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Albert Camus éditorialiste  : « une foi nommée liberté »

En 1955 et 1956, l’écrivain signe dans le journal une série d’articles historiques. Sur l’Algérie, mais aussi sur le sort des ouvriers, le rôle des intellectuels…

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Anne Rosencher, avec Anne Marion

« Un grand nom a surgi dans les lettres françaises depuis dix ans : celui d’Albert Camus. L’Express est heureux et fier d’accueillir, cette semaine, le premier article écrit par l’auteur de La Peste depuis de longues années. » C’est ainsi que débute la présentation introduisant « Le Métier d’homme », texte écrit par Camus depuis la Grèce pour l’hebdomadaire de Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud, le 14 mai 1955. Ce retour au journalisme* durera un peu moins d’un an… Mais une année remplie. En Algérie, les massacres se succèdent, la guerre se déploie, et Camus écrit de nombreux éditos douloureux, appelant tour à tour chacun à ne rien simplifier: « Les massacres de civils doivent être d’abord condamnés par le mouvement arabe de la même manière que nous, Français libéraux, condamnons ceux de la répression, écrit-il dans Les raisons de l’adversaire. Ou, sinon, les notions relatives d’innocence et de culpabilité qui éclairent notre action disparaîtraient dans la confusion du crime généralisé, dont la logique est la guerre totale. » Camus ne se limitera cependant pas à écrire sur cette déchirure politique et intime, fouillant aussi bien le sort des ouvriers, le rapport entre l’intellectuel et l’actualité, et mêmes les tourments britanniques de Princess Margaret avec Peter Townsend – dont il se moque avec un style délicieux… Et toujours, comme en fil rouge, une même profession de foi : « Cette foi est la liberté, la liberté folle, comme on dit que l’amour est fou, la grande passion charnelle qui emporte et justifie tout dans l’instant, écrit-il le 8 octobre 1955. Mais elle est aussi l’effort épuisant des jours pour éclairer les limites de l’homme, et y maîtriser sans cesse la démesure de l’oppression. »

*Gallimard en a publié un recueil intitulé Albert Camus, éditorialiste à L’Express.

Albert Camus à L’Express : la passion de l’engagement

C’est le sens du combat partagé qui préside à la collaboration de l’écrivain avec L’Express, entre 1955 et 1956. Il y rédige 34 éditoriaux consacrés à la condition ouvrière, l’Espagne, la politique coloniale.

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Albert Camus au marbre de l'Express, 1955

Albert Camus au marbre de l’Express, en 1955.

Marylin Maeso
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Hebdo n° 3573 - Albert Camus, une icône française

Que serait L’Express sans ses illustres fondateurs, éditorialistes célèbres, journalistes fameux ? En 2023, notre journal célèbre ses 70 ans, occasion idéale de rendre hommage aux personnages qui ont donné à cet hebdomadaire une raison d’être, une ligne éditoriale. Aux origines, un couple mythique, Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui inaugurent le 16 mai 1953, le premier numéro de l’hebdomadaire, mus par « une colère », comme le racontera Giroud, la colère de voir la France selon eux si mal gouvernée. Aidés par le haut fonctionnaire Simon Nora, qui prendra notamment en main les pages Economie, le duo mène la charge contre la politique économique, diplomatique, et la politique tout court, conduite par le gouvernement. Au fil des années, ils seront rejoints par des plumes de grande qualité, dont certaines ont accepté de nous raconter leur temps passé à la rédaction aux côtés de ces patrons inoubliables.

Dès 1953, L’Express accueille un écrivain engagé, François Mauriac, puis, de 1955 à 1956, son meilleur ennemi Albert Camus. Près de vingt ans plus tard, le philosophe Raymond Aron intègre la rédaction, attiré par la pensée ultralibérale du patron de l’époque Jimmy Goldsmith, peu de temps avant que Jean-François Revel, agrégé de philosophie comme Aron, ne prenne la direction du journal. Giroud, Servan-Schreiber, Nora, Mauriac, Camus, Goldsmith, Aron, Revel : huit personnalités marquantes auxquelles L’Express doit tant et dont nous avons souhaité raconter l’histoire et la vie au sein de la rédaction, afin que les lecteurs saisissent notre monde d’hier si précieux pour comprendre celui de demain.

« Je n’ai jamais été heureux, je le sais, ni pacifié, que dans un métier digne de foi, un travail mené au milieu d’hommes que je puisse aimer. » Cette confidence glissée dans « Le métier d’homme », article inaugural de la contribution d’Albert Camus à L’Express, éclaire le parcours professionnel et personnel de l’écrivain. De ses œuvres littéraires à ses chroniques, de ses mises en scène aux notes de ses Carnets, la tension entre solitude et solidarité s’impose à lui. A la solitude de Jonas, « l’artiste au travail » de la nouvelle, de l’essayiste mécompris, ou du récipiendaire du prix Nobel au bord de la dépression, répond chez lui le sentiment d’une communauté de destin. C’est que l’art demeure, à ses yeux, « un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle » (Discours de Suède).

Cette même dualité est à l’œuvre dans les années 1950 : entre la polémique autour de L’Homme révolté orchestrée par l’équipe des Temps Modernes (Sartre et Jeanson) en 1952, d’où naîtra l’injuste réputation de non-violent béat qui devait lui coller durablement à la peau, et les attentats perpétrés le 1er novembre 1954 par le Front de libération nationale en Algérie marquant le début d’une guerre sanglante et d’un conflit intérieur pour Camus, ce dernier est aux prises avec un sentiment d’isolement qui lui fait réserver un accueil d’autant plus enthousiaste à l’invitation que lui adresse Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de L’Express, par l’entremise de Jean Daniel. L’arrivée au journal de l’écrivain algérois, désormais doté d’une solide réputation littéraire, est un objet de fierté pour son créateur. Elle marque, pour Camus, le retour au journalisme, après l’expérience d’Alger républicain devenu Le Soir républicain (1938-1940) et de Combat (1944-1947). Et c’est, une fois de plus, le sens d’un combat partagé qui préside à cette collaboration : à l’instar de ses nouveaux collègues, Camus est convaincu que Pierre Mendès-France est le mieux à même d’instaurer en France les réformes politiques, sociales et économiques nécessaires au sein d’une IVe République à bout de souffle, et d’améliorer la situation algérienne qui le préoccupe tant.

Si la présence de Camus au sein de cette rédaction fut brève (ses contributions débutent le 14 mai 1955 et s’achèvent le 2 février 1956, à l’exception d’un texte isolé sur l’Espagne qu’il donnera au journal six mois après son départ), elle n’en fut pas moins prolifique et signifiante. Au fil des 34 éditoriaux qu’il rédige religieusement, chaque semaine, dans les locaux de L’Express où il les soumet au regard aiguisé et affectueux de son ami Jean Daniel, se dessinent des préoccupations qui furent toujours, en-deçà des soubresauts de l’Histoire, au cœur des réflexions et des engagements de Camus.

L’art et la liberté

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3760-3761 RECIT ALBERT CAMUS

Premier édito d’Albert Camus dans L’Express, intitulé « Le métier d’homme ».

La figure de l’artiste et la question du rôle qu’il a à jouer au sein de la société ont toujours fasciné Camus. S’il peut sembler avoir embrassé, au fil du temps, des conceptions difficilement conciliables, notant dans ses Carnets, en 1935, « l’art n’est pas tout pour moi. Que du moins ce soit un moyen », puis, en 1950, « j’ai la plus haute idée, et la plus passionnée, de l’art. Bien trop haute pour consentir à le soumettre à rien », la contradiction n’est qu’apparente : cette tension est celle de l’engagement.

Dans son éditorial à L’Express du 20 décembre 1955 intitulé « La vie d’artiste », il évoque la naturalisation posthume du compositeur d’origine hongroise Tibor Harsanyi, qui s’était vu refuser la nationalité française toute sa vie au motif officiel qu’il exerçait « une profession sociale inutile », et en tire une réflexion plus générale sur l’image de l’artiste oisif, parasite de la société. « Attaqué des deux côtés, ignoré par la société bourgeoise, asservi par la société dite révolutionnaire, comment [l’artiste] ne douterait-il pas de sa vocation ? » demande-t-il. En défendant jusqu’à son dernier souffle la liberté d’expression, à une époque où beaucoup en ont oublié la valeur. Et en se rappelant que cette lutte ne fait qu’un avec celle pour l’émancipation de tous les exploités, car « ce qui enchaîne le travail asservit la création ».

La condition ouvrière

Le souci de la justice sociale et la révolte devant la situation inique des ouvriers en France, qui irriguaient nombre des textes que Camus avait rédigés pour Combat, font l’objet de trois éditoriaux dans L’Express. Le premier, « La princesse et le couvreur » (8 novembre 1955), met en contraste l’agitation autour des amours malheureuses de la princesse Margaret et la chute mortelle, au même moment, de deux couvreurs ainsi que le décès de deux ouvriers sur un chantier, et soulève le rôle des médias dans la hiérarchisation des sujets d’actualité et l’occultation de la misère au profit du faste.

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3760-3761 RECIT ALBERT CAMUS

L’écrivain français Albert Camus qui reçoit officiellement le Prix Nobel de littérature, le 10 décembre 1957, à Stockholm, est applaudi par la famille royale – le prince Bertil, la reine Louise, le roi Gustave-Adolphe, la princesse Margaretha et le prince Wilhelm.

« Les déracinés » expose, deux semaines plus tard, l’aliénation de la condition ouvrière, « cet exil intérieur qui sépare des millions d’hommes de leur propre pays » : « Campés aux portes des cités, parqués dans d’affreuses banlieues, attelés pour des salaires misérables à des besognes dont le mécanisme même ravale l’homme, les ouvriers français, victimes d’une ségrégation de fait, n’ont plus le sentiment d’appartenir au corps de la nation qui les astreint à ses devoirs sans les appeler à ses joies ». Un sombre constat qu’appuie « La condition ouvrière » le mois suivant, en se référant aux travaux de Simone Weil.

L’Espagne

« L’Espagne ? Je crois que je ne sais plus en parler », confesse Camus en 1946-1947, le cœur serré par la persévérance de la dictature franquiste dans un pays qu’il considère comme sa « seconde patrie », non seulement parce que ses grands-parents étaient originaires de Minorque, mais aussi par un profond sentiment de solidarité avec le combat des Républicains pour le liberté. En écho à son refus de collaborer avec l’Unesco pour protester contre la présence du gouvernement franquiste en son sein exprimé en 1952 dans « L’Espagne et la culture », Camus consacre dans les pages de L’Express trois articles à ce sujet : dans « Démocrates, couchez-vous ! » (18 novembre 1955) et « Les bonnes leçons » (9 décembre), le philosophe dénonce le vote français en faveur de l’entrée de l’Espagne franquiste à l’ONU. Puis, le 24 août 1956, il redonne à L’Express, des mois après son départ, à l’occasion du vingtième anniversaire de la guerre d’Espagne, un dernier article intitulé « Fidélité à l’Espagne », une formule qu’on trouvait déjà sous sa plume.

Fidélité à la terre, d’abord, gorgée du soleil méditerranéen où Camus, de l’Espagne à l’Algérie en passant par l’Italie, a si souvent puisé son inspiration et l’expérience d’une fraternité charnelle. Fidélité aux républicains espagnols, aussi, qui, pour leur malheur, ne sont pas encore parvenus, contrairement à la France, à vaincre l’hydre fasciste, et dont le destin est aussi, qu’elle le veuille ou non, l’affaire de tous : « Qui osera me dire que je suis libre quand les plus fiers de mes amis sont encore dans les prisons d’Espagne ? » s’exclamait-il en 1946.

La politique

En février 1955, Pierre Mendès-France, alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, quitte ses fonctions après que l’Assemblée nationale lui a dénié sa confiance sur la question de la gestion de la politique française en Afrique du Nord. Camus accepte alors, sous l’impulsion de Jean Daniel, de rejoindre L’Express pour faire revenir au pouvoir celui dont il dira : « En 1945, quand je suis allé voir Mendès-France au ministère de l’Education nationale, il m’a semblé que je rencontrais pour la première fois un véritable homme d’Etat ». Le 30 décembre 1955, veille des élections législatives, Camus décide, dans un geste inédit, de prendre part à la campagne électorale en justifiant, dans un éditorial intitulé « Explication de vote », son choix de donner son suffrage au candidat du Front républicain.

Deux enjeux concentrent son attention : la mise en place de réformes socio-économiques visant à arracher la classe ouvrière à l’abîme du prolétariat, condition et non obstacle, selon lui, du développement de l’économie française ; et la refonte de la politique coloniale française en Algérie, où la situation ne cesse d’empirer. L’espoir que Camus met en Pierre Mendès-France, prêt à se saisir de ces défis, sera de courte durée. En 1956, ce dernier démissionne après avoir à nouveau essuyé une fin de non-recevoir de la part du gouvernement concernant la refonte de la gestion française de la crise algérienne. Camus quittera L’Express au même moment, avec l’amère sensation que l’éclaircie tant attendue n’était pas près de percer.

L’Algérie

Car au-delà de l’expérience du Front républicain, c’est bien l’Algérie qui occupe toutes les pensées de Camus. En 2012, Jean Daniel témoignera sur France Culture de ces mois passés auprès de l’auteur de Noces, de la profondeur du déchirement intérieur qui se creusait en lui au fur et à mesure que la situation s’aggravait de l’autre côté de la Méditerranée, et des scrupules qui le prenaient à l’idée de s’exprimer publiquement. « J’ai avec l’Algérie, admet Camus dans un texte intitulé Petit guide pour des villes sans passé et publié dans le recueil L’Été en 1954, une longue liaison qui sans doute n’en finira jamais, et qui m’empêche d’être tout à fait clairvoyant à son égard. […] En ce qui concerne l’Algérie, j’ai toujours peur d’appuyer sur cette corde intérieure qui lui correspond en moi et dont je connais le chant aveugle et grave. » Sollicitant l’œil critique de ses amis, il écrit notamment à Charles Poncet : « Tu m’éviteras peut-être de dire des bêtises, et aussi je me sentirais plus affirmé dans ce que je pourrais dire ». Le doute l’habite, mais pas au point d’étouffer son sens aigu de la responsabilité qui incombe à l’intellectuel : il consacrera, quoi qu’il lui en coûte, plus d’un tiers de ses articles écrits pour L’Express à ce moment historique douloureux (huit d’entre eux seront ensuite repris dans ses Chroniques algériennes), dans lesquels il énonce malgré tout quelques lignes directrices dont il n’a jamais dévié.

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3760-3761 RECIT ALBERT CAMUS

Une de L’Express du 8 juin 1956.

Il commence par y réitérer sa conviction que la guerre d’Algérie est le résultat d’une succession d’échecs imputables à l’aveuglement et à l’inhumanité de la politique coloniale française envers le peuple arabe d’Algérie, qu’il dénonce sans relâche depuis les années 1930. En 1952, il rétorque ainsi à Pierre Hervé, ancien résistant, journaliste et député communiste qui l’accusait de ne pas se soucier des victimes du colonialisme : « depuis vingt ans, même lorsque M. Hervé et ses amis l’abandonnaient pour des raisons de tactique, je n’ai jamais mené réellement d’autre lutte politique que celle-là ». Son court passage au Parti communiste en 1935 fut en effet l’occasion pour lui de défendre les droits des populations arabes écrasées par la colonisation : « On ne saurait parler de culture dans un pays où neuf cent mille habitants sont privés d’écoles, et de civilisation, quand il s’agit d’un peuple diminué par une misère sans précédent et brimé par des lois d’exception et des codes inhumains », dénonce-t-il en 1937. Une prise de position qui lui vaudra d’être exclu la même année, au moment où le Kominterm abandonne les militants nationalistes, poussant le parti communiste algérien à les dénoncer aux autorités. Un combat qu’il continue auprès de Messali Hadj [père du nationalisme algérien], dans les colonnes de Combat où il appelle, en 1945, à cesser la répression et à écouter les revendications des insurgés après l’émeute de Sétif, et dans de multiples interventions en faveur des militants nationalistes arrêtés et torturés par la police française dans les années 1950.

Dans deux éditoriaux, « L’absente » et « La table ronde » (16 et 18 octobre 1955), Camus fustige les atermoiements du gouvernement français, qui rechigne à faire évoluer ses méthodes en Algérie tandis que la violence s’y diffuse à une vitesse alarmante, et plaide pour un véritable dialogue qui, loin des débats stériles en vase clos de l’Assemblée nationale, ferait une place à chacun et prendrait enfin en compte ce que les militants et le peuple arabes n’ont cessé de crier depuis des décennies. La colère n’est pas soluble dans les coups, mais dans l’écoute. Dans « La bonne conscience », « La vraie démission » et « Les raisons de l’adversaire » (21, 25 et 28 octobre 1955), il s’adresse successivement aux journalistes métropolitains, aux Français d’Algérie et aux militants arabes pour les inviter à ne pas céder aux sirènes délétères de l’essentialisme qui, en transformant l’autre en une silhouette abstraite terrifiante et haïssable, sont le prélude au meurtre débridé. Enfin, dans « Premier novembre » (1er novembre 1955), « La trêve du sang » (16 décembre 1955), « Trêve pour les civils » (10 janvier 1956), « Le parti de la trêve » (17 janvier 1956) et « Un pas en avant » (26 janvier 1956), il lance un appel désespéré à épargner les civils, et à sortir du cercle vicieux des attentats et de la répression. Sans mettre terrorisme et torture sur le même plan (dans la mesure où le premier est une réponse désespérée aux décennies d’exactions subies par les indigènes aux mains du système colonial), aucune issue, sinon fatale, ne lui semble possible à moins de condamner la violence d’où qu’elle vienne, dès lors qu’elle frappe des innocents. Une conviction qui, en dépit des condamnations que suscitera l’opposition de Camus à l’indépendance immédiate de l’Algérie par attachement viscéral à l’idée d’une cohabitation entre Arabes et Européens sur la terre qui l’avait vu naître, rencontrera un écho positif chez plusieurs intellectuels algériens dans les années 1990, connues comme la « décennie noire ».

Camus quitte L’Express en février 1956 sur une note enjouée, avec un dernier éditorial célébrant le 200e anniversaire de la naissance de Mozart. Le changement de registre détonne, après une série de textes sombres consacrés à l’actualité algérienne : « Eh quoi ! Mozart au milieu de l’histoire la plus folle et la plus pressante, Mozart devant l’Algérie de la haine, la France de la démission ? Justement ! Quand le monde fléchit autour de soi, quand les structures d’une civilisation vacillent, il est bon de revenir à ce qui, dans l’histoire, ne fléchit pas, mais au contraire redresse le courage, rassemble les séparés, pacifie sans meurtrir ». Inquiet pour son pays d’origine, impuissant au milieu de ses peuples fratricides, épuisé par le jusqu’au-boutisme buté du gouvernement français, Camus retourne à ses premiers amours artistiques. Esquive d’un éternel idéaliste incapable de regarder la réalité en face ? Bien au contraire : si l’artiste, comme le pensait Camus, « ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire » car « il est au service de ceux qui la subissent », c’est parce qu’en cultivant l’universel comme personne, il est celui qui, au cœur même des conflits qui déchirent les hommes et détruisent l’humain en eux, garde vivace la possibilité d’un monde commun sous les décombres. Un « métier d’homme » que Camus, si l’on en croit le succès jamais démenti de ses œuvres par-delà les différences culturelles et les divergences politiques ou religieuses, continue d’accomplir soixante-trois ans après sa mort.

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Philosophe et essayiste, Marylin Maeso est spécialiste de l’œuvre d’Albert Camus. Elle vient de publier « Où commence le racisme ? Désaccords et arguments » (Philosophie magazine) avec Norman Ajari.

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