Ioulia Timochenko : « La guerre n’aurait jamais commencé si l’Ukraine était déjà dans l’Otan »
Pour l’ex-Première ministre ukrainienne, l’Occident doit fournir davantage d’armes à l’Ukraine pour mettre fin aux projets funestes de Vladimir Poutine.
Reconnaissable à ses tresses traditionnelles enroulées autour de la tête, Ioulia Timochenko a marqué l’histoire politique de son pays, l’Ukraine. Militante pro-occidentale de longue date, elle a été l’égérie de la révolution orange – contre l’élection présidentielle truquée de 2004 –, puis Première ministre (en 2005, et de 2007 à 2010). En 2010, elle est arrivée au second tour du scrutin présidentiel avant de prendre la tête de l’opposition. Condamnée, en 2011, à sept ans de prison pour abus de pouvoir dans le cadre de contrats gaziers signés avec la Russie, sous la présidence du prorusse Viktor Ianoukovitch, elle est libérée à la faveur de la révolution de Maïdan, avant de concourir encore deux fois à la présidentielle, en 2014 puis en 2019, où elle a terminé à la troisième place. Aujourd’hui députée de la Rada, elle alerte l’Occident, dans un entretien réalisé lors de son récent passage à Paris, sur la nécessité d’arrêter Vladimir Poutine avant qu’il ne soit trop tard, 500 jours après le début de l’invasion russe. Et juste avant le sommet de l’Otan, à Vilnius, les 11 et 12 juillet prochains.
Il y a quelques semaines, les mercenaires d’Evguéni Prigojine fonçaient vers Moscou. Qu’est-ce que cette folle épopée a révélé du pouvoir russe ?
Ioulia Timochenko : Les élites russes, les gens du peuple, mais aussi le monde entier ont vu la faiblesse de Vladimir Poutine. Mais cela ne signifie pas qu’il est devenu moins dangereux. Au contraire. Pour cette raison, nous devons tous être prêts à mettre fin à ce mal.
La guerre comporte toujours un élément d’incertitude. La seule façon de réduire cette incertitude est d’augmenter le soutien à l’Ukraine. A cet égard, j’aimerais remercier la France, qui joue un rôle crucial de leadership. En Europe, beaucoup de pays regardent la façon dont Paris va se comporter avant de prendre position. Nous avons ainsi accueilli de façon très positive le fait que l’Elysée commence à reconsidérer sa position à l’égard d’une adhésion future de l’Ukraine à l’Otan.
Partout, dans notre pays, la confiance dans notre capacité collective à rétablir les frontières de 1991 est très forte. Selon un sondage, 84 % des Ukrainiens refusent de sacrifier une partie de leur territoire pour mettre fin à la guerre. Tant que notre intégrité territoriale ne sera pas rétablie, et tant que l’agresseur n’aura pas été puni, nous continuerons à nous battre. Car l’Ukraine mais aussi l’ensemble du monde libre vivront dans un monde différent si cela ne se produit pas.
Le succès dépend largement des Etats-Unis. Or la période de l’élection présidentielle américaine approche. Craignez-vous que le soutien américain ne se réduise lorsque la campagne commencera ?
C’est une question très importante. Pour y répondre, il faut comprendre que le véritable objectif de la Russie dans cette guerre est non pas uniquement de conquérir des territoires, mais surtout de saper le leadership de l’Occident dans le monde, d’établir un nouvel ordre mondial et de redéfinir les frontières par la force. Les Etats-Unis accepteront-ils cela ? Quels que soient les résultats des prochaines élections, quel que soit l’équilibre des pouvoirs, présidentiel et législatif, nous sommes convaincus qu’il est dans l’intérêt des Etats-Unis de ne pas laisser la Russie gagner cette guerre. Car le vainqueur écrira les règles du nouvel ordre de sécurité en Europe. Pensez-vous réellement que les Américains sont prêts à laisser ce terrain à la Russie et ses alliés ?
Le prochain sommet de l’Otan a lieu à Vilnius les 11 et 12 juillet. Si certains pays, comme la France ou l’Allemagne, semblent évoluer en faveur d’une intégration future de l’Ukraine dans l’Otan, pensez-vous emporter l’adhésion des Etats-Unis sur ce sujet ?
Il ne s’agit pas simplement de savoir si l’Ukraine deviendra ou non membre de l’Otan. La vraie question qui sera débattue lors du sommet de Vilnius est de savoir si les pays de l’Otan sont résolus à empêcher des guerres futures sur le sol européen. L’élargissement de l’Alliance est la seule garantie sérieuse qui permette d’éviter qu’une guerre comme celle-ci ne se répète à l’avenir. C’est la seule vraie décision à adopter. Si des pays comme l’Ukraine restent en dehors de l’Otan, d’autres guerres, sanglantes et à plus grande échelle, sont à prévoir.
Souvent, on me pose la question : quand la guerre finira-t-elle ? Elle aurait pu se terminer il y a un an si, dès le début, des décisions avaient été prises pour fournir à l’Ukraine les armements et les munitions dont elle avait besoin. J’irais plus loin : cette guerre n’aurait pas pu commencer si, en 2008, au sommet de l’Otan, à Bucarest, deux pays ne s’étaient pas opposés à l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance atlantique [NDLR : la France et l’Allemagne]. Aujourd’hui, je souhaite que les dirigeants qui prendront ou non la décision de notre intégration future à l’Otan ne le fassent pas en fonction d’intérêts économiques, mais pour l’avenir, la paix et la stabilité du continent.
Dès 2007, vous évoquiez la nécessité de contenir la Russie. Pensez-vous que l’Europe sera en danger tant que Vladimir Poutine sera au pouvoir ?
Mais c’est Poutine lui-même qui l’a dit ! Il l’a notamment déclaré en 2007, lors son discours à la conférence sur la sécurité de Munich. Il avait expliqué sans détour ce qu’il allait faire. Mais il n’a pas été entendu. Ou plutôt, son propos n’a pas été interprété de la bonne manière. Poutine ne reconnaît pas les frontières actuelles de l’Otan. Il veut remettre la main non seulement sur l’Ukraine, mais aussi sur les pays d’Europe centrale et orientale. L’Ukraine n’est que la première étape. Si l’on ne parvient pas à l’arrêter, il ira plus loin, et cette guerre se rapprochera dangereusement des autres Européens. Les lignes rouges n’existent pas pour Poutine. Il ne respecte pas les règles. L’exemple le plus récent est la destruction du barrage de Kakhovka. Seules la force, l’unité et des actions décisives permettront d’arrêter ce processus.
Craignez-vous que Vladimir Poutine n’utilise l’arme nucléaire s’il est acculé en Ukraine ? Comment doit réagir l’Occident face à cette menace ?
Rien ne peut être exclu, comme l’a admis récemment le président américain, Joe Biden. Poutine pourrait franchir une nouvelle ligne rouge en utilisant une arme nucléaire tactique. Même si la probabilité d’un tel scénario noir est minimale, il faut s’y préparer.
Le chantage nucléaire exercé par Poutine vise à faire apparaître les faiblesses occidentales. Mais, si ce chantage fonctionne, ses exigences ne feront qu’augmenter. Elles deviendront même sans limites. Il pourrait alors s’emparer de n’importe quel territoire et faire ce qu’il veut en menaçant d’utiliser l’arme nucléaire, ce qui encouragerait d’autres pays agresseurs à se comporter de la même manière. Il est important de ne pas permettre à cette menace de se répandre davantage : elle doit être stoppée.
Après notre victoire, nous devons repenser notre approche pour que de tels régimes agressifs ne puissent pas réapparaître ni se renforcer. La pire des attitudes serait d’essayer de les apaiser pour cohabiter avec eux. Cela ne résoudrait pas le problème. Les gens comme Poutine ne comprennent que la force. Il s’agit non pas de répondre à une menace d’utiliser des armes nucléaires par une « contre-menace » du même ordre, mais de lui faire peur en lui promettant la réponse conventionnelle la plus forte possible.
Les Etats-Unis ont déjà lancé des avertissements très clairs à Poutine, qu’il a pris au sérieux. C’est la méthode à suivre pour empêcher le scénario du pire de se produire. Le plus petit signe de faiblesse entraînerait automatiquement une dangereuse dynamique et un chantage sans fin. Poutine doit savoir que chaque pas vers l’usage d’une arme nucléaire tactique signifierait la fin de son régime, et celle de la Russie telle qu’elle existe aujourd’hui. Il faut aussi saper la coalition de Poutine, afin qu’il ne se sente plus soutenu. C’est pourquoi je suis convaincue qu’il faut aider ceux qui résistent au régime théocratique de l’Iran, comme ceux qui résistent au président biélorusse Loukachenko. Il est aussi important que les Etats-Unis dialoguent avec la Chine, comme l’a fait récemment le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, en rencontrant Xi Jinping à Pékin.
Qu’est-ce qui peut faire tomber Vladimir Poutine ?
Tout d’abord, une victoire décisive, sans appel, de l’Ukraine sur le champ de bataille. Quand ce jour viendra, le régime de Poutine commencera à s’écrouler. Parce que, à l’intérieur, la situation est déjà critique. Nous avions observé les premiers signes de ce délitement lors de la libération de Kharkiv et de Kherson, l’an dernier : en Russie, l’aile nationaliste radicale avait commencé à attaquer Poutine directement. C’était déjà un signe de déséquilibre de ce régime. Les conditions pour son échec et son effondrement final sont déjà réunies.
Il est cependant nécessaire que le pays connaisse un vrai moment de résistance, venant de l’intérieur, et pas juste de l’opposition libérale à l’extérieur des frontières. Si un tel mouvement apparaissait en Russie, et je suis assez optimiste sur le fait que cela se produira, cela aiderait à faire s’effondrer le régime de Poutine. La victoire ukrainienne sur le champ de bataille pourrait être un élément déclencheur.
A l’heure actuelle, le plus dangereux pour Poutine n’est pas l’opposition libérale située à l’extérieur, mais ces voix nationales radicales à l’intérieur de la Russie. Je ne pense pas qu’elles aient une chance d’arriver au pouvoir, mais elles peuvent contribuer à la fin du régime de Poutine, en l’affaiblissant. Ces voix radicales ont commencé à creuser la tombe de Poutine.
La Russie pourra-t-elle un jour devenir une démocratie ?
Tout dépend de la façon dont se terminera la guerre. Si l’Ukraine est poussée de l’extérieur à échanger la souveraineté de ses territoires contre la paix, ce maudit régime russe non seulement se perpétuera, mais il sera renforcé, et la dictature se reproduira de génération en génération.
Si, au XXᵉ siècle, le monde entier n’avait pas réussi à s’unir et à mettre fin au régime nazi, nous vivrions dans un monde très différent. Aujourd’hui, au XXIᵉ siècle, ce choix existentiel est le même. Je suis réaliste, je ne m’attends pas à ce que, après l’échec de Poutine, l’idéal démocrate triomphe en Russie. Il y aura une période de transition. Mais la victoire de l’Ukraine et l’échec du régime de Poutine donnent une vraie chance à la Russie de se doter dans le futur d’un gouvernement démocratique.
L’Ukraine est-elle sur le bon chemin en matière de modernisation politique et de lutte contre la corruption ?
Seuls les résultats diront si le pays est sur le bon chemin ou non. Avant la guerre, des réformes anticorruption ont été lancées. Des institutions ont été établies, comme le Bureau national anticorruption, ou l’Agence nationale de prévention de la corruption. On dispose même désormais d’un procureur spécial et d’une haute cour anticorruption. Mais on ne voit encore que des réformes fragmentaires, qui ne sont presque jamais efficaces. Et ce parce que la corruption est un phénomène systémique lié à l’impunité et à l’absence d’obligation de rendre des comptes.
Après la victoire, il faudra donc lancer une réforme complète des institutions : c’est la seule façon de s’attaquer à la corruption. La Constitution ukrainienne a été adoptée en 1996, sous l’influence des postcommunistes. Ils l’ont conçue avec une apparence démocratique, mais elle donne en réalité tous les pouvoirs à une seule personne, reproduisant le schéma de l’Union soviétique. Il était bien sûr nécessaire d’adopter une Constitution qui formalise et légalise l’indépendance. Mais son contenu était de facto communiste : qu’ils s’agissent du Parlement, du gouvernement, des forces de l’ordre, des tribunaux, toutes ces instances dépendent d’un seul centre.
La division classique entre les différentes entités du pouvoir n’existe pas. Il n’y a pas de contre-pouvoirs. Or le pouvoir absolu corrompt absolument. Après la victoire, Il ne faudra pas juste reconstruire les infrastructures et les habitations. Nous aurons l’immense opportunité de bâtir un nouveau système institutionnel. Mais il faudra pour cela une volonté politique.
Qu’a changé la guerre en matière d’aspiration politique, chez les jeunes ukrainiens ?
Nous traversons actuellement une période dramatique de notre histoire : les Ukrainiens éprouvent une peine colossale, la peur au quotidien… Mais, dans cet enfer, nous assistons à la naissance d’une nation. Par le passé, nous étions trop divisés. Le chercheur américain Samuel Huntington, dans son livre Le Choc des civilisations, avait même pris l’Ukraine comme un des exemples de nation fragmentée.
Avant la guerre, selon certains sondages, de 50 à 60 % des Ukrainiens soutenaient Poutine dans l’est ou le sud de l’Ukraine. Les autres parties du pays étaient plus proches de la mentalité européenne. Mais, avec cette guerre, la nation s’est unifiée. Avant, quand j’allais à Kharkiv [dans le Nord-Est], à Odessa [Sud] ou à Dnipro [Centre-Est], ma ville d’origine, les gens parlaient russe. Maintenant, ils essaient de parler ukrainien, même si c’est un ukrainien approximatif.
De même, Kherson était traditionnellement une ville très prorusse. Quand elle a été libérée, je m’y suis rendue : les enfants jouaient avec des drapeaux ukrainiens dans la rue, chantaient des chants de victoire ukrainiens… Tout cela a changé et est en train de changer l’Ukraine. Mais il reste à régler des sujets importants. En Ukraine, 15 millions de personnes ont été déplacées. La moitié d’entre eux sont restés dans le pays, mais plus de 7 millions d’entre elles – généralement des femmes et des enfants – l’ont quitté et résident actuellement à l’étranger. Il nous faudra créer les conditions pour que ces personnes reviennent. L’un des autres grands défis à relever consistera à maintenir une unité entre ces gens qui ont quitté l’Ukraine et ceux qui sont restés. Il faudra pour cela partager l’espoir d’une nouvelle Ukraine européenne qui n’aura pas à affronter une guerre dans le futur.
Beaucoup de jeunes sont sur le front. Ils se sont sacrifiés. Nous sommes très fiers d’eux, très reconnaissants pour le choix qu’ils ont fait. Ceux qui sont encore étudiants essaient de poursuivre une vie normale, de continuer à étudier. Cette génération doit se battre tous les jours pour préserver sa vie et son bonheur. La génération qui va naître de cette guerre sera en acier : elle n’abandonnera jamais ses territoires, ne sacrifiera jamais son indépendance. Elle ne permettra à personne de lui voler le futur européen de l’Ukraine : ils se battront, comme ils l’ont fait lors de la révolution de Maïdan, en 2014, où leur sang a déjà coulé. Le président de l’époque, Viktor Ianoukovitch, avait lui aussi essayé de voler le futur européen de ces jeunes. Les Ukrainiens sont forts et déterminés. Ils sont prêts à se battre pour leur existence. En ce sens, nous sommes très semblables aux Français !
Vous êtes élue à la Rada, le Parlement ukrainien. Pensez-vous que les prochaines élections présidentielle et législatives, prévues en 2024, seront maintenues ? Et quel rôle voulez-vous jouer dans le futur ?
En Ukraine, nous vivons quotidiennement avec des sirènes aériennes, des frappes, la mort et le sang. La politique telle que nous la connaissions avant la guerre n’existe plus. C’est très difficile dans cette période d’envisager des élections dans des conditions normales. Nous pensons surtout à survivre et à gagner la guerre. Sur le front, nous nous battons pour la démocratie. En ces temps de guerre, nous notons une tendance à la consolidation – et même parfois à la monopolisation – du pouvoir, au contrôle de l’information, et à des mesures qui ne font pas partie du fonctionnement normal en temps de paix.
Ma responsabilité, à la place qui est la mienne, c’est, après la guerre, d’œuvrer pour le retour des règles et des procédures démocratiques : rétablir la liberté de la presse, le parlementarisme, la pluralité politique et travailler à la décentralisation du gouvernement. C’est un objectif très important – et une grande responsabilité – de ne pas permettre à des mécanismes autoritaires de continuer après notre victoire. Nous ferons tout ce qui est possible pour que se tiennent des élections libres et démocratiques. Les Ukrainiens n’accepteront pas la moindre régression dans ce domaine. Les gens doivent pouvoir choisir les leaders qui, selon eux, sont le plus capables de mener la reconstruction de l’Ukraine. Notre parti est la plus vieille formation parlementaire en Ukraine, il a plus de 24 ans. Il a pris une part active aux deux révolutions, orange et Maïdan. Nous étions à la pointe des combats contre des leaders autoritaires. Nous continuerons à nous comporter comme un parti parlementaire responsable.