
En France, 80 % de l’activité touristique se concentre sur 20 % de notre territoire.
Comment lutter contre le surtourisme ? Les solutions d’un sociologue, d’un élu et d’un associatif
Un sociologue, un élu, un militant définissent ce à quoi pourrait ressembler le tourisme de demain.
Peut-on lutter contre le fléau du surtourisme… Et comment ? Si le gouvernement ne répond pas encore à la question, il s’en est toutefois saisi. Dimanche 18 juin, cinq ans après son plan pour « conforter la position de la France en tant que leader mondial du tourisme », le gouvernement a dévoilé une tout autre feuille de route qui aura la tâche complexe de réguler les flux qui submergent certains pans de l’Hexagone : 80 % de l’activité touristique se concentre sur 20 % de notre territoire. Parmi les propositions principales, l’ouverture à l’orée 2024 d’une plateforme numérique regroupant « de nombreuses ressources », mais aussi d’un observatoire national des sites touristiques majeurs, ou d’une campagne de communication menée en partenariat avec des influenceurs pour sensibiliser la clientèle touristique étrangère et française aux enjeux d’une meilleure répartition des affluences et des pratiques touristiques.
Même si le sujet n’est pas nouveau, il ne cesse de s’amplifier, et d’exaspérer les associations de riverains et de défenseurs de l’environnement alors que les touristes nationaux et internationaux n’ont jamais été aussi désireux de découvrir l’Hexagone après la crise sanitaire. Des calanques marseillaises à la baie du Mont-Saint-Michel ou aux falaises d’Étretat, pour ne citer qu’eux, de nombreux sites français ont vu leur fréquentation s’envoler à l’issue des périodes de confinement. Pour contribuer au débat, Marianne a interrogé trois spécialistes de la question.
Rodolphe Christin est sociologue et auteur du Manuel de l’anti-tourisme (Ecosociété, 2 018).
Nous devons réfléchir et prendre du recul sur les phénomènes et les processus historiques qui nous ont amenés à faire du départ en vacances une norme de comportement collectif, qui se traduit de nos jours par la saturation des lieux touristiques et plus généralement par l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. L’avenir du tourisme, c’est d’abord réduire le tourisme.
Il faut cesser l’incitation au départ en vacances. Le mot d’ordre de notre société est que tout le monde doit partir, et ceux qui ne partent pas seraient des êtres malheureux. Mais pourquoi ? Il faut alors agir pour améliorer le cadre de la vie quotidienne. Le voyage d’aujourd’hui n’est plus celui de la Beat Generation et des artistes comme Arthur Rimbaud ou Antonin Artaud, il est devenu une forme de conformisme social avec lequel il nous faut rompre. Dès que nous revenons de congés, les gens nous demandent où nous sommes partis. Si nous répondons que nous sommes restés chez nous, nous passons pour des êtres tristes, bornés ou pauvres. Il faut déconditionner les opinions et déconnecter le fait d’avoir des vacances et le fait de partir en vacances.
Il ne faut pas interdire le voyage, mais arrêter de communiquer, cesser toute promotion touristique et remettre en cause l’ingénierie des territoires qui organisent les lieux de manière à être le plus attractif possible. Nous devrions au contraire désaseptiser les lieux et les désorganiser. Il faudrait désaménager le territoire pour ainsi dire, et procéder à un démarketing général. Nous devrions renouer avec une certaine rareté du voyage, partir moins souvent mais plus longtemps.
Il faut aussi mettre en place une nouvelle politique du temps libre. Le tourisme actuel est un symptôme d’un mal-vivre au quotidien. Le ressourcement que nous allons chercher dans nos pratiques touristiques, nous devrions pouvoir le trouver ici, à côté de chez soi. Il nous faut renaturaliser nos lieux de vie au quotidien, retrouver des pratiques qui nous remettent en lien avec le vivant et imaginer une manière de redécouvrir le proche dans une forme de convivialité élargie.
Nous ne connaissons pas nos territoires de proximité. Nous n’avons plus besoin d’aller très loin pour être confronté à des réalités culturelles différentes, en particulier lorsque partir en vacances revient à se retrouver avec des gens qui nous ressemblent, dans des lieux formatés. Il nous faut agir sur les finalités de l’existence plutôt que sur les instruments. Il faut tout simplement une sorte de « révolution culturelle », repenser ce qu’est vivre, travailler et avoir du temps libre. Il est urgent de sortir de la société de consommation.
Ange-Pierre Vivoni est maire de Sisco (Corse) et président de l’Association des maires de Haute-Corse.
Il ne faut pas empêcher le tourisme, mais nous devons protéger les endroits sensibles des dégâts du surtourisme, comme la réserve naturelle de Scandola par exemple. Si l’on veut sauvegarder notre patrimoine, pas seulement corse, mais mondial, nous devons mettre en place des quotas, uniquement sur ces sites, pour protéger la faune et la flore afin que nos propres enfants puissent l’admirer.
Nous devrions étaler sur plusieurs mois la période touristique, l’avancer de quelques mois et l’allonger ensuite, pour qu’elle commence au mois d’avril et s’étire jusqu’au mois de novembre. Cela pourrait permettre de se rendre sur des sites classés au patrimoine mondial en dehors de la période juillet et août, quand ils sont même encore plus beaux. Nous avons cinq semaines de congé, nous devrions les scinder comme le font les Allemands par exemple, et ne prendre que deux semaines en été. En plus de ça, nous pourrions embaucher des saisonniers sur de plus longues périodes, et même les recruter en CDI. Cela permettrait aussi d’éviter le matraquage des prix en été.
Avec l’essor du tourisme vert, les gens ne viennent plus seulement se reposer, mais ils vont dans les montagnes et dans les villages. Nous avons encore un atout qui n’est pas assez exploité en Corse : il s’agit du patrimoine bâti historique et religieux qui est digne d’être visité. Ce patrimoine avec les vieux moulins à huile et à farine, les touristes doivent aussi aller le découvrir. Le touriste doit apprendre et comprendre ce qui fait les racines d’un peuple et non plus faire du tourisme comme dans les années 70 et 80 et se rendre quelque part juste pour se dorer la pilule.
On ne devrait venir en Corse que si l’on aime vraiment la Corse. Il faut venir pour observer un joyau de la Méditerranée et non y laisser des poubelles. On doit s’y rendre pour transporter l’image de la beauté de cette île, et non pour prendre des photos à la plage. D’ailleurs, il faudrait presque supprimer les cartes postales et regarder la Corse avec son cœur. Nous ne devons pas devenir une réserve d’Indiens.
Pour autant, le voyage doit rester à la portée de tout le monde, la beauté doit se partager, il faut qu’il y en ait pour toutes les bourses. C’est bien qu’il y ait des hôtels cinq étoiles, mais il faut aussi préserver les petits campings modestes. Il ne faut pas que la Corse devienne une île de milliardaires, on ne vient pas ici pour jouer au casino, il y a Deauville ou Monaco pour ça.
Franck Rolland, cofondateur du collectif Saint-Malo J’y vis, j’y reste.
C’est étonnant que ce plan n’arrive qu’aujourd’hui, alors que les associations de locaux ont identifié ce phénomène de surtourisme depuis une bonne dizaine d’années. Les annonces paraissent assez légères compte tenu de l’ampleur du phénomène. Surtout, l’objectif du Plan tourisme édicté en 2019 n’est aucunement remis en cause puisqu’il n’est nulle part question de revoir à la baisse les 100 millions de touristes annuels espérés…
Le gouvernement s’est en fait fixé un objectif de répartition des flux, et ce à très court terme. Mais ce n’est pas en un an que l’on peut changer l’imaginaire touristique, convaincre les voyageurs de préférer la Creuse au mont Saint-Michel. L’objectif de répartition temporaire semble aussi délicat : il faudrait étaler les flux dans le temps pour éviter les pics de concentration, mais comme nous avons pu le constater à Saint-Malo, le tourisme est devenu continu, incessant. Les habitants ont plus que jamais l’impression que notre ville s’est durablement muée en ville-musée : il n’y a pas de temps de repos touristique.
Il faudrait une réelle planification, un peu sur le modèle d’un commissariat au plan, qui réfléchirait sur une perspective de dix ans. Et dans lequel on associerait les collectifs de citoyens, car c’est l’énorme trou dans la raquette de ces annonces : aucun citoyen ne siégera dans les instances qui seront prochainement instaurées. Or, les locaux sont les premiers à subir les effets néfastes du surtourisme et à avertir. On connaît déjà l’argument qui nous sera rétorqué : les citoyens sont déjà représentés par leurs élus. Mais comme on l’a vu à Saint-Malo, il a fallu quatre ans avant que les nôtres ne s’emparent du fléau des locations courte durée (LCD).
Réguler le surtourisme suppose de limiter le nombre de logements qui participent à son extension. Premier point : réguler les LCD, soit sur modèle des quotas comme à Saint-Malo [NDLR : qui dispense un nombre limité d’autorisations à la location courte durée par quartier], soit sur celui de la compensation, adopté au Pays basque [Un propriétaire de meublé touristique doit compenser ce choix en louant à l’année un autre bien de même taille dans la même commune].
Et s’assurer qu’un foyer fiscal ne puisse être détenteur que d’une seule LCD. Si l’on doit réguler l’offre, les consommateurs ont aussi leur part à jouer : il y a tout un travail de pédagogie à mener auprès des consommateurs : avertir sur les effets pervers de la surconsommation de voyage, faire adhérer au slow tourisme, plutôt qu’au tourisme zapping. Concrètement, informer les voyageurs de qui il y a derrière leur location : une famille qui n’en a fait qu’une activité d’appoint, ou bien un gestionnaire de bien ?