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Laurent Gervereau, philosophe : « Il serait temps de penser à réserver ses colères, publiques ou privées, à ce qui a du sens »

Laurent Gervereau

A l’ère du clash médiatique perpétuel, le penseur et historien de l’image incite, dans une tribune au « Monde », à « choisir » ses colères en fonction des enjeux politiques et environnementaux les plus pressants.

Nous nous énervons pour un rien. La vie quotidienne nous irrite et souvent nous avons honte de nos pétages de plombs. Dans les écrans, c’est devenu une manie : les chaînes d’info en continu, pour réveiller les maisons de retraite probablement, lardent leurs programmes de répétitions infinies par des colères successives. La « clash attitude » est devenue un moyen basique de communication pour soi projeté ailleurs.

C’est dérisoire, et on perd son temps en vaines polémiques. Essayons d’ouvrir le champ de façon généraliste pour saisir les lignes de tension. Même ce qui nous occupe à écoutes forcées (les retraites, le Covid-19, l’Ukraine…) semble en effet saisi sous l’angle le moins intéressant.

Il serait temps de penser à réserver ses colères publiques ou privées à ce qui a du sens et de la portée. L’urgence climatique est devenue une antienne. Tant mieux. Mais, par exemple, il n’existe pas d’équivalent pour les pollutions massives dont les humains sont la cause en ce qui concerne l’eau, l’air, la terre, l’espace ou leur propre nourriture. Il serait temps de rassembler les initiatives en créant un Groupement international d’études des pollutions, qui devrait s’inspirer de la structure collaborative mise en place avec succès par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

Attitude « terriste »

Il en est de même en ce qui concerne la course technologique. Au nom du bien, comme dans les meilleures dystopies telles celles de l’écrivaine suédoise Karin Boye (1900-1941), ou George Orwell, nous acceptons sans rien dire un futur de réglementation de toute la vie privée sous hygiénisme généralisé et automatisation galopante. Nos esprits sont saisis par l’ailleurs des écrans et, bientôt, nos corps seront contrôlés en permanence. Des « progrès » (suivant ce mot dont deux cents ans d’expériences nous ont montré les dérives graves et la nécessité de penser un « régrès », suivant l’expression d’Elisée Reclus) érigent le perfectionnement technologique et la durée de vie en valeurs. Chacun devrait se mettre en colère pour affirmer l’importance première de la qualité de vie ressentie partout et à tout âge. Voilà le baromètre.

Alors, on va nous dire que nous allons vers une société de dictature écologiste où tout comportement humain sera conditionné par son incidence environnementale. A cela, je réponds que l’attitude « terriste » (c’est-à-dire de défense globale de notre planète unique, au-delà de simplement l’habiter) est une attitude relative et évolutive. Elle est fondée sur le « tri rétro-futuro » : un choix éclairé en mouvement sur ce qu’on veut conserver et là où on souhaite innover.

Cela s’applique à tous les sujets. Et nos enjeux actuels prioritaires, pour nous humains, sont l’éducation et l’information. L’éducation à tout âge est centrale. Elle peut être monosémique – à un seul sens intangible, une seule vision du monde – ou plurisémique – expérimentale et évolutive comme la recherche scientifique. Elle devrait permettre de se situer dans l’espace et dans le temps avec des repères, et aussi au milieu des milliards d’images, reflets médiatiques motivant nos actes. Un label Educritic, qui serait fondé sur une approche comparative et expérimentale et qui conjuguerait la spécialisation et la nécessité d’une « boussole éducative » générale, pourrait émerger internationalement.

Enjeu informationnel

L’information est l’autre enjeu de l’époque, car le matraquage propagandiste ou publicitaire est incessant. Là encore, il serait nécessaire de ne pas diaboliser les médias de masse mais de séparer ceux qui cherchent à donner des éléments d’appréciation (contradictoires par confrontation de points de vue) sur différentes situations locales ou globales de ceux qui suivent un protocole de défense d’un seul point de vue et d’une seule ligne d’intérêts.

Partout, l’enjeu informationnel devient primordial dans la guerre mondiale médiatique. Il est temps de se mettre en colère devant l’abrutissement imposé et la confusion des buts où l’inanité consommatrice des blogueurs s’ajoute à la désinformation mensongère intéressée ou pathologique des conspirationnistes. La création d’un label « Pluri » permettrait de garantir une diversité d’informations et de points de vue, de bas en haut. Il serait évolutif et géré internationalement pour identifier les médias individuels ou collectifs suivant leur volonté de défense de la diversité.

Nous vivons une réalité stratifiée. Certes, l’ubiquité nous occupe maintenant sur tous les continents. Nous sommes ici et recevons sur écran des images de l’ailleurs qui conditionnent nos pensées. Pourtant, les guerres continuent au nom de nationalismes imbéciles quand les périls environnementaux devraient nous rassembler. Il est temps donc de se mettre en colère pour dire que ce suicide humain (comme en Ukraine aujourd’hui) est terrible et le fait d’un potentat ringard. Il est temps de comprendre que nos sociétés sont faites d’individus aux identités imbriquées et aux goûts variés qui devraient décider à chaque strate de vie : locale, régionale, nationale, continentale et terrestre.

Des choix rétro-futuro évolutifs

Il est temps d’arrêter les fonctionnements pyramidaux accumulant un argent devenu abstrait pour qu’enfin travail ou loisirs soient occupés d’éthique, d’esthétique et de solidarités : nous sommes dans le même bateau. Il est temps d’arrêter de se fracturer stupidement par opposition de groupe, de sexe, de nationalité ou d’intérêts économiques. La planète est une et ses habitants une seule communauté en vie avec son environnement. Voilà pourquoi éducation, information et structuration politique d’un monde en péril (la biosphère) sont nos colères prioritaires.

Nous voulons des choix rétro-futuro évolutifs. Nous voulons des structures stratifiées du local au global. Nous voulons peser pour une éducation et une information pluralistes. Nous refusons ce monde actuel de guerres civiles pour les Terriennes et les Terriens, d’accumulation de l’argent détruisant nos conditions de vie (pollutions et climat), d’intolérance envers des vies diverses aux pensées diverses, qui, pourtant, se côtoient, échangent et s’enrichissent les unes les autres. Nous ne sommes dans aucune utopie, mais dans le concret basique de nos nécessités quotidiennes. Nous choisissons nos colères car nous savons où nous voulons vivre.

Laurent Gervereau est philosophe et historien de l’image. Il est vice-président de la Fondation René-Dumont et a notamment dirigé le « Dictionnaire mondial des images » (Nouveau Monde, 2006). Il préside Nuage vert et est coauteur de « Pour une conscience terriste » (Utopia, 2021).

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