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Russie : ces femmes emprisonnées pour avoir dénoncé la guerre

Au cours des quinze derniers mois, une centaine de femmes ont été poursuivies pour leur opposition à l’invasion de l’Ukraine lancée par le Kremlin. Elles font face à une justice extrêmement sévère, sur fond de dénonciations de plus en plus fréquentes.

Estelle Levresse

Saint-Pétersbourg (Russie).– À Saint-Pétersbourg, le Centre de détention provisoire n° 5, réservé aux femmes, est situé rue de l’Arsenal, dans le nord-est de la ville. Derrière le portail vert surmonté de barbelés, on aperçoit le bâtiment vétuste, immense bloc rectangulaire quadrillé de fenêtres. Sonia Subbotina s’y rend deux fois par semaine pour apporter des colis à sa compagne Sasha Skochilenko, enfermée depuis plus d’un an, en attente d’un verdict.

La nourriture et les effets personnels sont réceptionnés tous les jours, à condition d’avoir réservé en ligne son ordre de passage quinze jours à l’avance. « J’essaie de donner à Sasha des fruits et des légumes frais à chaque fois. Je lui apporte également des aliments et des sucreries sans gluten, du fromage, du café et du bon thé chinois », confiait Sonia Subbotina début mai dans un café du centre de Saint-Pétersbourg. Les médicaments sont acceptés uniquement le vendredi, entre 12 heures et 13 heures. « Les files d’attente pour l’unité médicale sont généralement très longues, il faut patienter dehors pendant une heure trente. En hiver, dans le froid glacial, c’était particulièrement difficile. »

Sasha Skochilenko, la femme qui partage la vie de Sonia depuis six ans, encourt dix ans de prison pour avoir remplacé des étiquettes de prix dans un supermarché par des autocollants contre la guerre. On est alors en mars 2022. Cette talentueuse artiste pétersbourgeoise de 32 ans est bouleversée par l’invasion de l’Ukraine décidée par le Kremlin. Elle participe à des manifestations de protestation, organise des événements musicaux pour la paix, dénonce l’offensive sur les réseaux sociaux…

Quand le mouvement Résistance féministe antiguerre propose de fausses étiquettes de prix à coller dans les magasins avec des messages sur les bombardements de Marioupol ou les massacres de civils, elle ne réfléchit pas. « Elle n’aurait jamais imaginé risquer une peine de prison pour ce geste, souligne Sonia Subbotina. Elle savait que c’était dangereux, mais elle pensait, au pire, écoper d’une amende. »

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Sasha Skochilenko lors d’une audience devant le tribunal de district de Vasileostrovsky à Saint-Pétersbourg, le 13 avril 2022. 

Le Comité d’enquête estime, lui, que Sasha Skochilenko a commis un « crime grave ». Il l’accuse d’avoir diffusé des « informations délibérément fausses » sur l’armée russe pour des motifs de « haine politique et d’inimitié », en vertu de l’article de 207.3 du Code pénal, tout juste adopté. La jeune femme ne reconnaît pas sa culpabilité. « Sasha était convaincue que les messages sur les étiquettes étaient vrais », déclare son avocate, Yana Nepovinnova.

C’est la dénonciation d’une cliente du magasin, une retraitée de 75 ans, qui a conduit à son arrestation, le 11 avril 2022. « Quand la grand-mère a vu les messages sur les étiquettes de prix, elle a été scandalisée. Une fois rentrée chez elle, elle a appelé la police, qui a lancé une enquête », relate le trentenaire Alex Belozorov, ami proche de Sasha Skochilenko, qui l’a connue sur les bancs du lycée. La jeune femme est identifiée par les vidéos de surveillance puis incarcérée. « Son arrestation a été un coup au cœur. Il m’est impossible de m’y habituer », dit sa mère, Nadejda Skochilenko, exilée en France chez sa fille aînée.

« Faire peur à tout le monde »

Depuis le début de la procédure judiciaire, la défense demande sans succès la levée de la détention provisoire en raison des problèmes de santé de la jeune femme. Sasha Skochilenko souffre de la maladie cœliaque, qui l’oblige à suivre un régime strict sans gluten. Elle présente également une insuffisance cardiaque, datant de l’enfance, et un trouble bipolaire. Mais les juges se montrent intransigeants. « Chaque audience sur les mesures préventives et son maintien en détention renforce ma colère face à l’injustice de l’État », déclare Nadejda Skochilenko. Elle n’est cependant pas surprise par la sévérité du traitement infligé à sa fille. « L’objectif des autorités est de faire peur à tout le monde. »

À Saint-Pétersbourg, Sasha Skochilenko est une artiste reconnue. Dessinatrice, poète et musicienne, elle a notamment publié plusieurs ouvrages tirés de son vécu personnel sur les thèmes de la dépression et du trouble bipolaire. Son affaire a reçu un fort écho auprès du public et ses proches ont mis en place un comité de soutien très actif autour d’elle. « Quand Sasha s’est retrouvée en détention, la couverture médiatique nous a beaucoup aidés, relate sa compagne. Sasha reçoit énormément de lettres de Russie, mais aussi d’autres pays. Des gens envoient de l’argent, il y a des actions menées dans des écoles en Europe… » Son avocate confirme : « C’est très important pour elle de voir qu’autant de personnes la soutiennent. Elle sent qu’à l’extérieur, on l’attend, on l’aime et on l’apprécie. »

Un soutien d’autant plus essentiel que Sasha Skochilenko n’a pu voir aucun de ses proches pendant toute la durée de l’enquête, jusqu’à mi-décembre 2022. Pour les non-membres de la famille, dont sa compagne, la première visite a eu lieu le mois dernier, en avril, un an après son arrestation. L’autorisation comprend désormais deux visites mensuelles d’une heure chacune. « Ce n’est pas beaucoup, mais comparé à l’interdiction totale de visite qu’on a supportée pendant un an, c’est une grande joie », dit de sa voix douce Sonia Subbotina. « Attention, précise toutefois Alex Belozorov, il n’est pas question de la serrer dans nos bras. On est chacun dans une cabine avec un téléphone. Entre nous, il y a une paroi de verre, puis une grille, puis une autre paroi de verre. »

Le cas de Sasha Skochilenko est emblématique de la Russie d’aujourd’hui, où les dénonciations sont désormais monnaie courante et où n’importe qui risque plusieurs années de prison pour toute critique ou avis divergent de la politique d’État. Après les lois adoptées dès mars 2022 contre les « fake news » et le « discrédit de l’armée », l’arsenal juridique se renforce chaque mois de nouvelles lois toujours plus punitives. En quinze mois, plus de 500 affaires pénales ont été ouvertes pour des actes antiguerre. Une centaine d’entre elles concernent des femmes, selon le décompte tenu régulièrement par l’ONG OVD-Infos.

« Le flot de la répression se poursuit sans discernement – toujours plus, et au mépris de tout. Même les femmes ayant des enfants, qui ont légalement droit à un sursis jusqu’à ce que leurs enfants soient grands, sont incarcérées », commente Natalia Zvyagina, directrice d’Amnesty International pour la Russie. En février dernier, la journaliste Maria Ponomarenko, 44 ans, a été condamnée à six ans de prison par le tribunal de Barnaoul, dans l’Altaï, pour avoir évoqué le bombardement du théâtre de Marioupol en Ukraine sur sa chaîne Telegram. Elle est mère de deux enfants mineurs.

« La sévérité des peines s’explique par le durcissement de la législation et l’irresponsabilité collective des exécutants. Les mâchoires du système répressif ne peuvent être desserrées une fois qu’une personne y a été jetée, soupire Natalia Zvyagina. Dans certains cas, il s’agit visiblement d’un funeste concours de circonstances. Pourquoi Sasha Skochilenko est-elle toujours en détention ? Il n’y a pas d’explication juridique logique mais il n’y a pas une seule personne qui puisse dire : “Arrêtez ! Que faisons-nous ?” Tout le monde attend un ordre venant d’en haut. Et ceux qui sont au sommet – le gouverneur, le président, les membres du Comité d’enquête et le FSB – se moquent du sort des gens. »

Tenir le coup

À Saint-Pétersbourg, deux autres femmes arrêtées presque en même temps que Sasha Skochilenko sont également accusées de « fausses nouvelles » sur l’armée. Olga Smirnova, 54 ans, est une figure renommée de l’opposition à Saint-Pétersbourg. Elle a beaucoup milité pour les Tatars de Crimée, emprisonnés pour des raisons politiques, et faisait partie d’un groupe d’initiative baptisé Résistance pacifique. La deuxième est Victoria Petrova, 29 ans, arrêtée pour avoir publié des messages contre la guerre postés sur son compte VKontakte, l’équivalent russe de Facebook.

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Victoria Petrova au tribunal de district de Kalininsky à Saint-Pétersbourg, le 20 mars 2023

Citoyenne ordinaire, Victoria Petrova travaillait comme manager de projet dans l’entreprise de son oncle et n’a jamais été une activiste. Elle aussi risque dix ans de prison. « Même les employées du centre de détention ne comprennent pas ce qu’elle fait en prison », déclare son avocate, Anastasia Pilipenko. À 36 ans, elle a déjà défendu de nombreux opposants politiques mais il s’agissait toujours de poursuites administratives. C’est la première fois qu’elle défend une prisonnière politique.

Les avocat·es de Sasha Skochilenko, Olga Smirnova et Victoria Petrova, sont en contact régulier et se soutiennent mutuellement. « On discute ensemble, on réfléchit à la meilleure stratégie de défense, on assiste aux audiences des autres quand on peut », précise Anastasia Pilipenko. Les trois accusées, elles, ont très rarement l’occasion de se croiser mais elles partagent les conditions de vie épouvantables du Centre de détention provisoire n° 5.

Des locaux délabrés avec des moisissures sur les murs, des problèmes d’eau chaude récurrents, la radio allumée toute la journée, sans possibilité de choisir la station, ni de moduler le volume du son, la surveillance vidéo permanente, l’interdiction de s’allonger sur le lit pendant la journée, les repas pris dans la cellule, l’unique heure de promenade quotidienne… Et un hiver pétersbourgeois particulièrement difficile à supporter dans ce vieux bâtiment sombre et mal chauffé… Les détenues ont énormément souffert du froid.

Malgré tout, elles tentent de tenir le coup et de conserver une santé physique et mentale correcte. Sasha Skochilenko dessine beaucoup, Victoria Petrova s’oblige à faire du yoga tous les jours. Elle lit également des ouvrages scientifiques sur la biologie et la génétique et répond aux nombreuses lettres et cartes postales qu’elle reçoit. « Au début de l’affaire, personne ne connaissait Victoria, mais grâce aux réseaux sociaux, elle a maintenant beaucoup de soutien. Des gens collectent aussi de l’argent pour lui acheter de la nourriture », se félicite Anastasia Pilipenko.

Les accusées restent aussi combatives. Sasha Skochilenko a rédigé plusieurs lettres ouvertes. « Peu importe ce que mes accusateurs essaient de faire de moi, peu importe comment ils essaient de me piétiner dans la boue, de m’humilier, de me placer dans les conditions les plus inhumaines, je retirerai le plus brillant, le plus incroyable et le plus beau de cette expérience – c’est l’essence même d’être un artiste », écrivait-elle le 15 avril 2022. « Le régime s’effondrera avant que ma libération conditionnelle n’arrive », a déclaré Maria Ponomarenko à l’annonce de sa condamnation en février dernier. À Saint-Pétersbourg, à chaque audience, Victoria Petrova se lève et déclare au tribunal : « J’exige l’arrêt de la guerre. »

Estelle Levresse sur mediapart.fr

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