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« Je ne veux plus me rendre malheureuse. Je veux agir car je crois qu’il n’y a que ça à faire » : dans un groupe de parole pour jeunes éco-anxieux

Le collectif On est prêt et l’association Makesense organisent des groupes de parole sur l’éco-anxiété. Des rendez-vous qui attirent des participants, âgés de 20 à 30 ans, à la recherche de conseils pour prendre soin de la planète et de leur santé mentale.

  Tiphaine Thuillier

Manifestation du mouvement Youth for Climate, à Paris, le 25 septembre 2022.

Manifestation du mouvement Youth for Climate, à Paris, le 25 septembre 2022.

« Vous n’êtes pas seuls et c’est normal de flipper face à l’urgence écologique. » D’emblée, le ton de la réunion est donné. Irène Colonna d’Istria, animatrice du groupe de parole sur l’éco-anxiété, n’est pas là pour « mener un débat de fond sur l’urgence écologique » mais pour « inciter les gens à parler de [leurs] vécus de personnes éco-anxieuses », le tout dans une ambiance « de confiance et de bienveillance ». Dans la grande salle de réunion vitrée, une vingtaine de participants, âgés de 20 à 30 ans, ont pris place en rond. En ce chaud jeudi du mois de juin, rendez-vous a été donné à midi pile dans le 12e arrondissement de Paris, dans les locaux de l’association Makesense, qui aide les jeunes à mettre en place « des projets à impact positif ».

Alexis, la vingtaine, prend la parole. Le jeune homme est arrivé à Paris il y a quelques jours à peine de sa Drôme natale pour ouvrir un nouveau chapitre de son existence dont il ne dira pas grand-chose. Ses premiers pas dans la capitale le plongent dans une forme de perplexité. Sans emploi pour le moment, il s’inquiète de sa capacité à maintenir sa conscience écologique dans une ville où le coût de la vie est élevé. « Ma conscience écologique est en alerte depuis quelques années, livre-t-il. En à peine trois jours et rien qu’en mettant les pieds dans un supermarché, j’ai senti que ça allait être difficile ici. Dans mon nouvel appartement parisien, je n’ai même pas encore pu acheter de poubelle de tri pour les déchets ménagers. »

Nicolas, 31 ans, ancien salarié dans une entreprise du secteur des énergies renouvelables, vient de quitter son poste avec l’espoir de devenir activiste climatique. « Je passe ma vie à suivre l’actualité climatique, c’est omniprésent et j’aimerais savoir comment les autres vivent ça et apprendre un peu à verbaliser ce que j’éprouve », confie-t-il.

Une volonté d’action

En mai, le collectif On est prêt – qui mène depuis 2018 des actions de sensibilisation sur les enjeux environnementaux – a lancé une grande campagne consacrée à l’éco-anxiété, baptisée « Tu flippes ? ». Son objectif : transformer les émotions négatives ressenties devant l’ampleur de l’urgence écologique en actions concrètes. Pendant quatorze jours, les signataires ont reçu un e-mail quotidien avec des conseils pour prendre soin de la planète et de leur santé mentale. Parmi les solutions, celle de mettre sur pied des groupes de parole consacrés à l’éco-anxiété a vite émergé. Le collectif s’est alors associé à Makesense, qui a formé des intervenants.

D’après une étude menée à cette occasion avec l’Observatoire de l’éco-anxiété (Obseca), 75 % des personnes interrogées se disent préoccupées par les enjeux environnementaux. 20 % d’entre elles se considèrent comme éco-anxieuses, c’est-à-dire ressentant de l’angoisse face aux effets futurs du dérèglement climatique, et 5 % estiment que cela affecte leurs relations avec leur entourage et leur santé mentale. Selon une vaste étude, réalisée en 2021 dans dix pays et approuvée par la revue scientifique The Lancet Planetary Health, 45 % des jeunes sondés estiment que l’éco-anxiété affecte leur quotidien.

« Le besoin d’expression et de mise en relation, la soif de collectif face à la solitude et à l’impuissance ressentie par les gens sont réels », commente Ludovic Maugère, chef de projet chez On est prêt et participant au groupe du jour. Douze cercles de parole, la plupart organisés en visio, ont donc été planifiés tout au long du mois de juin. « En quelques heures, ils étaient tous remplis, poursuit Ludovic Maugère. C’est important pour les personnes éco-conscientes, ou carrément éco-anxieuses quand vraiment elles ressentent de l’angoisse, de s’entendre dire que ce qu’elles éprouvent est normal. »

C’est au tour de Floriane, 25 ans, de s’exprimer. La jeune femme, qui travaille dans une plate-forme de métiers à impact, après un passage dans un cabinet de conseil en transition bas carbone, assure avoir traversé de longues périodes d’éco-anxiété ces dernières années. Elle parle de « tristesse », de « colère », de moments où elle avait « envie de fuir un monde avec lequel [elle] ne se sentait pas du tout en phase. » Aujourd’hui, elle aspire à davantage d’optimisme. « Je ne veux plus me rendre malheureuse, confie-t-elle. Je veux agir car je crois qu’il n’y a que ça à faire. »

C’est justement pour accompagner cette volonté d’action que le groupe de parole aborde aussi les solutions. Réunis en petites équipes de trois ou quatre, les participants échangent conseils et astuces pour contrer les pensées négatives. Face à la surcharge informationnelle, Ludovic suggère de fermer les yeux et les oreilles : « Lire un rapport du GIEC, ça suffit. A un moment, tu en sais assez pour ne pas te retaper un livre supplémentaire. J’essaie de couper pour me recentrer et garder mon énergie. »

Face à l’écrasante question de la participation individuelle qui peut amener à se demander « Et moi, est-ce que j’en fais assez ? », Ludovic a une réponse : ne pas s’autoflageller. « La culpabilité individuelle nous empêche d’agir concrètement », estime-t-il. Lætitia, thérapeute pratiquant l’hypnose et la méditation, a une solution : se retrousser les manches. « L’an dernier, lors d’un voyage à Agadir, au Maroc, nous avons remarqué que la plage était recouverte de mégots, raconte la trentenaire. J’étais effarée par la situation d’abandon écologique et social dans laquelle se trouvait la ville. Avec mes filles, nous avons ramassé tous ces mégots. »

« Allez, on respire même si ça émet du CO2 »

Une fois les échanges achevés, Irène, l’animatrice, propose au groupe de prendre quelques minutes pour pratiquer des exercices de détente. « Allez, on respire même si ça émet du CO2 », lance-t-elle avec humour. Les participants peuvent également, s’ils le souhaitent, contacter un psychologue formé à l’accompagnement des personnes angoissées par le climat. « Nous nous sommes posé la question de la présence d’un professionnel de santé dans nos groupes. Les avis divergeaient franchement, et nous ne voulions surtout pas pathologiser l’éco-anxiété, qui n’est pas une maladie mentale », détaille Ludovic Maugère. A chaque réunion en visio, en revanche, un professionnel de santé se connecte et se tient à la disposition des personnes qui pourraient en ressentir le besoin.

Le collectif et l’association Makesense aimeraient pérenniser ces espaces de parole et les multiplier sur le territoire car, pour le moment, une telle offre reste rare.

La pendule affiche 14 heures, l’heure de se séparer. Si les deux heures ne leur ont pas suffi, les participants peuvent rester en contact ou participer à un autre groupe de parole. Au moment de la conclusion, les visages semblent plus détendus. Alexis a l’impression qu’il est « moins seul » qu’en arrivant. Nicolas, lui, a apprécié d’entendre d’autres points de vue que le sien. « Je ne parle jamais de la planète avec mes potes et encore moins de l’anxiété que le changement climatique provoque chez moi. Donc ça fait du bien, souligne-t-il. Mon but n’est pas d’annuler cette anxiété, mais d’en faire un carburant. » Une manière de convertir les pensées négatives en énergie positive.

Tiphaine Thuillier à suivre dans le Monde

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