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Soudan : « Les chiens errants commencent à manger les cadavres »

C’est l’Histoire qui bégaye. Il y a quatre ans, on s’enthousiasmait pour la courageuse révolution démocratique soudanaise, et voilà que ce pays de quelque 45 millions d’habitants semble à nouveau sombrer dans les ténèbres. Alors que la majorité des pays étrangers et des organisations internationales a réussi à évacuer ses ressortissants sans dommage, les Soudanais, eux, sont condamnés à vivre l’enfer sans témoins. Raconter leur quotidien sous les balles et les obus, après plus de quatre semaines de combats, c’est leur montrer que le monde ne les a pas oubliés.

« Tout a basculé en quelques minutes, résume Salma*, une trentenaire habitante de Khartoum. Un moment, j’étais encore couchée et je me préparais à passer un samedi tranquille avec des amis, et l’instant d’après, nous étions dans un pays en guerre. Je n’arrive toujours pas à réaliser qu’on vit ce cauchemar. »

Ce same­di 15 avril, lorsqu’elle entend les premiers tirs, les claquements des balles sont lointains, son quartier est encore épargné. Elle a alors un réflexe qui va sauver la vie de toute sa famille : « Je pensais que tout cela ne serait l’affaire que de quelques heures, quelques jours… Mais, dans le doute, je suis quand même vite allée à l’épicerie la plus proche pour faire un maximum de réserves de nourriture et d’eau. C’est ce qui nous a permis de rester cachés chez nous quand les combats se sont rapprochés. »

Les combats ont surpris

Cela fait maintenant plusieurs semaines que l’armée régulière du général al-Burhan et les Forces de soutien ­rapide (FSR) paramilitaires du général Hemedti se livrent à une guerre d’une rare intensité dans les rues mêmes de Khartoum. ­L’enjeu ? La lutte pour le pouvoir des deux principaux acteurs du dernier coup d’État militaire : en octobre 2021, les deux ­anciens alliés avaient mis un premier coup d’arrêt à la toute jeune démocratie soudanaise, deux ans et demi après la chute du dictateur islamiste Omar al-Bachir.

Après de longues négociations, les putschistes avaient finalement accepté de rétro­céder le pouvoir aux civils en ce mois d’avril 2023. Une échéance qui a sans doute contribué à précipiter le Soudan dans le chaos. La capitale, avec ses 5 millions d’habitants, d’ordinaire tumultueuse et animée, comme toute mégalopole africaine digne de ce nom, est aujourd’hui une ville fantôme.

Même si les combats et leur intensité ont pris tout le monde de court, plusieurs signes avant-coureurs avaient mis la puce à l’oreille de certains observateurs. « Depuis quelques jours, il se passait des choses anormales, raconte Rachid*, qui avait pris une part très active dans les manifestations anti-Bachir, début 2019. Par exemple, les militaires ont entrepris de construire un grand mur de béton autour du commandement général de l’armée. Et dans le même temps, les paramilitaires FSR ont commencé à se déployer dans la ville. On sentait qu’il se tramait quelque chose. Mais je ne pense pas que qui que ce soit aurait pu imaginer ce qui allait suivre. »

Surtout ne pas tomber malade

Rachid était à ce moment-là chez des amis, dans le quartier résidentiel d’Al-Amarat. Proche de l’aéroport, sur la route du quartier général militaire, l’endroit a tout de suite été considéré comme stratégique par les deux parties… et les habitants se sont retrouvés pris en étau entre les deux camps. « Je suis resté bloqué onze jours là-bas, poursuit-il. Sans eau, sans électricité. Impossible de sortir pour trouver quoi que ce soit à boire ou à manger. On a vraiment dû se débrouiller avec les moyens du bord. Nous avons réussi à trouver comment puiser de l’eau dans les canalisations souterraines. Évidemment, elle n’était pas potable. Nous devions donc la faire chauffer pendant très longtemps avant de pouvoir la consommer. Il ne fallait surtout pas tomber malade. »

Le réseau téléphonique est erratique. Il ne tient qu’avec les groupes électrogènes des opérateurs. Encore faut-il qu’il y ait du fuel pour les mettre en route… Alors les Soudanais passent leurs journées à guetter les petites barres sur leurs appareils. Au 11e jour des combats, Rachid a enfin réussi à s’échapper grâce à un ami qui connaît parfaitement toutes les rues de la ville et qui a pu l’aider à rejoindre au plus vite un autre quartier, un peu plus épargné, dans l’est de Khartoum. « On est toujours sous le feu aérien de l’armée, avec des combats dans les rues, mais, au moins, on a un peu d’électricité et de l’eau potable. » Sa famille, elle, a déjà réussi à fuir dans une petite ville à 200 km de la capitale. Il essaie maintenant de trouver comment les rejoindre.

Car même sans mettre le nez dehors, personne n’est en sécurité dans la ville. Ici, c’est un obus qui s’écrase sur un immeuble. Là, c’est une grenade (heureusement non explosée) qu’une mère de famille découvre chez elle. Yusuf*, sa femme et ses deux enfants ont bien cru leur dernière heure arrivée lorsque plusieurs balles perdues ont traversé les vitres du salon. « Tout à coup, les tirs se sont rapprochés, j’ai juste eu le temps de plaquer les enfants au sol et d’attendre que le calme revienne. Mais maintenant, je n’arrive plus à dormir, je revis la scène tout le temps. Par la fenêtre, je peux voir des corps au sol. Je ne sais pas si ce sont des civils ou des combattants. Mais personne ne vient les chercher. Les chiens errants commencent à les manger. » Depuis, en attendant d’avoir une opportunité de s’en aller, Yusuf a créé une mini-pièce « sécurisée » en disposant armoires, canapé et autres meubles au centre de l’appartement pour arrêter d’éventuelles nouvelles balles.

Ava Roussel

Au Soudan une célèbre chanteuse tuée dans les combats

Shaden Gardood, chanteuse soudanaise morte dans les combats
Elle s’appelait Sharden Gardood. Chanteuse populaire et pacifiste. Elle a touvé la mort dans sa maison près de Khartoum, tuée dans un échange de tirs.

C’était l’une des chanteuses les plus prometteuses du Soudan. Shaden Gardood est morte hier dans les combats. Shaden Gardood publiait régulièrement des vidéos sur Facebook depuis sa maison en banlieue de Khartoum. « Nous sommes piégés depuis 25 jours. Nous avons faim, nous vivons dans une peur énorme. Nous risquons de mourir dans des échanges de tirs », racontait cette femme et mère de famille de 37 ans dans son dernier message.

Une chanteuse populaire, une poétesse, mais aussi chercheuse

Hier, elle a donc été fauchée par des tirs croisés. Une disparition qui provoque beaucoup d’émotion dans le pays car Shaden Gardood était une chanteuse très populaire. Une poétesse, mais aussi chercheuse. Elle chantait la paix et dénonçait la guerre depuis des semaines. Tuée dans les combats comme d’autre personnalité publique. Comme la première actrice professionnelle soudanaise Asia Abdelmajid âgée de 80 ans

Les hommages sont nombreux sur les réseaux sociaux où ses chansons sont reprises en boucle. La chanteuse Shaden Gardood qui fait partie des 750 morts officiels au Soudan depuis un mois. Depuis le début des affrontements entre les généraux Al Burhane et Hemetti. Près d’1 million de personnes sont ce soir déplacées ou réfugiées.

MCD

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