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Le bilan à Gaza monte à 2.215 morts, dont 724 enfants

Quel État au monde oserait un tel génocide ?

Guerre Israël-Hamas : « Ne pas raser, ne pas écraser, ne pas se venger »

Dror Mishani, Romancier israélien

Alors que l’armée israélienne a exigé l’évacuation du nord de la bande de Gaza, le romancier israélien Dror Mishani demande, dans une tribune au « Monde », que l’on prenne le temps de s’interroger : est-ce que tuer sans distinction renforcera vraiment la sécurité à long terme du pays ?

Peut-être ne faut-il pas se précipiter pour effacer Gaza, en dépit de ce qu’expliquent la plupart des spécialistes militaires israéliens, ni par une offensive terrestre ni même par des bombardements aériens ? Ne pas raser, ne pas écraser, ne pas se venger.

Peut-être faut-il reconnaître la violence du coup qui nous a été porté et l’ampleur de la douleur, reconnaître la défaite, ne pas essayer de l’escamoter avec ce qui aura l’air, à court terme, d’une victoire, mais qui ne sera qu’un engrenage de souffrance ? Une souffrance qui, même reportée ailleurs, sur Gaza et ses habitants, se perpétuera encore et encore – car il est évident que le mal causé dans cette enclave détruite ou affamée nous reviendra en pleine face, démultiplié, dans un, deux ou cinq ans. Peut-être faut-il tout d’abord ramener à la maison les membres de nos familles, les prisonnières, les prisonniers et les corps de nos morts ?

 Gaza City

Libérer aujourd’hui des détenus palestiniens, les transporter en autocars jusqu’à la frontière sud du pays et proposer au Hamas de les accueillir sans plus tarder en échange de nos parents, de nos sœurs, de nos frères et de nos enfants pris en otages ? Et une fois que cela sera fait – ne pas pénétrer, ne pas démanteler, ne pas éradiquer, ne pas anéantir, mais tout d’abord porter le deuil, respecter la Shiva [semaine de deuil traditionnelle dans la religion juive], panser et être pansé –, penser ? Oui, tout d’abord penser.

Des dirigeants dignes de ce nom

Se demander non seulement comment attaquer ou éviter une prochaine attaque, mais aussi de quelle manière nous voulons continuer à vivre ici avec nos voisins. Une partie est, pour l’instant, nos ennemis – pas tous, il ne faut pas l’oublier –, mais ils pourront peut-être, un jour, redevenir nos voisins, s’ils le veulent, s’ils se choisissent des dirigeants dignes de ce nom et moins barbares que les membres du Hamas et si nous, aussi, choisissons des dirigeants dignes de ce nom et moins barbares que ceux de l’actuel gouvernement. Se demander si la destruction et la mort face à la destruction et la mort sont effectivement la seule réponse possible et si celle-ci a fait ses preuves jusqu’à présent.

Voilà qui paraît irréalisable face aux atrocités subies par nos amis et nos proches, face à ces horreurs que nous regardons en boucle depuis samedi, sidérés. Mais là n’est pas l’unique raison. Réfléchir ? Espérer ? Le premier ministre Benyamin Nétanyahou et le gouvernement le plus raciste et le plus dangereux de l’histoire d’Israël nous ont éloignés d’un monde où de tels termes auraient leur place. Et ils ne sont pas les seuls.

Dans nos studios de télévision interviennent aujourd’hui des experts et des militaires – beaucoup d’entre eux opposés à la politique gouvernementale – pour prôner une guerre plus dure encore que toutes celles qu’ils ont eux-mêmes menées contre Gaza au cours de ces dernières décennies. Ils expliquent qu’au Moyen-Orient l’on ne peut gagner que par la force, survivre que par la violence. Ce qui n’a pas fonctionné par la force fonctionnera par une force démultipliée, laquelle, une fois pour toutes, obtiendra la dissuasion.

Mais est-il envisageable de remettre en question, ne serait-ce qu’un bref instant – l’instant où nous enterrons nos morts –, cette leçon que nous aurait soi-disant enseignée l’histoire ? Est-il envisageable de se demander, au moins, si tuer sans distinction à Gaza, détruire les maisons de centaines de milliers de personnes augmentera vraiment nos chances de vivre ici dans les prochaines années ?

Essayer une autre voie

Les militaires assurent que si nous n’apportons pas une réponse armée impitoyable, cela sera interprété dans la « région » comme un signe de faiblesse et que nous serons à nouveau attaqués. Mais peut-être y a-t-il, dans la « région », des gens qui voient en la retenue endeuillée un signe de force justement, la volonté de créer un autre avenir ?

Et une question supplémentaire : qui peut croire que des enfants palestiniens dont les maisons ne seraient pas détruites durant les attaques, dont les familles ne seraient pas tuées durant une guerre à venir, haïraient davantage Israël et souhaiteraient son anéantissement plus encore que les enfants à qui, par notre riposte, nous imposons aujourd’hui des souffrances exactement identiques aux nôtres ?

Se venger, compter sur la force, cela fait partie des fondements du sionisme, et relie – oui, que faire, relie – le chef du gouvernement qui nous a menés à cette terrible catastrophe et le plus grand de nos poètes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a cité, le 7 octobre, Tuerie, le poème que Haïm Nahman Bialik (1873-1934) a écrit après le premier pogrom de Kichinev [survenu en 1903 dans l’actuelle capitale de Moldavie], un poème dans lequel on peut aussi lire : « Maudit soit celui qui dira : vengeance ! »

Il est clair qu’il faut lutter contre les dirigeants d’une organisation terroriste tel que le Hamas, voire se venger, mais il est peut-être aussi temps d’essayer, cette fois, une autre voie. Tout d’abord ramener ceux des nôtres qui ont été enlevés et ensuite surprendre – ne pas effacer, ne pas raser, mais essayer de prouver, à nous-mêmes autant qu’à ceux de nos voisins qui ne soutiennent pas le Hamas, qu’une vengeance éternelle n’est pas la solution qui nous permettra de vivre côte à côte.

(Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz)

Dror Mishani est notamment l’auteur de « Un Simple enquêteur » (Gallimard, 352 pages, 21 euros) et de « Une deux trois » (Gallimard, 2020).

Dror Mishani(Romancier israélien)

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