la Cedeao active sa « force en attente »
L’organisation a ordonné « le déploiement » de sa « force en attente pour rétablir l’ordre constitutionnel », a déclaré son président à l’issue d’un sommet à Abuja.

Des hauts gradés de l’armée sénégalaise, lors du sommet de la Cedeao à Abuja, au Nigeria.
Les dirigeants des pays d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), opposés au coup d’Etat, ont ordonné, ce jeudi 10 août, « l’activation immédiate » de la « force en attente » de l’organisation régionale pour restaurer l’ordre constitutionnel au Niger, selon les résolutions lues à la fin du sommet à Abuja, au Nigeria.
L’organisation a ordonné « le déploiement de la force en attente de la Cedeao pour rétablir l’ordre constitutionnel au Niger », a déclaré le président de la Commission de la Cedeao Omar Touray à l’issue du sommet extraordinaire.
Il n’était pas immédiatement possible de déterminer ce que ce déploiement signifie concrètement pour le Niger.
APPIS
La Cedeao espère toujours « parvenir à une résolution pacifique »
Le président du Nigeria Bola Tinubu, à la tête de la Cedeao, avait affirmé avant la lecture des résolutions, espérer « parvenir à une résolution pacifique », ajoutant : « tout n’est pas perdu. » « Aucune option n’est exclue, y compris le recours à la force en dernier ressort. Si nous ne le faisons pas, personne d’autre ne le fera à notre place », a-t-il ajouté.
Le président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, a lui affirmé à la presse avant son départ du sommet « que la Cedeao était intervenue par le passé au Liberia, en Sierra Leone, en Gambie et en Guinée-Bissau » lorsque l’ordre constitutionnel était menacé. « Aujourd’hui, le Niger connaît une situation similaire et je tiens à dire que la Cedeao ne peut l’accepter », a-t-il ajouté. « Nous avons essayé de dialoguer avec les putschistes au Niger, nous avons envoyé des délégations et de hautes personnalités […] Mais ils gardent le président Bazoum en otage », a-t-il poursuivi.
Il s’agissait de la première réunion des dirigeants de la Cedeao depuis l’expiration de leur ultimatum lancé aux militaires lors d’un premier sommet de l’organisation le 30 juillet. A cette occasion, la Cedeao avait brandi une menace d’intervention militaire en cas de non retour à l’ordre constitutionnel d’ici dimanche 6 août.
Au Niger, un quarteron de généraux mafieux
Ne pas réagir au coup d’Etat au Niger, c’est prendre le risque d’un effet domino dans la région.
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Homme de l’ombre et « à poigne », le général Abdourahamane Tiani, chef de la garde présidentielle du Niger à l’origine de la chute du président élu Mohamed Bazoum, va désormais diriger un pays miné par la violence djihadiste et la pauvreté.
Il ne faut pas se tromper sur les motivations de la junte qui s’est emparée du pouvoir au Niger, le 26 juillet. Non, le général Tiani et ses sbires n’ont pas sauté sur le palais présidentiel de Niamey pour restaurer la sécurité du pays. Tout simplement parce que, contrairement à ce qu’ils affirment, Mohamed Bazoum, le chef de l’Etat démocratiquement élu en 2021, avait, lui, réussi au cours de son mandat à faire revenir un début de stabilité dans ce pays du Sahel soumis à de nombreuses crises à ses frontières. Grâce à l’efficacité de son armée, grâce aussi au soutien de la France. Non, le putschiste en chef, ancien responsable de la garde présidentielle n’a pas non plus agi sur ordre de Moscou ni d’une autre puissance étrangère. Pas plus qu’il a n’a reçu l’appui d’une large opinion publique, contrairement à ce que laissent croire des images largement relayées.
La vérité, c’est que cet Etat africain deux fois plus grand que la France et parmi les plus pauvres du monde est en passe de tomber sous la coupe réglée d’une clique galonnée en quête de prébendes, que le président déchu voulait justement nettoyer. La corruption des gradés n’est hélas pas nouvelle : en 2020, un audit chiffrait à 115 millions d’euros les détournements partis dans les poches des militaires nigériens entre 2017 et 2019.
Renverser ce quarteron de généraux mafieux serait d’utilité publique, comme le réclame la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Non seulement pour les 27 millions de Nigériens, mais également pour les voisins du Niger, qui craignent plus que jamais un effet domino.
Eric Chol
« Les djihadistes ont intérêt à de tels coups d’Etat »
La crise nigérienne sera, jeudi 10 août, au cœur de la réunion de la Cedeao, qui peut imposer des sanctions propices aux négociations, estime le chercheur Jean-Hervé Jézéquel.
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Des milliers de partisans du coup d’Etat militaire mené le 26 juillet par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) se sont rassemblés au stade Général Seyni Kountché, à Niamey, le 6 août.
Quelle sortie de crise pour le Niger ? Les dirigeants de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) vont en discuter, ce jeudi 10 août, à Abuja, la capitale du Nigeria. Jusqu’à présent, ils n’ont pas été entendus par les putschistes, qui ont refusé de réintégrer dans ses fonctions le président Mohamed Bazoum, malgré la menace d’une intervention armée. Mais d’autres cartes peuvent être jouées pour contraindre les militaires, explique Jean-Hervé Jézéquel, directeur du projet Sahel à l’International Crisis Group.
L’Express : Quel rôle la Cedeao peut-elle jouer dans la crise nigérienne ?
Jean-Hervé Jézéquel : Un rôle central. C’est elle, en quelque sorte, qui a pris les devants avec les réactions les plus visibles et les plus publiques aux événements de Niamey, par rapport à d’autres organisations internationales, comme l’Union africaine ou l’ONU. Ces derniers temps, elle a pu donner le sentiment qu’elle était impuissante et sans grand impact. Mais, après le coup d’Etat de 2020 au Mali, elle avait pris des sanctions économiques et financières qui avaient pesé dans les négociations et avait amené le Comité national pour le salut du peuple [CNSP, la junte qui avait pris le pouvoir] à faire beaucoup de concessions. C’est sans doute un modèle dont elle peut s’inspirer pour réagir au coup d’Etat au Niger
Pourtant, à l’époque, son influence sur le cours des choses au Mali n’a pas duré…
Oui, la Cedeao a eu du mal à maintenir un rapport de force, et le fait que la vice-présidence malienne a été laissée à un militaire s’est révélée décisive lors du coup d’Etat suivant, en 2021. Lors des deux coups d’Etat de 2022 au Burkina Faso, elle n’a en revanche pas fait grand-chose, se contentant de discussions sur le calendrier de la transition. A ce moment-là, l’idée était de ne pas aller à la rupture.
Pourquoi la Cedeao se montre-t-elle plus active dans le cas de la crise au Niger ?
Le Niger pourrait devenir le 4ᵉ pays sur les 15 membres de la Cedeao à être tenu par des militaires. Elle a le sentiment qu’une spirale dangereuse pourrait entraîner d’autres pays ouest-africains. La décision de réagir plus fortement vient aussi du fait que le Nigeria [poids lourd de la zone avec ses 215 millions d’habitants] a la volonté de jouer un rôle plus grand en son sein, sous l’impulsion du président élu cette année, Bola Tinubu, un civil dans un pays qui a connu des coups d’Etat militaires.
Quels sont les objectifs du président nigérian ?
La première des motivations du président Tinubu, c’est bien de mettre un terme à cette série de coups d’Etat militaires qui renversent des pouvoirs civils. Il y a aussi des considérations domestiques, avec la volonté d’ouvrir un nouveau chapitre après une élection nigériane très disputée. Mais l’opinion publique est partagée, comme l’opposition des sénateurs du nord du pays à une intervention militaire au Niger l’a démontré. Le Nigeria fait déjà face à différentes insurrections armées, comme Boko Haram dans le Nord-Est, mais également à un phénomène de militarisation du banditisme qui cause de sérieux problèmes aux forces de sécurité, fortement occupées.
En sait-on un peu plus sur les véritables motivations des putschistes et du général Tiani ?
L’événement est encore trop récent pour une ligne de lecture claire et complète. Il y a cependant des causes immédiates et d’autres plus structurelles. Au Burkina, les deux coups d’Etat étaient liés à des attaques djihadistes très meurtrières pour l’armée, créant de grands mécontentements au sein de la troupe. Au Mali, c’est à l’issue de plusieurs mois de mobilisation dans la rue contre le président IBK [Ibrahim Boubacar Keïta] et un processus électoral ressenti comme confisqué.
Au Niger, il n’y avait pas ces conditions et on ne s’y attendait pas à ce moment-là. Le président Bazoum a aussi hérité de l’équipe dirigeante de son prédécesseur, Mahamadou Issoufou, et a dû composer avec les équilibres bâtis avant lui. Derrière une grande complicité affichée, il y avait des tensions entre leurs clans. Une partie de ces tensions se sont cristallisées dans l’appareil sécuritaire. Dans un pays aux multiples coups d’Etat, l’armée est à la fois au service de l’Etat et un contre-pouvoir potentiel. Mohamed Bazoum aurait essayé de changer le personnel pour des personnes qu’il pensait plus fidèles. C’est dans ce contexte-là qu’a eu lieu le coup d’Etat.
Et pour les causes plus structurelles ?
Le Niger bénéficiait d’une continuité politique et d’un président élu démocratiquement, au terme d’une passation de pouvoir pacifique. Mais cet apparent succès a rendu moins visible le fait que la population nigérienne – une des plus pauvres du monde -, et en particulier la jeunesse, a, semble-t-il, perdu très largement confiance dans la démocratie pour réduire les inégalités et amener du changement rapidement. Par ailleurs, les attaques se sont réduites contre les forces de sécurité, mais les djihadistes continuent de prélever l’impôt sur des populations proches de la capitale. L’amélioration de la sécurité n’est pas perçue de la même manière par tout le monde.
Et puis les putschs au Mali et au Burkina ont démontré qu’on pouvait prendre le pouvoir par la force et obtenir le soutien populaire. Au fond, les militaires, avec leur discours de force, de revanche, séduisent facilement et apparaissent comme une alternative. C’était différent en 2010, lorsque les militaires nigériens ont pris le pouvoir. Ils ne l’ont pas gardé longtemps, car il y avait de fortes pressions internationales et intérieures. Et, dans leurs têtes, l’époque des coups d’Etat militaires réussis appartenait au passé.
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Selon Jean-Hervé Jézéquel, la Cedeao (ici, lors d’une réunion des chefs d’état-major le 2 août, à Abuja, au Nigeria), « qui a pris les devants avec les réactions les plus visibles et les plus publiques aux événements de Niamey, par rapport [à] l’Union africaine ou l’ONU », pourrait jouer « un rôle central » dans la sortie de crise.
Pourquoi ce putsch semble-t-il encore plus difficile à accepter pour la France ?
C’est le 4ᵉ d’une série qui commence à inquiéter. On se demande quand cela va s’arrêter. Il y a la crainte que des coups d’Etat ne touchent l’Afrique côtière, après l’Afrique sahélienne. La France a été, ces dix dernières années, le grand acteur des opérations de stabilisation de la zone sahélienne en tant que cheffe de file d’une intervention internationale conséquente. C’est cela qui a été remis en question ces trois dernières années.
Les coups d’Etat au Mali et au Burkina Faso ont révélé l’ampleur d’un rejet très fort de la France au Sahel, avec un passé colonial mal digéré et l’échec de l’opération de stabilisation au Sahel. Cela a amené la France à repositionner son dispositif. Emmanuel Macron avait décidé de réinvestir le Niger comme allié solide, avec un dispositif toujours important, qui viendrait plus en soutien des forces locales. Mais on a sous-estimé le rejet très fort de cette présence-là. Et les putschistes peuvent jouer là-dessus pour se constituer une large base de soutien. Ils ont ainsi réuni 30 000 personnes dans le stade de Niamey pour un rassemblement.
Les diverses aides, notamment humanitaires et économiques, au Niger sont suspendues. A quel point cela risque-t-il d’être préjudiciable pour le pays ?
Cela va peser sur un Etat dont une partie du budget est très dépendante des aides. Mais le Mali a montré qu’il était capable de tenir dans une certaine durée malgré les sanctions, sans qu’on sache encore pendant combien de temps. Les sanctions ne sont pas un outil magique et punissent plus la population que les dirigeants. Or celle du Niger est déjà très affaiblie et l’une des plus pauvres du monde. Le calcul de forcer la population à contraindre les dirigeants à des compromis peut avoir l’effet inverse et nourrir un mouvement de soutien aux militaires, comme au Mali. Le plus dur, pour l’instant, pour le Niger, c’est la fermeture des frontières, alors que le pays est enclavé avec comme principal port, celui de Cotonou, au Bénin.
Que peut-on craindre dans les mois et les années à venir pour le Niger, en proie à des attaques djihadistes ?
Les djihadistes ont intérêt à de tels coups d’Etat : cela fait partir des armées occidentales et ils peuvent revendiquer cela comme un succès. De plus, les putschs détournent un temps l’action des armées nationales, comme celle du Niger, qui prépare la défense de la capitale face au risque d’une intervention extérieure. Mais les régimes militaires qui se mettent en place arrivent aussi avec un discours de réponse forte contre les djihadistes, dont ils restent des adversaires farouches.
Au Mali, l’impact du départ des Français est plus incertain que ce que l’on en dit à Paris. La situation s’est détériorée dans certaines régions, améliorée dans d’autres, sans effondrement jusqu’ici. Les coups d’Etat s’inscrivent à la suite d’une décennie de détérioration de la situation. Et ni les régimes civils, ni les régimes militaires, ni les partenaires français ou russes n’ont trouvé la clef pour répondre de manière durable à ces insurrections djihadistes.
Clément Daniez