajoute une armée d’autres détenus, tout aussi courageux mais moins connus, qui se trouvent derrière les barreaux pour avoir osé s’opposer aux mensonges et à la propagande officiels.

La raison d’être de la presse libre

La Russie de Poutine harcèle les journalistes et les jette en prison, mais pas seulement : elle les assassine. Souvenons-nous d’Anna Politkovskaïa, de Gueorgui Gongadzé, de Pavel Cheremet, de Paul Khlebnikov ou de Vladislav Listiev. Souvenons-nous aussi de Iouri Chtchekotchikhine, mon ami et camarade de promotion à la faculté de journalisme de l’université de Moscou. Iouri est mort empoisonné par une substance qui n’est pas sans rappeler le Novitchok utilisé contre Alexeï Navalny. Si nous oublions leurs noms, c’est que Poutine peut tuer en toute impunité

Pourquoi suis-je en train d’écrire tout cela ? Probablement à cause de ce que j’ai moi-même vécu, dans les années 1980. A l’époque, une pléiade d’éditoriaux et de tribunes a attiré l’attention du public sur le sort de mes parents, pour que l’on n’oublie pas cet homme et cette femme, ces deux personnes âgées, en mauvaise santé, condamnées à vivre dans une ville reculée de l’Union soviétique, dans un exil cruel et illégal, loin de leurs collègues, de leur famille et, ce n’est pas un hasard, des journalistes occidentaux en quête d’informations sur les persécutions politiques.

Mes parents étaient Andreï Sakharov et Elena Bonner. Et la grande journaliste, femme d’esprit et de principes, qui a signé les éditoriaux du Washington Post s’appelait Meg Greenfield. Je lui suis infiniment reconnaissante pour tout ce qu’elle a accompli afin que mes parents restent en vie. Mais elle a peut-être fait quelque chose d’encore plus important. Ses articles m’ont aidée à comprendre la raison d’être de la presse libre : rendre compte de façon objective et impartiale des événements qui surviennent dans le monde, attirer notre attention sur les questions vitales du temps présent, et nous pousser à agir pour réparer les crimes et défendre nos valeurs, nos références morales.

Crimes contre l’humanité

Nos élus politiques ne peuvent se permettre le luxe d’ignorer nos inquiétudes. Nous ne vivons pas dans la Russie autoritaire ! Aussi pouvons-nous et devons-nous les convaincre d’agir. Comme Vladimir Kara-Mourza, lorsqu’il a fait pression pour que républicains et démocrates adoptent, au Congrès, en 2012, la loi Magnitski, prévoyant des sanctions contre les fonctionnaires russes impliqués dans l’assassinat de l’avocat anticorruption Sergueï Magnitski. Aujourd’hui, c’est notre tour.

Quand je pense à Vladimir Kara-Mourza, qui, malade après deux tentatives d’empoisonnement, n’a même pas le droit d’avoir le moindre contact avec sa femme ni ses enfants, je me demande ce que nous attendons encore pour empêcher la Russie de continuer à commettre ces crimes contre l’humanité.

Aujourd’hui, ce sont des journalistes indépendants russes qui prennent la défense de Vladimir Kara-Mourza avec le plus de force. Nous ne pouvons faire moins qu’eux.

Je lance un appel aux collègues de Vladimir Kara-Mourza, ses compagnons d’armes, ainsi qu’aux grands groupes de presse du monde. Poussez les pouvoirs en place à Washington, à Londres et dans les autres capitales occidentales à agir. Prenez position et contribuez à sauver la vie de ceux qui se battent pour la liberté d’expression. Ils se battent pour leur liberté, mais aussi pour la nôtre, pour la vôtre.

Tatiana Yankelevich est chercheuse indépendante associée au Davis Center for Russian and Eurasian Studies de l’université Harvard.

Traduit de l’anglais par Valentine Morizot.

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