Andreï Soldatov : « La mort de Prigojine marque un tournant encore plus totalitaire pour Poutine »
Pour le journaliste d’investigation russe, la fin spectaculaire d’Evgueni Prigojine confirme la reprise en main totale du pouvoir par Poutine, deux mois après l’humiliation de la rébellion avortée de Wagner.
Il est l’un des meilleurs connaisseurs des arcanes du Kremlin. Journaliste d’investigation spécialisé dans les services secrets, fondateur du célèbre site d’information indépendant Agentura.ru, Andreï Soldatov a quitté la Russie en 2020 et vit en exil à Londres. Chercheur pour le Center for European Policy Analysis (Cepa) et collaborateur de la prestigieuse revue Foreign Affairs, il a récemment publié avec Irina Borogan Exilés, émigrés et agents russes (Gallimard). Pour L’Express, il analyse les conséquences de la (probable) mort spectaculaire d’Evgueni Prigojine, patron du groupe Wagner, qui, deux mois après sa rébellion avortée, a fini son rocambolesque parcours dans les débris d’un avion privé entre Moscou et Saint-Pétersbourg.
Pour Andreï Soldatov, il fait peu de doute que ce crash porte la signature de Vladimir Poutine, un animal politique de sang-froid qui s’est si souvent vengé des « traîtres » de façon aussi brutale que méthodique. Selon lui, le maître du Kremlin a depuis deux mois réussi à reprendre le contrôle après « l’humiliation » de la révolte de Prigojine, ce qui présage sans doute d’un tournant encore plus « totalitaire » et « stalinien » du régime. Entretien.
Joe Biden s’est dit « pas surpris » par la vraisemblable mort spectaculaire d’Evgueni Prigojine. L’êtes-vous ?
Andreï Soldatov : J’étais en réalité plutôt surpris. Je pensais que Poutine avait trouvé une façon d’utiliser Prigojine, et que cela durerait quelques mois encore, au moins. Pour être franc, je ne crois pas au symbolisme de la date du 23 août, le fait que ce soit deux mois précisément après la rébellion de Wagner.
Y a-t-il, selon vous, encore des doutes sur le fait qu’il s’agirait d’un assassinat commandité par Poutine ?
Tous les gens à qui j’ai parlé ont immédiatement présumé qu’il s’agissait de Poutine. Personne ne croit à un autre scénario. C’est intéressant, car, dans tous les cas précédents, comme pour Anna Politkovskaïa ou Boris Nemtsov, l’opinion publique russe a toujours envisagé d’autres options, pensant qu’il s’agissait d’éléments incontrôlés de l’armée ou de services de sécurité, mais pas Poutine lui-même. Dans le cas de Prigojine, personne ne pense qu’il s’agit de quelqu’un d’autre.
Poutine a fait un travail « spectaculaire » pour rétablir son contrôle politique depuis deux mois. Il ne s’agit pas que de Prigojine. Sa grande préoccupation, c’est l’armée. Il a emprisonné les éléments radicaux comme le blogueur ultranationaliste Strelkov [NDLR : de son vrai nom Igor Guirkine], il s’est débarrassé du général Sergueï Sourovikine et de ses proches. Et, finalement, il a réglé le cas de Prigojine. Il a agi de façon très systématique.
Mais que faisait Prigojine toujours en Russie, alors que beaucoup pressentaient que sa tête était mise à prix par Poutine ?
Officiellement, le régime avait abandonné toutes les charges contre lui. En même temps, on qualifiait Prigojine de « mercenaire », mais il n’avait pas d’autres clients que le Kremlin. Il devait tout au pouvoir russe. Ces derniers jours, il avait sans doute affronté des difficultés en Afrique, ce qui expliquerait pourquoi il est revenu en Russie pour gérer cela.
Pourquoi Poutine a-t-il attendu deux mois s’il savait qu’il allait éliminer Prigojine ?
Poutine est un politicien avec un sang-froid extrême, et très calculateur. Il prend son temps pour évaluer les risques et la situation, avant d’agir. Pour Prigojine, il a d’abord dû le faire sortir de la scène politique russe, en l’envoyant en Biélorussie. Il devait ensuite trouver une solution en Afrique, et gérer les troupes de Wagner là-bas. Il devait enfin voir ce qu’il voulait faire des soldats de Prigojine en Biélorussie, et c’est sans doute la Pologne qui est désormais ciblée. Tout ça a pris un peu de temps, d’où les deux mois.
Quelle sera la réaction de la population russe à la mort de Prigojine, qui était devenu une figure populaire ?
La popularité de Prigojine a décliné après sa mutinerie. Il y a un fort traumatisme psychologique en Russie en ce qui concerne les révolutions. Même les libéraux les craignent. En France, je sais que vous avez toute une mythologie positive autour de la révolution, mais, en Russie, c’est un repoussoir. Tout le monde veut éviter une nouvelle révolution, tant 1917 a été le pire événement jamais arrivé dans l’histoire de notre pays. Des militaires aux libéraux, en passant par le Kremlin et les services de sécurité, personne ne veut de ce scénario. C’est pourquoi Prigojine a immédiatement perdu de sa popularité après sa tentative de rébellion.
Et comment réagira l’armée russe ?
Wagner n’était plus impliqué dans les combats face à la contre-offensive ukrainienne. L’armée régulière a repris le contrôle. Certains militaires partagent sans doute les critiques émises par Prigojine contre le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, et contre le chef d’état-major, Valeri Guerassimov. Mais Poutine a répondu à ce ressentiment en faisant emprisonner Strelkov. C’était un message fort envoyé à l’armée, faisant comprendre que toute critique contre les généraux était devenue impossible. Les militaires russes peuvent avoir leurs problèmes, mais ils doivent les garder pour eux et ne pas s’exprimer sur les réseaux sociaux ou sur les blogs.
Le message envoyé par Poutine à l’élite russe avec la mort de Prigojine vous semble-t-il efficace ? Tout le monde va-t-il rentrer dans le rang ?
Oui. Poutine a renforcé son contrôle sur le pouvoir, et il n’y a aujourd’hui aucun espace pour une quelconque forme de contestation. En même temps, Prigojine était totalement unique. Il n’y avait que lui, et peut-être Ramzan Kadyrov, qui pouvait faire quelque chose de totalement fou et risqué. Les généraux russes n’agiraient jamais de cette façon. Mais le fait que les services de sécurité aient, au départ, été très passifs face à la mutinerie de Prigojine pouvait poser question. C’était le signe que, si quelque chose arrivait à l’intérieur du Kremlin, personne n’interférerait. Pour Poutine, c’était évidemment un très mauvais message.
Pendant un moment, Poutine a semblé faible. Afin de gérer rapidement cette mutinerie, il a dû faire des sacrifices. Par exemple, il a appelé Alexandre Loukachenko [le président biélorusse]. Pour Poutine, qui a un complexe de supériorité avec toute sa propagande sur la Grande Russie, se faire aider par un petit dirigeant à Minsk pour gérer ses problèmes, cela ne pouvait être qu’une humiliation. Il devait donc rétablir sa réputation, à la fois à l’international et à l’intérieur du pays.
Litvinenko, Skripal… Comment expliquer que Poutine a toujours voulu se venger des « traîtres » en laissant sa signature sur ces assassinats ou tentatives d’assassinat ?
Poutine n’est absolument pas émotionnel. Il sait qu’un assassinat, c’est deux choses à la fois. D’abord, vous vous débarrassez de fauteurs de troubles. Et ensuite, vous envoyez un message. Et Poutine est vraiment très bon pour faire passer des messages. Il utilise chaque assassinat, chaque liquidation comme un message à destination de ses élites ou de la société russe. Pour Skripal, on peut penser que c’était un échec. Skripal a survécu à son empoisonnement et on a identifié deux agents du GRU [NDLR : service de renseignement militaire]. Mais de nombreuses personnes en Russie et à l’étranger ont perçu cela comme étant le signe que Poutine pouvait envoyer des agents à vos trousses jusqu’en Angleterre, et qu’il fallait donc être extrêmement prudent. De ce point de vue, ce fut une réussite.
C’est la même chose pour Prigojine. Si Poutine est prêt à abattre un jet privé, tuant plusieurs personnes totalement innocentes, comme l’équipage de l’avion, qui n’avait rien à voir avec les crimes de Prigojine, le niveau de brutalité envoie un message très, très puissant.
Wagner ne jouait plus aucun rôle en Ukraine, mais restait important en Afrique. Comment Poutine va-t-il gérer l’après-Prigojine ?
C’est bien pour ça que Poutine a pris deux mois. ll s’est demandé comment il pouvait maintenir son influence et ses positions en Afrique, tout en se débarrassant de Prigojine. Mais les combattants de Wagner en Afrique sont bien plus compétents que ceux qui sont en Ukraine et en Russie. Ce sont de vrais mercenaires. Si, demain, un responsable du renseignement militaire leur dit : « Ecoutez, maintenant, vous travaillez pour nous », ils suivront. Peut-être que le nom de Wagner va changer, mais la présence militaire russe en Afrique se poursuivra. Pour Poutine, c’est un enjeu bien trop important.
Entrons-nous dans une nouvelle phase du régime russe, avec un durcissement du pouvoir ?
C’est le cas, semble-t-il. La contre-offensive ukrainienne ne semble pas très fructueuse pour l’instant, ce qui fait qu’elle n’a pas d’effets en interne en Russie. Il y a des attaques de drones presque chaque jour, mais, à l’heure actuelle, les gens sont bien plus effrayés par Poutine que par les drones ukrainiens. Surtout dans la bureaucratie et dans l’élite.
L’armée russe a regagné en confiance. Elle craint moins qu’au début les nouveaux équipements militaires occidentaux. Nous ne savons pas ce qui va arriver avec les F-16. Mais, pour l’instant, Poutine a trouvé une façon pour reprendre le contrôle de tout.
Après Prigojine ou le général Sourovikine, démis de ses fonctions, la purge va-t-elle s’étendre ?
Une répression sélective est en cours. C’est une façon pour Poutine d’envoyer un message à l’élite russe, de lui faire comprendre qu’elle doit plus craindre les purges que les drones ukrainiens. Un exemple illustre bien la situation, ce sont les récentes attaques de drones contre des tours à Moscou. L’un des bâtiments touchés héberge trois ministères russes, dont celui du Développement digital – un ministère très important à l’heure actuelle en Russie, parce qu’il est chargé de se procurer des semi-conducteurs, nécessaires notamment pour les missiles russes. Un mois avant l’attaque de drones, le ministre adjoint a été arrêté et envoyé en prison. Imaginez le stress des bureaucrates russes, qui craignent d’un côté d’être tués par des drones et qui, de l’autre, constatent qu’un de leurs dirigeants a été arrêté.
Pour Poutine, instiller cette peur de la répression est la méthode la plus efficace pour s’assurer qu’il garde complètement le contrôle. Généralement, il ne cible pas un dirigeant, mais son nº 2 : un ministre adjoint, par exemple. En Russie, tout le monde comprend le message. Vous arrêtez une personne non pas en raison de ce qu’elle a fait, mais pour que le FSB puisse obtenir des renseignements sur d’autres gens dans son service. Donc, si une personne est arrêtée dans un ministère, tout le monde prend peur.
Quelle est la stratégie de Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine : jouer l’usure des Occidentaux et attendre l’élection américaine ?
Oui, je pense que son plan est d’attendre. Le régime russe est plein d’espoir pour l’élection présidentielle américaine, il pense que celle-ci pourrait changer la donne. Le Kremlin constate que les journaux occidentaux parlent des difficultés de la contre-offensive ukrainienne, et il essaie d’identifier des signes de faiblesse, en espérant que les Occidentaux commencent à se lasser de cette guerre et réduisent leur aide à l’Ukraine.
Parallèlement, un facteur de politique intérieure va entrer en ligne de compte : l’élection présidentielle russe, en 2024. Ce qui pourrait être un problème au cas où les Ukrainiens engrangeraient davantage de succès sur le champ de bataille, car cela forcerait Poutine à lancer une nouvelle vague de mobilisation. Or il sait que cela affecterait son prestige et son niveau de popularité. Si la situation est désespérée, il pourrait ne pas avoir le choix. Le pays deviendrait alors encore plus totalitaire, plus fermé et sous contrôle des services de sécurité.
Cette élection est-elle importante pour lui ?
Oui. Il faut comprendre que cet homme a joui d’une immense popularité pendant des années. C’est psychologique, il ne peut pas y renoncer du jour au lendemain. Poutine pense toujours qu’il est extrêmement populaire et, d’une certaine manière, il l’est encore. Le problème, c’est que son parti politique ne l’est pas vraiment. ll va donc devoir faire de gros efforts pour rassurer les Russes. On constate que la guerre affecte sa popularité et le force, en quelque sorte, à adopter un chemin plus totalitaire.
Avant la guerre, la figure de Staline était déjà assez populaire, mais le Kremlin ne voyait pas forcément cela d’un très bon œil. Mais, depuis le début du conflit, Poutine a besoin de mobiliser sa population, et on voit que le culte de Staline devient de plus en plus accepté. Il y a des monuments à la gloire de Staline. Une nouvelle unité de volontaires, tout récemment, a été lancée sous le nom de « Les Faucons de Staline ». La logique des événements force Poutine à devenir de plus en plus totalitaire et stalinien.
Thomas Mahler et Cyrille Pluyette