« Puisque l’alimentation n’est pas une marchandise comme les autres, étendons les principes de la Sécurité sociale à l’alimentation »
Face à la « violence alimentaire » que connaissent un nombre croissant de Français, l’anthropologue Bénédicte Bonzi, le paysan Jean-Claude Balbot, l’économiste Maxime Combes et l’agronome Mathieu Dalmais proposent, dans une tribune, la création d’une nouvelle branche de la Sécurité sociale permettant à la fois d’éradiquer la faim, de rendre l’agriculture juste et soutenable et de renforcer la démocratie.
L’appel des Restos du cœur lancé le dimanche 3 septembre éclaire d’un jour nouveau l’urgence d’étendre le domaine d’intervention de la Sécurité sociale à l’alimentation. Du moins, si l’on prend au sérieux l’objectif que Pierre Laroque lui avait assigné en 1946 : « débarrasser tous les travailleurs de cette obsession de la misère, de cette menace du lendemain qui pèse constamment sur eux et qui paralyse les possibilités d’expansion de leur personnalité ».
Si les menaces du chômage, du non-accès aux soins, d’une vieillesse misérable et du mal-logement n’ont pas été éradiquées, celle de la faim, que les structures de l’aide alimentaire n’arrivent plus à pallier, prend une ampleur inédite. Un récent rapport du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) indique que 16 % des personnes interrogées disent ne pas manger à leur faim en France, contre 9 % en 2016. Ce chiffre bondit à 24 % chez les moins de 40 ans, et à 31 % chez les personnes à faibles revenus.
Alors que la France est toujours la 7e puissance économique mondiale et que la richesse moyenne par habitant a crû de 15,7 % depuis 2012, le recours à l’aide alimentaire a triplé entre 2012 et 2022 et les Restos du cœur ont déjà reçu 18 % de personnes en plus en 2023. Quelle violence alimentaire à l’heure où l’on n’a jamais compté autant de millionnaires dans le pays, et où la richesse des milliardaires s’est envolée, tout comme les profits et les dividendes du CAC40 !
Une aide alimentaire de 150 euros par mois pour tous
A court terme, il faut bien entendu répondre à l’appel à l’aide lancé par les Restos du cœur, rejoints depuis par le Secours catholique et le Secours populaire. Sans oublier que l’inflation de ces deux dernières années, qui joue un rôle majeur dans l’explosion du nombre des recourants à l’aide alimentaire, doit être jugulée au mieux. Y compris (et surtout ?) par une augmentation similaire et sans retard des salaires, pensions de retraite, aides sociales, etc.
Enfin, il est urgent de réhabiliter un impôt juste et bien utilisé en le rendant plus progressif, moins pesant sur celles et ceux qui ont peu, et plus exigeant envers celles et ceux qui accumulent sans limite. Mais cela ne saurait suffire à éradiquer ce mal profond qui ronge nos sociétés de l’intérieur : la faim dans un pays riche.
Une voie alternative, qui commence à être expérimentée aux quatre coins du pays, pourrait être empruntée : puisque l’alimentation n’est pas une marchandise comme les autres, nous relayons ici la proposition qui consiste à étendre les principes de la Sécurité sociale à l’alimentation. Concrètement, il s’agirait d’allouer à chaque personne résidant sur le sol français 150 euros par mois destinés à acheter de la nourriture.
Transformer notre système alimentaire pour éradiquer la faim
Pourquoi 150 euros ? Parce que cela est plus que le budget alimentaire mensuel d’une personne précaire, autour de 100 euros, et moins que le budget mensuel moyen d’environ 220 euros. Et parce que c’est le moyen le plus efficace pour garantir que l’alimentation cesse d’être la variable d’ajustement de revenus de plus en plus grevés par des dépenses contraintes (logement, etc.).
Fondée sur trois piliers – l’universalité, le conventionnement et la cotisation – la Sécurité sociale de l’alimentation (SSA) vise à transformer en profondeur notre système alimentaire pour éradiquer la faim, rendre l’agriculture soutenable et renforcer la démocratie. C’est un droit à la dignité, un droit à l’accès à une alimentation choisie, de bonne qualité et produite dans des conditions soutenables.
Universalité d’accès car tout le monde y aurait droit, en cotisant selon ses moyens et en l’utilisant selon ses besoins. Financement par cotisation pour une solidarité effective et sortir des logiques du marché une part conséquente de notre système alimentaire. Enfin, conventionnement des produits entre producteurs et consommateurs pour garantir un revenu digne aux premiers et un prix supportable aux seconds, dans le cadre d’un fonctionnement démocratique au sein de caisses locales en charge de l’organisation concrète de cette nouvelle branche de la Sécurité sociale.
La lutte contre la faim, un nouveau combat social
Se nourrir ne doit plus être une angoisse du quotidien : nous ne pouvons nous satisfaire que tant de nos compatriotes sautent des repas, réduisent la quantité et la qualité de leurs aliments, ni qu’ils soient contraints de dépendre d’une aide alimentaire reposant sur ce que les plus aisés n’ont pas consommé et sur les surplus des industries agroalimentaires.
Derrière l’appel des structures de l’aide alimentaire, c’est un problème de fond qu’il faut résoudre : notre système alimentaire n’assure aujourd’hui ni l’égale dignité humaine, ni la soutenabilité du système agricole, ni la rémunération juste et suffisante de nos paysans. « C’est toujours dans les périodes de difficultés économiques que les réformes sociales apparaissent les plus nécessaires », disait Pierre Laroque en 1947.
Près de deux siècles d’expérimentations sociales, de luttes syndicales et de décisions politiques ont conduit à édifier la Sécurité sociale pour faire face aux risques vieillesse, maladie, chômage, etc. La crise actuelle, si profonde qu’elle ne saurait être résolue avec la charité de nos milliardaires, est l’occasion de faire reculer les menaces auxquelles nos vies sont soumises : édifier la Sécurité sociale de l’alimentation, voilà la voie à suivre.
Les signataires de la tribune : Jean-Claude Balbot, paysan, sociétaire de l’Atelier paysan, membre du Collectif pour une Sécurité sociale de l’alimentation ; Bénédicte Bonzi, anthropologue, autrice de La France qui a faim (Seuil, 2023) ; Maxime Combes, économiste, coauteur d’Un pognon de dingue mais pour qui ? (Seuil, 2022) ; Mathieu Dalmais, agronome, à l’initiative du projet de Sécurité sociale de l’alimentation (SSA).