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Vengeance israélienne à Gaza : «Il est totalement impossible d’évacuer un million de civils»

Pour Mario Carera, l’ancien chef de la DDC dans les territoires palestiniens, le droit d’Israël à se défendre ne doit pas se faire au prix d’un désastre humanitaire

Des habitants de Gaza City sur les décombres de leur quartier, le 13 octobre 2023. Les bombardements israéliens contre la bande de Gaza ont pour l'instant tué 1400 personnes et déjà entraîné le déplacement de 300'000 civils.
Des habitants de Gaza City sur les décombres de leur quartier, le 13 octobre 2023. Les bombardements israéliens contre la bande de Gaza ont pour l’instant tué 1400 personnes et déjà entraîné le déplacement de 300’000 civils.

Mario Carera a dirigé le bureau de coopération suisse de Gaza et de Cisjordanie (DDC) entre 2005 et 2009, où il était chargé des programmes d’aide humanitaire et de développement de la Suisse dans les territoires palestiniens occupés. Il s’alarme des effets dévastateurs de la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza, après l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre, qui a fait plus de 1300 morts côté israélien.

Vous connaissez bien la bande de Gaza. Comment réagissez-vous aux bombardements israéliens qui frappent l’enclave depuis six jours?

Il y a une immense tristesse, et une colère aussi. La tristesse, c’est de revivre des situations que j’avais connues en 2009, lors de la première guerre de représailles – on en est maintenant à la cinquième. Elle avait duré trois semaines, avec 1300 morts civils palestiniens, et je voyais ces mêmes images qu’aujourd’hui: des gens affolés qui courent dans les rues et se réfugient dans les écoles de l’UNRWA (ndlr: l’agence de l’ONU d’aide aux réfugiés palestiniens), des immeubles qui s’effondrent, une insécurité totale de nuit comme de jour. On parle d’une bande de terre de 40 km de long, comme de Lausanne à Nyon, et large de 10 km en bord de mer, totalement fermée et dont on ne peut pas sortir. Quand il y a des bombardements, vous n’avez pas où fuir, c’est vraiment terrible.

«Quand il y a des bombardements dans la bande de Gaza, vous n’avez pas où fuir, c’est vraiment terrible.» : Mario Carera, ex-chef de la DDC à Gaza et en Cisjordanie

Le gouvernement israélien demande à la population civile d’évacuer le nord ces prochaines 24 heures.

Il est totalement impossible d’évacuer un million de personnes en un jour à l’intérieur de cette petite bande de terre. Il n’y a pas d’espace, vous les mettez où? Ce serait possible en une semaine s’ils pouvaient sortir de Gaza et aller en Israël, en Égypte ou en Cisjordanie mais, sinon, c’est inconcevable. En plus de cela, il y a des hôpitaux à évacuer, et tous les hôpitaux les plus importants sont au nord, pas au sud, et ils débordent de patients.

Comment interprétez-vous cet appel, alors?

Israël lance cet appel pour montrer à la communauté internationale qu’elle se soucie des civils, mais c’est en réalité absolument irréaliste et infaisable. Ce vendredi matin, j’ai reçu des SMS de gens là-bas qui me disent: «C’est un génocide». Moi, je ne reprends pas ce mot, il n’est pas approprié, mais c’est une situation vraiment terrible. On ne peut pas déplacer 1,1 million d’habitants dans un endroit à peine plus grand que le canton de Genève et où la densité est l’une des plus élevée au monde. Israël a bien évidemment le droit de se défendre contre les attaques terroristes du Hamas, mais pas au prix de piétiner une population.

«Israël a bien évidemment le droit de se défendre contre les attaques terroristes du Hamas, mais pas au prix de piétiner une population.»

Mario Carera, ex-chef de la DDC à Gaza et en Cisjordanie

Des familles palestiniennes tentent de fuir Gaza City vers des zones plus sûres, plus au sud. 13 octobre 2023.
Des familles palestiniennes tentent de fuir Gaza City vers des zones plus sûres, plus au sud. 13 octobre 2023.

Vous avez dit tristesse, mais aussi colère.

Oui, j’ai de la colère envers la communauté internationale, parce qu’on ne peut pas faire autant de résolutions sur la Palestine ou sur le droit humanitaire, demander l’arrêt des colonies ou du siège de Gaza et voir toutes ces résolutions – il y en a environ 200 depuis 1948, une vingtaine ces dernières années concernant Gaza et la Cisjordanie, dont trois ou quatre résolutions du Conseil de sécurité – ignorées systématiquement par Israël, qui est une puissante occupante qui ne respecte pas le droit international. On ne trouve pas les moyens de mettre en œuvre ces résolutions. Donc la communauté internationale, l’ONU et particulièrement le Conseil de sécurité se discréditent. C’est en partie cela qui explique la joie mauvaise, la Schadenfreude de certains devant les actes du Hamas. Ils se disent: «Enfin, on commence à nouveau à parler de nous…»

Mario Carera devant le mur séparant Bethléem de Jérusalem, en Cisjordanie, en automne 2021.
Mario Carera devant le mur séparant Bethléem de Jérusalem, en Cisjordanie, en automne 2021.

Le Hamas est soutenu par la population?

Moi, je ne connais personne qui soit sympathisant du Hamas, mais beaucoup de Palestiniens, surtout ces dernières années, jugent l’Autorité palestinienne pourrie, corrompue. Ils trouvent que le Hamas se fait respecter par ses attaques et disent: «Au moins, le Hamas fait peur à Israël, sinon on ne parlerait plus de nous et on n’existerait plus.»

Certains appellent, y compris en Suisse, à stopper l’aide internationale aux Palestiniens, car elle profite au Hamas.

Ça me paraît invraisemblable. Le Hamas était déjà très présent quand j’y étais, mais il n’est pas impliqué dans ces programmes, il ne reçoit pas d’argent lié à l’aide au développement, notamment de la Suisse. Et, dans tout ce que j’ai vu, les contrôles sont très stricts. Il n’y a pas de détournement de fonds. Supprimer l’aide ne ferait que renforcer la pauvreté. L’agence de l’Onu UNRWA – dont le directeur est suisse (ndlr: Philippe Lazzarini) , on peut donc avoir un minimum de confiance – gère une centaine d’écoles à Gaza et, si les enfants y sont scolarisés, c’est grâce à l’UNRWA, pas au Hamas ou à l’Autorité palestinienne. Et c’est la même chose en Cisjordanie. Si on veut qu’il y ait de l’avenir dans la région, que les jeunes aient une formation, un futur, l’aide internationale a tout son sens.

 

Alain Rebetez
Alain Rebetez sur  la Tribune de Genève

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