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L’écrivain Milan Kundera est mort à l’âge de 94 ans

Ce monstre sacré de la littérature est l’auteur d’ouvrages tels que « L’Insoutenable Légèreté de l’être », « La lenteur », ou « L’ignorance ».

Milan Kundera au 20e anniversaire de la revue "La Règle du jeu" de Bernard-Henri Lévy, le 30 novembre 2010 à Paris

Milan Kundera au 20e anniversaire de la revue « La Règle du jeu » de Bernard-Henri Lévy, le 30 novembre 2010 à Paris

L’écrivain franco-tchèque Milan Kundera, auteur de L’Insoutenable Légèreté de l’être, est mort, mardi 11 juillet, à l’âge de 94 ans, a annoncé ce mercredi la porte-parole de la Milan Kundera Library, dans sa ville natale de Brno. « Malheureusement, je peux vous confirmer que Milan Kundera est décédé hier (mardi) à la suite d’une longue maladie », a indiqué à l’AFP Anna Mrazova. Né en Tchécoslovaquie en 1929, l’auteur était devenu français en 1981. Il était l’un des romanciers de langue française les plus influents au monde. Peintre sarcastique de la condition humaine, Kundera était l’un des rares auteurs à être entré de son vivant dans les prestigieuses éditions de La Pléiade (en 2011).

Lorsqu’il était encore tchèque, Milan Kundera a publié deux romans, « La Plaisanterie » (1965, salué notamment par le poète français Aragon) et « Risibles amours » (1968), des textes dressant un bilan amer des illusions politiques de la génération du coup de Prague qui, en 1948, permit l’arrivée au pouvoir des communistes. Ancien communiste lui-même, le libre-penseur Kundera s’est progressivement brouillé avec les autorités tchécoslovaques et a décidé de vivre en exil après l’écrasement du mouvement réformateur du Printemps de Prague par les armées dirigées par l’Union soviétique en 1968. En 1970, il est exclu de l’Union des écrivains tchécoslovaques.

Sa nationalité tchèque retrouvée en 2019

Mis à l’index dans son pays après le Printemps de Prague en 1968, Kundera s’exile en 1975 en France avec son épouse Vera, présentatrice vedette de la télévision tchèque. Mais son pays d’origine garde un oeil sur son écrivain puisqu’il restera sous surveillance de la StB, les services de renseignements tchécoslovaques. Naturalisé français, il choisira dès lors le français comme langue d’écriture, pour marquer sa rupture avec un pays natal. Suite à la publication du Livre du rire et de l’oubli, en 1979, les autorités tchécoslovaques lui retirent sa citoyenneté. Il a dû attendre 2019, pour retrouver sa nationalité tchèque.

Kundera a été paradoxalement aussi pendant de longues années l’écrivain mondial le moins connu dans son pays en ce qui concerne ses ouvrages publiés en France. Abandonnant sa langue natale pour écrire dans celle de son pays d’adoption, le romancier n’autorisait pas, dans un souci de perfectionnisme selon lui, la traduction en tchèque de ses ouvrages tels que « La lenteur », « L’identité », « L’ignorance » ou « La Fête de l’insignifiance ». En 2020, une biographie très controversée de Milan Kundera a fait beaucoup de bruit en Tchéquie rapportait Courrier International. L’écrivain était accusé d’avoir collaboré avec l’ancien régime communiste, preuve que l’homme de lettres divise dans son pays d’origine. Déjà en 2008, le magazine tchèque Respekt publiait un procès-verbal d’interrogatoire daté du 14 mars 1950 selon lequel Milan Kundera aurait dénoncé un de ses concitoyens, Miroslav Dvořáček. Plusieurs écrivains avaient défendu Kundera.

En France, il publie « La Valse aux adieux », « Le Livre du rire et de l’oubli ».. En 1984, paraît ce que d’aucuns considèrent comme son chef-d’œuvre, « L’Insoutenable légèreté de l’être », formidable roman d’amour et ode à la liberté, tout à la fois grave et désinvolte, dont le sujet n’est rien moins que la condition humaine. S’abstenant de s’exprimer dans les médias, souhaitant qu’on parle de son œuvre et de rien d’autre, Kundera vivait discrètement dans le centre de Paris, avec sa femme. Il avait été plusieurs fois victime de macabres canulars sur les réseaux sociaux où sa mort a été annoncée avant l’heure.

« Kundera avait choisi la France pour ne jamais cesser d’être libre »

La ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, s’est fendue d’un hommage sur Twitter : « Immense tristesse. Milan Kundera avait choisi la France pour ne jamais cesser d’être libre. Au fil des pages, il nous aidait à découvrir qui l’on est, à trouver un chemin dans l’absurdité du monde. Avec lui, une des plus grandes voix de la littérature européenne s’éteint. »

Ses œuvres ont été récompensées à plusieurs reprises. Il a reçu le prix Médicis étranger en 1973 pour La vie est ailleurs, le grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2001, et le prix de la BnF en 2012. Si son nom a été à plusieurs reprises cité, il n’a jamais reçu le prix Nobel de littérature.

APPIS

Kundera et son œuvre

Dans la « Note de l’auteur » pour l’édition tchèque de La Plaisanterie en 1990, Kundera analyse ses travaux en fonction de la question : que faut-il publier après vingt années d’interdiction ? Il classe ses écrits (antérieurs à 1990) en quatre catégories :

  • écrits de jeunesse, immatures : compositions musicales, poésies, un essai sur Vladislav Vančura (Umění románu, « L’Art du roman », sous-titré Cesta Vladislava Vančury za velkou epikou, « Le Chemin de Vladislav Vančura vers le grand épique ») publié en 1960, la pièce Le Propriétaire des clés ;
  • écrits non réussis : la pièce Ptakovina (« La Sotie »), réhabilitée en 2008, et trois nouvelles de Risibles Amours ;
  • écrits de circonstance : textes politico-culturels des années 1960, textes parus dans les médias français dans les années 1970, soit sur de grands romanciers, soit sur des auteurs de langue tchèque, ouvrages des années 1979 à 1983 sur la situation en Tchécoslovaquie, préfaces de livres d’auteurs de langue tchèque ;
  • le reste : les romans, la pièce Jacques et son maître, les essais réunis dans L’Art du roman forment ce qu’il reconnaît à proprement parler comme son œuvre, ce qui mérite d’être réédité.

En Tchéquie

En avril 1997, le magazine tchèque Tyden pose cette question en couverture : « Qui est Milan Kundera ? » Il montre dans son dossier consacré à l’auteur, dont seuls quatre livres ont été publiés dans la jeune République tchèque, que le public comprend mal son refus de toute réédition de ses textes des années 1950.

En mai 2009, à l’occasion de ses 80 ans, un colloque lui est consacré à Brno, sa ville natale, signe que les passions qui s’étaient déchaînées à la suite de l’affaire Dvořáček, révélée en 2008 par le magazine Respekt, se sont apaisées.

En France

La publication de La Plaisanterie en 1968 est saluée au nom du courant libéral du Parti communiste (PCF) par Louis Aragon, qui rédige une préface : « Ce roman que je tiens pour une œuvre majeure. »

Au début des années 1970, ayant écrit La Valse aux adieux, il pense qu’il n’écrira plus de romans. Le seul soutien qu’il a de l’étranger est celui de son éditeur français, Claude Gallimard, qui vient le voir de temps à autre, et d’amis français dont il reçoit les lettres. C’est leur insistance qui amène Kundera à accepter de venir vivre en France, qu’il considère comme son « second pays natal ».

Après son arrivée en France, Kundera procède à une révision de la traduction de ce roman, due à Marcel Aymonin, qu’il trouve un peu trop baroque (cf. supra). À partir de ce travail, qui concerne aussi d’autres romans, Kundera considère que le texte français révisé a une valeur égale à celle du texte tchèque (lui-aussi révisé à la même occasion). Il s’est senti particulièrement outragé en apprenant que des éditions (illégales) avaient eu lieu en Asie à partir de traductions américaines, considérant cette attitude comme un déni de sa relation avec la France.

Dans les années 1990, les livres qu’il écrit directement en français sont jugés décevants par certains critiques, qui les trouvent trop secs. Ce malentendu aboutit, en 2000, à ce que la traduction espagnole de L’Ignorance soit publiée avant le texte français, l’ouvrage pouvant arborer le bandeau : KUNDERA ¡ 1.a edición mundial ! (« KUNDERA 1re édition au monde ! »).

La reconnaissance de Kundera en France est, malgré tout, solennisée par la publication de son œuvre dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Œuvres

Romans et nouvelles

Écrits en tchèque (selon la date de publication en France)
  • Žert, Prague, Ceskoslovensky spisovatel, 1967
    • La Plaisanterie, Marcel Aymonin (trad.), préface de Louis Aragon, Gallimard, 1968
    • La Plaisanterie, Milan Kundera et Claude Courtot (trad.), Gallimard, 1980.
  • Směšné lásky, Prague, Ceskoslovensky spisovatel, 1963
    • Risibles Amours, Gallimard, 1970 (nouvelles)
  • Život je jinde
    • La vie est ailleurs, Gallimard, 1973 (première édition mondiale en français)
  • Valčík na rozloučenou
    • La Valse aux adieux, Gallimard, 1976 (première édition mondiale en français)
  • Kniha smíchu a zapomnění
    • Le Livre du rire et de l’oubli, Gallimard, 1979 (première édition mondiale en français)
  • Nesnesitelná lehkost bytí
    • L’Insoutenable Légèreté de l’être, Gallimard, 1984
  • Nesmrtelnost
    • L’Immortalité, Gallimard, 1990
Écrits en français (selon la date de publication en France)
  • La Lenteur, Gallimard, 1995
  • L’Identité, Gallimard, 1998
  • L’Ignorance, Gallimard, 2003 (première édition mondiale en espagnol dans la traduction de Beatriz de Moura, La Ignorancia, Barcelone, Tusquets Editores, avril 2000 
  • La Fête de l’insignifiance, Gallimard, 2014 (première édition mondiale en italien dans la traduction de Massimo Rizzante, La festa dell’insignificanza, Milan, Adelphi Edizioni, octobre 2013 

Théâtre

Écrits en tchèque
  • Majitelé klíčů, créée à Prague en avril 1962 par le metteur en scène tchèque Otomar Krejča
    • Les Propriétaires des clés, Gallimard, 1969 . Il considère désormais cette pièce comme une œuvre de jeunesse, qui ne mérite pas d’être rééditée.
  • Ptákovina, écrite en 1967
    • La Sotie (jouée en 1969). En 1990, il classe cette pièce comme non réussie, puis la réhabilite lorsqu’en 2008, elle est jouée à Prague par le théâtre Činoherní klub.
  • Jakub a jeho pán: Pocta Denisu Diderotovi, écrite en 1971, créée en 1975.
    • Jacques et son maître, hommage à Denis Diderot en trois actes, Gallimard, Le Manteau D’Arlequin, 1981 . Créée à Paris au Théâtre des Mathurins le 29 septembre 1981, dans une mise en scène de Georges Werler.

Essais

Écrits en français
  • L’Art du roman, Gallimard, 1986 Prix de la critique de l’Académie française en 1987.
  • Jeannie Dumesnil, artiste peintre, Ville de Champigny-sur-Marne, 1991 (avec Claude Roy et Jean-Marie Dunoyer)
  • Les Testaments trahis, Gallimard, 1993
  • D’en bas tu humeras des roses, illustrations d’Ernest Breleur, La Nuée bleue, 1993
  • Le Rideau, Gallimard, 2005
  • Une rencontre, Gallimard, 2009

Divers

(dont annexes à Kvetoslav Chvatik, 1995)
  • « Quelque part là-derrière », dans Le Débat no 8, 1981
  • « Le Testament des somnambules », dans Le Nouvel Observateur, 9 avril 1982
  • « Un Occident kidnappé, la tragédie de l’Europe centrale », dans Le Débat no 27, novembre 1983
  • « Autoportrait : Enivré, répudié par le pouvoir », dans Le Monde des Livres, 27 janvier 1984
  • « Postface » à La vie est ailleurs, éditions américaine, italienne et allemande, 1986
  • « Kafka, Heidegger, Fellini », dans Le Messager européen, avril 1987
  • « Beau comme une rencontre multiple », dans L’Infini no 25 consacré à Voltaire, Printemps 1989
  • « Lettre à Philippe Sollers », dans L’Infini no 25, Printemps 1989
  • « Ciel étoilé de l’Europe centrale » (extraits), dans The Review of Contemporary Fiction, été 1989 (entretien avec Lois Oppenheim)
  • « Note de l’auteur » pour l’édition tchèque de La Plaisanterie, 1990 (extraits) : fondamental pour le point de vue de Kundera sur son œuvre
  • « L’ombre castratrice de Saint Garta », dans L’Infini no 32, Hiver 1990
  • « Note de l’auteur » pour l’édition tchèque de Risibles amours, 1991 (extraits) : évoque à la fois Risibles amours et Le Livre du rire et de l’oubli.
  • « Une phrase », dans L’Infini no 35, Automne 1991
  • « Improvisation en hommage à Stravinsky », dans L’Infini no 36, Hiver 1991
  • « À la recherche du présent perdu », dans L’Infini no 37, Printemps 1992
  • « Le Mal-aimé de la famille ou Petite discographie de Janacek avec digressions », dans L’Infini no 38, Été 1992
  • « Le Jour où Panurge ne fera plus rire », dans L’Infini no 39, Automne 1992
  • « Les Chemins dans le brouillard », dans L’Infini no 40, Hiver 1992
  • « Hommage à Arrabal », dans L’Infini no 42, Été 1993
  • « Diabolum », dans Le Monde, 24 septembre 1993
  • « Testament trahi », dans Le Monde, 24 septembre 1993
  • « La francophobie, ça existe », dans Le Monde, 24 septembre 1993 : fondamental sur les rapports de Kundera avec la France
  • « L’exil libérateur », dans Le Monde, 7 mai 1994
  • « La phrase de Schlegel », dans La Revue des deux Mondes, 1994 : un point de vue sur le devenir de la culture à l’époque actuelle.
  • « L’école du regard », dans Le Nouvel Observateur, 30 janvier 1997 : Critique du roman Drôle de temps de Benoît Duteurtre.
  • « Le Théâtre de la mémoire », dans Le Monde diplomatique, mai 2003
  • « Désertion des souvenirs », dans Le Monde diplomatique, novembre 2005 : Critique du livre Et quand le rideau tombe de Juan Goytisolo.
  • « Taisez-vous… j’entends venir un ange », dans Les Cahiers de L’Herne consacré à Michel Déon, 2009, 272 p. 
  • « La prison de Roman Polanski », dans Le Monde, 13 juillet 2010
  • « Claude m’a encouragé à émigrer », dans Le Nouvel Observateur, 3 février 2011
  • « J’aimerais définir la beauté de Kafka, mais je n’y arriverai jamais », dans Le Nouvel Observateur, 3 juin 2014

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