Erwan Lecoeur : « Les groupuscules d’extrême droite veulent peser en cas de victoire de Marine Le Pen en 2027 »
Julie Pacaud
À Chambéry, Angers ou encore Lyon, des groupuscules identitaires ont investi les rues de plusieurs villes en marge des émeutes ces derniers jours. Pour le sociologue spécialiste de l’extrême droite Erwan Lecoeur, on assiste à une recrudescence de l’activisme de ces groupuscules.
En marge des récentes émeutes survenues aux quatre coins du pays après la mort de Nahel , un adolescent de 17 ans tué par la police à Nanterre, des groupes d’anticasseurs ont se regroupés dans plusieurs grandes villes pour « sécuriser » disent-ils les centres-villes « contre les racailles », à Angers, Chambéry ou Lyon. Ces derniers, souvent cagoulés et parfois armés, ont scandé des slogans racistes et s’en sont pris aux émeutiers ainsi qu’à des manifestants contre les violences policières. Sur les réseaux sociaux, ces groupuscules identitaires s’organisent appellent à se mobiliser face à des émeutes qu’ils qualifient de « guerre raciale. » Pour le sociologue Erwan Lecoeur, on assiste à une recrudescence de l’activisme au sein de ces mouvances identitaires, qui n’hésitent plus à sortir dans la rue pour faire entendre leurs idées dans l’espace public et influer sur Marine Le Pen, « considérée comme potentiellement gagnante lors de la prochaine élection présidentielle. »
À Chambéry, Lyon ou encore Angers, ces groupes « d’anticasseurs » s’en sont pris à des manifestants et des émeutiers. Qui sont ces groupuscules et qui sont leurs membres ?
Depuis quelques mois voire quelques années, on assiste à une recrudescence de l’activisme chez certains de ces groupuscules qui sont généralement issus de la mouvance identitaire de l’extrême droite. Une mouvance qui s’est détachée du Front national au cours des années 2000 et 2010, principalement lors de l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du Front national, puis du Rassemblement national. Ces mouvances identitaires ont repris leur autonomie, qu’elles avaient perdu depuis le Front national de Jean-Marie Le Pen.
Depuis une petite vingtaine d’années, on voit resurgir certains groupuscules qui se sont retrouvés au moment de la « Manif pour tous » dans les années 2013-2014. Jusqu’alors, les composantes de la galaxie de l’extrême droite, les catholiques traditionalistes et les identitaires ne se parlaient pas, mais ils se sont retrouvés lors de cette mobilisation contre le mariage pour tous.
Plus récemment, en 2022, ces groupuscules se sont recomposés autour de la figure médiatique d’Eric Zemmour, lors de la dernière campagne présidentielle. Depuis lors, on assiste à un activisme très nouveau, à la fois sur Internet avec la fachosphère qui a gagné en importance au moment notamment du mouvement des « gilets jaunes » et puis des mobilisations « anti-pass », opposés à la vaccination contre le Covid-19. Ces derniers mois, on voit que leur activisme dans les rues a connu une nouvelle recrudescence. On les voit défiler de plus en plus nombreux, ils s’organisent de plus en plus à travers des boucles Telegram, Instagram ou sur d’autres réseaux sociaux. Ils sont de plus en plus présents dans les rues et veulent davantage en découdre en raison de « l’accélérationnisme », une théorie selon laquelle une guerre civile, ethnique et raciale serait en cours et qu’il faudrait la mener le plus vite possible pour pouvoir la gagner.
Ces groupuscules d’extrême-droite sont-ils plus nombreux et plus violents qu’auparavant ?
Ils ne sont pas forcément plus nombreux qu’avant mais ils sont mieux organisés. Ils ont des financements et des soutiens médiatiques et politiques. Lors des émeutes dernièrement, on a pu voir qu’ils étaient très actifs sur les réseaux sociaux mais également dans l’espace public, et c’est en cela qu’il y a un activisme plus important qu’il y a deux ou trois ans où on les voyait moins. Depuis quelques mois, ils ont décidé de prendre la rue et de montrer qu’ils existaient. Il y a deux phénomènes derrière cela. D’abord, ils ont été réveillés par la campagne d’Eric Zemmour qui a fait appel à eux. On a pu le voir dans ses meetings, cette mouvance étant plus à droite que ne l’est Marine Le Pen.
Mais il y a un deuxième phénomène qu’il ne faut pas négliger. Marine Le Pen étant considérée comme potentiellement gagnante lors de la prochaine élection présidentielle, ces mouvances veulent rappeler qu’elles existent, elles veulent peser dans le débat et influer sur Marine Le Pen qui s’éloigne d’eux pour gagner en respectabilité. Un certain nombre de ces mouvances veulent rappeler que Marine Le Pen leur doit beaucoup. On l’a vu dernièrement avec certains proches de Marine Le Pen, Axel Loustau et d’autres anciens membres du GUD, le Groupe union défense, qui ont manifesté (lors de la manifestation néofasciste organisée par le Comité du 9 mai à Paris, le 6 mai 2023 à Paris). Ils veulent exister dans la rue pour peser au cas où Marine Le Pen arriverait un jour au pouvoir pour ne pas être oubliés sur le chemin.
Le ministère des Armées a ouvert une enquête de commandement sur la présence présumée de militaires lors d’opérations anti-émeutes à Lorient, le weekend du 1er juillet. Existe-t-il des liens entre ces groupuscules, les militaires et les forces de l’ordre ?
Les institutions policières ou l’institution de l’armée n’ont pas de lien direct avec ces groupuscules, voire même, les tiennent à distance régulièrement. Les liens seraient plutôt de l’ordre d’une surveillance de l’une vis-à-vis de l’autre. Par contre, toutes les enquêtes menées depuis dix ans montrent que parmi les personnes qui s’engagent dans l’armée, la gendarmerie ou la police, notamment chez les jeunes issus de milieux populaires et/ou ruraux, le vote pour l’extrême droite est majoritaire. Il y a donc des personnes, membres ou anciens membres de la police, de l’armée ou de la gendarmerie, qui sont très proches des idées d’extrême-droite et intègrent parfois ces groupuscules. On l’a vu ces dernières années, certains s’engagent dans des aventures extrêmement périlleuses et violentes qui viseraient à commettre des attentats, c’est avéré.
Aujourd’hui, les services de surveillance le voit et constatent de plus en plus de passerelles entre des personnes qui ont servi sous les armes et qui vont s’investir dans ces groupuscules. Même si c’est une extrême minorité, ces gens peuvent avoir parfois la volonté d’aller rétablir l’ordre. Et c’est d’ailleurs leur première revendication, remettre de l’ordre dans un pays qui en manquerait et où le laxisme serait beaucoup trop important à l’égard des immigrés, au sens global du terme.
Comme l’a récemment montré la Commission nationale consultative des droits de l’homme dans son rapport annuel, en France, la tolérance à l’égard des étrangers est de plus en plus forte depuis 30 ans. Le problème n’est donc pas une montée du racisme en tant que tel. Le principal problème est une montée de la haine de l’autre. Il y a un certain nombre de personnes qui ont pu être policiers, gendarmes ou dans les forces armées qui sont attirées par ces groupuscules et leurs méthodes d’action directe sur le terrain. Or ce sont des gens formés, et parfois des gens armés et c’est là qu’est éventuellement le péril.
Les incidents survenus à Angers mettent en cause des anciens membres de l’Alvarium, un groupuscule identitaire dissous en 2021 par le ministère de l’Intérieur en raison d’appels à la haine et d’actions violentes. A Chambéry, des anciens membres du Bastion social dissous en 2019 auraient participé à ces « brigades d’anticasseurs ». Les dissolutions sont-elles inutiles ?
Les dissolutions ne servent absolument à rien. En tant que chercheur, on le dit depuis des années. Au contraire, les dissolutions auraient même tendance à brouiller les cartes et à empêcher de suivre correctement ces gens. Tant qu’ils sont regroupés au sein d’une organisation, on peut les suivre d’une certaine manière. Dissoudre leur organisation ne fait que reporter le problème. Aujourd’hui, ils sont suffisamment organisés pour ne pas subir cette dissolution, mais plutôt en jouer. Génération identitaire, le Bastion social ou d’autres groupuscules ont été dissous dernièrement or on voit bien que ça ne les empêche absolument pas d’agir. Ils s’organisent sur les réseaux sociaux et leurs leaders sont des leaders « naturels » qui pas besoin d’organisation pour tenir leurs troupes.
Par ailleurs, ces groupuscules sont désormais organisés au niveau national et parviennent à se retrouver sur certaines manifestations. C’est ce qu’on a pu voir à Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), où à Callac (Côtes-d’Armor) contre l’accueil de réfugiés. Ces groupuscules se coalisent en parvenant à s’organiser à travers les réseaux sociaux. Les dissolutions n’ont donc pas grand intérêt sinon de faire un effet d’annonce politique. Il serait beaucoup plus utile de les suivre efficacement, de les infiltrer comme cela a toujours été le cas pour tous les mouvements extrémistes ou dangereux, et de savoir exactement ce qu’ils font et à quel moment pour pouvoir anticiper leurs actions violentes.
Julie Pacaud