Inondations en Libye : des barrages fragilisés par «des années de négligences»
Inondations en Libye : un bilan humain encore incertain à Derna ( 2800 morts et autant de disparus)…
Une semaine après les inondations dévastatrices dans la ville de Derna, les services de secours locaux épaulés par des équipes étrangères recherchent les corps de milliers d’autres personnes toujours portées disparues

Veronika Dorman
Le bilan des victimes en Libye est encore très incertain. Une seule certitude il sera élevé. Ce matin, l’ONU avancait un bilan d’au moins 11.300 morts et 10.100 portées disparues dans la seule ville de Derna, dans l’est de la Libye, ravagée il y a près d’une semaine par des inondations sans précédent. L’Organisation des nations-unies attribuaient ces chiffres au Croissant rouge libyen qui a démenti ces chiffres peu après. « Nous nous étonnons de voir notre nom mêlé à ces chiffres. Ils ajoutent à la confusion, à la détresse des familles des disparus », a déclaré à l’AFP depuis Benghazi, grande ville de l’Est, son porte-parole, Taoufik Chokri. « Nous n’avons pas fourni de tels chiffres. »
Les inondations ont par ailleurs fait au moins 170 morts dans d’autres endroits de l’est de la Libye, a-t-il ajouté. « Ces chiffres devraient augmenter alors que les équipes de recherche et de sauvetage travaillent sans relâche », a averti le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA). un chiffre démenti par le Croissant-Rouge en Libye. « Nous nous étonnons de voir notre nom mêlé à ces chiffres. Ils ajoutent à la confusion, à la détresse des familles des disparus« , a déclaré à l’AFP depuis Benghazi le porte-parole du Croissant-Rouge libyen, Taoufik Chokri.
Des corps enterrés chaque jour
La tempête Daniel qui a frappé dans la nuit de dimanche à lundi Derna, une ville de 100.000 habitants, a entraîné la rupture de deux barrages en amont provoquant une crue de l’ampleur d’un tsunami le long de l’oued qui traverse la cité. Elle a tout emporté sur son passage.
« La situation humanitaire reste particulièrement sombre à Derna », a affirmé l’OCHA, selon qui la ville manque d’eau potable et au moins 55 enfants ont été empoisonnés après avoir bu de l’eau polluée. De sous les décombres de quartiers dévastés par les flots ou en pleine mer, des dizaines de corps sont sortis et enterrés chaque jour au milieu d’un paysage de désolation. Selon les témoignages d’habitants, la plupart des victimes ont été ensevelies sous la boue ou emportées vers la Méditerranée..
Des recherches difficiles
D’autres équipes de secours libyennes et étrangères annoncent retrouver des corps chaque jour, mais les recherches sont rendues difficiles par les tonnes de boue qui ont recouvert une partie de la ville. Des secouristes sont obligés la plupart du temps de dégager la terre à l’aide de pelles pour rechercher des corps dans des bâtiments dévastés.
Le travail des secours et des équipes de recherche est par ailleurs entravé par le chaos politique qui prévaut dans le pays depuis la mort du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011, avec deux gouvernements rivaux, l’un à Tripoli (ouest), reconnu par l’ONU, et l’autre dans l’Est. Les autorités ont indiqué avoir entamé par ailleurs le processus compliqué d’identification et de recensement des corps, dont plusieurs centaines avaient été enterrés à la hâte les premiers jours.
De l’aide de plusieurs pays
Othman Abdeljalil a en outre démenti des informations sur une possible évacuation de la ville, affirmant que « certaines zones » seulement pourraient être « isolées » afin de faciliter les secours. Il a ajouté que ses services en coordination avec l’OMS allaient « intensifier les efforts dans le domaine de l’assistance sociale et psychologique ».
Des échantillons d’eau sont prélevés et analysés chaque jour pour éviter une éventuelle contamination, a-t-il insisté, appelant les habitants de la ville à ne plus utiliser les eaux souterraines. Face à la catastrophe, la mobilisation internationale reste forte. Le ballet des avions d’aide se poursuit à l’aéroport de Benina de Benghazi, la grande ville de l’Est, où des équipes de secours et d’assistance d’organisations internationales et de plusieurs pays continuent d’affluer.
Quelle est la part de l’impétuosité des éléments et quelle est celle de la négligence humaine dans la catastrophe libyenne ? La tempête Daniel fut certes violente, mais les deux barrages qui ont rompu à Derna dimanche dernier, provoquant des inondations catastrophiques et meurtrières, présentaient depuis longtemps des fissures que les autorités, bien qu’averties, n’ont jamais pris la peine de réparer.
Le procureur général libyen, Al-Seddik al-Sour, a annoncé vendredi soir l’ouverture d’une enquête afin de déterminer dans quelle mesure l’affaire est entachée de corruption et de négligence. Les personnes impliquées seront poursuivies, a indiqué le procureur, qui a décidé d’augmenter le nombre d’enquêteurs dans la région pour accélérer les investigations.
«C’est l’une des conséquences des querelles»
Les deux barrages avaient été construits dans les années 70 par une entreprise yougoslave «non pas pour collecter de l’eau mais pour protéger Derna des inondations», a précisé Al-Seddik al-Sour. Avant leur construction, Derna avait été frappée par une série d’inondations importantes causées par des crues de l’oued qui la traverse, notamment en 1941, 1959 et 1968. Dès 1998, la direction des barrages en Libye avait signalé des fissures sur les deux ouvrages. Deux ans plus tard, les autorités chargeaient un bureau d’études italien d’évaluer les dégâts. Le cabinet confirme les lézardes et recommande même la construction d’un troisième barrage pour protéger la ville, toujours selon le procureur général libyen.
En 2007, le régime de Muammar al-Kadhafi confie à une compagnie turque les travaux de réparation. Faute de paiement, la société n’entame les travaux qu’en octobre 2010, avant de les suspendre moins de cinq mois plus tard, dans la foulée de la révolution de 2011 qui a renversé le dictateur. Depuis, un budget est alloué chaque année à la réparation des deux barrages, mais aucun des gouvernements successifs n’a entrepris les travaux. Dans un rapport publié en 2021 par le Bureau d’audit libyen (l’équivalent d’une Cour des comptes), il apparaît que les deux barrages n’ont jamais été entretenus, et ce, malgré les plus de 2 millions de dollars de fonds alloués à cette fin en 2012 et 2013.
Rongée par les divisions depuis la chute de Kadhafi, la Libye est gouvernée par deux administrations rivales, l’une à Tripoli (à l’Ouest), reconnue par l’ONU et dirigée par le Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah, l’autre dans l’Est, affiliée au camp du puissant maréchal Khalifa Haftar. C’est dans une zone contrôlée par ce dernier que la catastrophe s’est produite. Dbeibah a estimé jeudi que l’absence de plans de développement adéquats et «l’usure causée par le temps» y avaient contribué. «C’est l’une des conséquences des querelles, des guerres et de la dilapidation des fonds», avait-il déclaré lors d’une réunion avec des ministres et des experts, retransmise en direct à la télévision. «L’enquête inclura également les autorités locales ainsi que les gouvernements consécutifs soupçonnés de négligence», a dit le procureur général, qui a officiellement compétence sur le pays entier.
«Des années de négligences»
Dans une étude publiée en novembre 2022, l’ingénieur et universitaire libyen Abdel-Wanis Ashour mettait en garde contre une «catastrophe» menaçant Derna si les autorités ne procédaient pas à l’entretien des deux barrages. Malgré cet avertissement, et nonobstant les moyens financiers dont dispose le premier pays pétrolier d’Afrique, les travaux n’ont pas été entrepris. Petteri Taalas, le patron de l’Organisation météorologique mondiale, qui dépend de l’ONU, a estimé cette semaine que «la plupart des victimes auraient pu être évitées», pointant du doigt la désorganisation liée à l’instabilité politique en Libye.
Le barrage supérieur avait une capacité de stockage de 1,5 million de mètres cubes d’eau, le barrage inférieur pouvait en contenir 22,5 millions. Mais il est encore trop tôt, selon les experts, pour affirmer la cause première de la rupture : des précipitations extrêmes ou l’état de délabrement des structures. D’après leurs observations, les barrages sont probablement constitués de sols ou de roches déversés et compactés, qui ne sont pas aussi résistants que le béton. «Ces barrages sont susceptibles de déborder [lorsque l’eau dépasse la capacité d’un barrage], et si les barrages en béton peuvent survivre au débordement, les barrages en enrochement ne le peuvent généralement pas», explique à la BBC le professeur Dragan Savic de l’université d’Exeter, expert en ingénierie hydraulique au Royaume-Uni. Après «des années de négligence, ne pas avoir procédé à des lâchers de barrage à l’approche de la tempête» a eu l’effet d’une «bombe à retardement», explique Anas El Gomati, analyste au Sadeq Institute, rejetant la faute sur les autorités du maréchal Haftar, qui «ont commis des erreurs de calcul tragiques et criminelles et n’ont pas assumé leurs responsabilités».
Veronika Dorman