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Grèves, occupation, autogestion: l’histoire des Lip célébrée dans deux ouvrages

Sylvain Boulouque 

Entre 1973 et 1976, la France a vécu à l’heure de l’occupation de la manufacture horlogère de Palente par ses ouvriers et ouvrières. «Lip vivra!» compile des textes de l’époque et d’autres actuels, quand «Lip unité» livre le journal des acteurs du mouvement.

Les ouvriers des usines Lip, qui occupent leur usine de Palente, défilent dans les rues de Besançon le 4 mai 1976, avec pour slogan «Lip vivra». | AFP 
Les ouvriers des usines Lip, qui occupent leur usine de Palente, défilent dans les rues de Besançon le 4 mai 1976, avec pour slogan «Lip vivra».

Se référant à l’occupation de l’usine Lip de Palente entre 1973 et 1976, Jacques Bertin, poète et chanteur à texte, écrivait en 1978 dans «À Besançon»: «Vous vous êtes mis debout. Soudain, vous étiez devenus l’espoir du monde.» Dans son «Blues parlé du syndicat» (1978), François Béranger évoque lui aussi ce conflit social, devenu le symbole d’une autre vision de l’usine.

Cinquante ans après, la mémoire des Lip demeure particulièrement vive. On ne compte plus le nombre de textes sur les ouvriers de cette manufacture horlogère de Besançon, dont le plus abouti est celui de l’historien américain Donald Reid, L’Affaire Lip (1968-1981).

Deux ouvrages célèbrent les 50 ans de l’événement. Lip vivra! – Cinquante ans après, ce que nous dit la lutte des Lip reprend plusieurs textes des années 1970 sur l’usine, et d’autres récents sur la mise en perspective de la grève et du conflit social. Lip unité – Écrire en luttant. Les ouvrier·es de Lip et leur journal est la réédition des écrits des ouvrières et des ouvriers, publié entre les mois de juillet 1973 et de février 1974, permettant d’accéder à leur parole sur plusieurs mois.

Lip, un géant de l’horlogerie

Pour mémoire, l’entreprise Lip a été fondée en 1867 par Emmanuel Lipmann, un horloger ayant ouvert une boutique dans la Grande Rue de Besançon. Sa taille grossissant, une usine fait son apparition sur les hauteurs de la ville, au nord-est de la capitale de la Franche-Comté, dans le quartier industriel de Palente, en pleine rénovation. Nous sommes alors dans les années 1960, et la fabrique assure l’une des plus importantes productions de montres à l’échelle mondiale.

Le petit-fils d’Emmanuel, Fred, qui a séjourné aux États-Unis en 1928, prend la tête de l’entreprise en 1946 et transforme le modèle de production. La manufacture passe de l’artisanat au travail à la chaîne. L’horloger innove, il fabrique les premières montres électriques, permettant à l’entreprise de prospérer. Lip reprend à l’époque le modèle de gestion du paternalisme autoritaire et patriarcal. Les femmes y sont très majoritaires, elles représentent 77% des ouvrières spécialisées, mais 90% de l’encadrement est masculin. Il en est de même chez les délégués de l’usine: les responsables syndicaux sont quasiment exclusivement des hommes.

Les idées de Mai 68 infusent et diffusent à Besançon, où l’usine a alors été occupée pendant quinze jours. Face à ces bouleversements, Fred Lip accepte la transformation des relations humaines dans l’entreprise. Et en 1970, après une nouvelle grève de trois semaines, le directeur accepte une augmentation des salaires nettement supérieure à celles accordées dans les autres sociétés du territoire national.

De la grève à l’autogestion

Par la suite, les mouvements sociaux se multiplient dans la fabrique. La marque connaît des difficultés financières croissantes, qui entraînent une transformation de l’entreprise et sa fermeture partielle en 1973. Lors d’une réunion préparant l’annonce de la fermeture, les délégués syndicaux découvrent la nature du plan de licenciement, qui sera rejeté par le comité d’entreprise. Commence alors une configuration inédite, avec la grève et l’occupation de l’usine principale, où les ouvrières et ouvriers contrôlent et vendent la production.

Le corps ouvrier décide en effet de cacher les montres déjà réalisées. Le 18 juin 1973, il fait fonctionner l’usine pour son propre compte, avec le slogan «On fabrique, on vend, on se paie». Les deux ouvrages rendent compte de l’occupation, dans un récit réalisé par les grévistes pour le second, quand Lip vivra! donne l’occasion à ses principaux acteurs de se souvenir de cette histoire.

Les ouvrières débordent les organisations syndicales traditionnelles quand il s’agit d’occuper l’entreprise puis de fabriquer, vendre et se payer, elles bouleversent les hiérarchies et les normes. La CFDT est alors une alliée du corps ouvrier de la manufacture.

L’entreprise devient, pour un temps, un espace autogéré. Pendant trois mois, la France vit à l’heure des Lip, entre unes de journaux et manifestations de soutien. Près de 100.000 personnes se rendent ainsi dans la capitale du Doubs le 29 septembre 1973. Lip vivra! rappelle l’importance de ces marches, Lip unité saisit sur le vif le sentiment de solidarité ressenti au sein de la fabrique.

Plus qu’une expérience, un symbole

L’évacuation de la manufacture par les forces de l’ordre a lieu alors qu’une négociation est en cours. Malgré tout, les ouvrières arrivent à poursuivre sur d’autres sites la production, et la gauche manifeste sa solidarité sur l’ensemble du territoire. Chaque travailleur de la manufacture est désormais associé au processus de production, les décisions sont prises en assemblée générale. Là encore, le journal des occupants donne à lire leurs réactions.

Après différentes négociations, une solution est trouvée pour que les ouvriers puissent retravailler dans la manufacture, dont le repreneur est un militant du Parti socialiste unifié. La production reprend avec une organisation autogestionnaire de l’usine. Si l’assemblée générale rejette la première offre de reprise proposée, elle accepte, en janvier 1974, l’accord de Dôle qui met fin à l’expérience et met en place un plan de relance.


Que reste-t-il aujourd’hui du «mariage de Lip et du Larzac»?

L’usine Lip est devenue un symbole, objet de réflexion sur le travail, les hiérarchies sociales et sexuelles, comme le soulignent les articles repris dans Lip vivra!. La structuration des revendications féministes est mise en valeur dans les deux ouvrages, même si la principale figure des Lip demeure un homme: Charles Piaget, le responsable de la CFDT dans l’usine et militant autogestionnaire de toujours.

La lutte qui a ébranlé les convictions

Fin 1977, les travailleurs créent six sociétés coopératives ouvrières de production (Scop), nommées «Les industries de Palente», et fabriquent une partie des montres de l’entreprise. Certaines d’entre elles ont vécu pendant plusieurs années. Mais les différents plans de relance échouent. L’usine de Palente ferme ses portes en 1981.

Une partie des organisations de gauche ont vu dans la forme d’organisation des Lip la mise en œuvre d’une expérience autogestionnaire, bénéficiant du soutien de la population bisontine. La lutte des Lip est en effet devenue un champ d’expérimentation et de prédiction politique qui remet en cause les certitudes. Elle a ébranlé les convictions d’une partie des marxistes et a favorisé et accompagné la diffusion de la culture autogestionnaire.

Les Lip sont aussi révélateurs des blocages institutionnels et des jeux de pouvoir. Le modèle autogéré sous la forme de Scop reste aujourd’hui une alternative aux délocalisations et aux fermetures d’usines. Comme si, cinquante ans après, les Lip continuaient à occuper symboliquement la mémoire commune.

Lip vivra! – Cinquante ans après, ce que nous dit la lutte des Lip, Syllepse, 232 pages,, 15 euros, paru le 17 juin 2023

Lip unité – Écrire en luttant. Les ouvrier·es de Lip et leur journal, Syllepse, 246 pages, 25 euros, paru le 2 juin 2023

Sylvain Boulouque 

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