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Violences policières en baisse, criminalité en hausse : l’effet inattendu de « Black Lives Matter »

Voici un papier qui va contrarier les  dénonciateurs et délateurs de tout poil qui passent leur temps à fustiger les gens, attaquer sans cesse l’altérité et brutaliser son prochain. Entre colère et haine. Bien sur on renvoie aux sites et blogs d’ Extrême Droite ou fascisant (rouge-brun) comme Ricochets de Crest. 

Selon l’économiste Travis Campbell, les villes américaines à la pointe de la première flambée du mouvement, en 2014, ont ensuite vu le nombre d’homicides commis par des policiers baisser mais celui des meurtres en général augmenter.

Le mouvement Black Lives Matter, slogan repris dans cette manifestation du 4 avril 2018 à Sacramento (Californie), dénonce la disproportion avec laquelle les Noirs sont tués par des policiers blancs aux Etats-Unis

Le mouvement de protestation contre les violences policières Black Lives Matter (ici, le 4 avril 2018, lors d’une manifestation après la mort de Stephon Clark, abattu par la police à Sacramento, en Californie) a célébré ses 10 ans cet été.

Jean-Marie Pottier

« Je suis toujours surprise quand je vois à quel point les vies noires comptent peu », écrivait sur Facebook, le 13 juillet 2013, l’activiste Alicia Garza après l’acquittement, en Floride, de George Zimmerman, un vigile accusé du meurtre d’un adolescent noir de 17 ans, Trayvon Martin. Le mouvement de protestation contre les violences policières Black Lives Matter a célébré cet été ses 10 ans. Tout juste parue, dans sa version définitive, dans le Journal of Urban Economics, une étude signée par Travis Campbell, chercheur en économie à la Southern Oregon University (SOU), met en lumière l’impact aussi indéniable qu’ambigu de cette mobilisation sur la sécurité publique : moins d’homicides commis par des policiers, mais plus (voire beaucoup plus) d’homicides tout court.

Pour déterminer l’évolution de ces deux types d’homicides, le chercheur a d’abord construit une base de données portant sur près de 1 100 villes ayant connu au moins une manifestation du mouvement Black Lives Matter entre 2014 et 2021 puis il a estimé, à partir de sources académiques et associatives, le nombre de fois où la police y a fait un usage létal de la force. Cette période de six années lui permet de prendre appui sur une des particularités de Black Lives Matter, qui s’est caractérisée par un essor en deux grandes vagues. La première, à l’été 2014, a été provoquée par la mort par asphyxie d’Eric Garner, à New York – le policier impliqué a été licencié mais pas inculpé –, et par celle de Michael Brown, à Ferguson (Missouri) – là aussi, l’officier impliqué n’a pas été inculpé. La deuxième, bien plus intense en termes de manifestations, a eu lieu au printemps 2020, après le meurtre, à Minneapolis (Minnesota), de George Floyd – l’officier coupable a, lui, été condamné à plus de vingt-deux ans de prison.

Black Lives Matter a galvanisé, en 2020-2021, des villes que le mouvement n’avait pas réussi à soulever en 2014. En comparant les chiffres de la criminalité, entre 2014 et 2019, dans les villes mobilisées dès la première vague et celles qui ne le seront qu’à la deuxième, Travis Campbell estime donc avoir isolé statistiquement l’effet du mouvement. Sa principale conclusion rejoint et affine celle déjà formulée par d’autres études : les mobilisations autour du mot d’ordre « Black Lives Matter » auraient généré une baisse de 10 à 15 % de l’usage létal de la force par la police, soit environ 200 homicides de moins commis par des policiers sur les années en question. Des chiffres qui marquent l’originalité de la période récente par rapport aux précédentes flambées activistes : dans les années 1960-1970, les mouvements de protestation contre les violences policières avaient, à l’inverse, débouché sur une hausse du nombre d’homicides commis par des policiers.

« L’effet Ferguson »

Black Lives Matter divise profondément l’Amérique : aujourd’hui, selon un récent sondage, 51 % des Américains affirment soutenir le mouvement quand 46 % s’y opposent. Rien d’étonnant, d’après l’auteur, tant le mouvement peut à la fois être « salué pour avoir mis en lumière des questions de justice raciale et créé des opportunités de réforme de la police, tout en étant critiqué pour sa violence, les destructions de biens, la démonisation de la police et la criminalité accrue qui s’en est parfois suivie ». L’étude de Travis Campbell témoigne de la complexité du mouvement et de sa réception au grand self-service des idées, ainsi que de son caractère polarisant. Dès la publication de la première version de ses travaux, en 2021, certains commentateurs avaient insisté sur sa conclusion « optimiste » quant à la baisse des homicides commis par la police, tandis que d’autres s’étaient concentrés sur son autre conclusion : sur la même période et le même échantillon de villes, le nombre de meurtres a augmenté d’environ 11,5 %, soit 3 000 homicides de plus. Pour chaque homicide de moins commis par la police, on en compterait donc 15 de plus en général. A l’été 2020, une étude menée par des économistes de Harvard pour le National Bureau of Economic Research avait livré un constat proche à partir de l’analyse ciblée de quelques villes où des homicides commis par des policiers avaient été très médiatisés, comme Baltimore, Cincinnati ou Ferguson.

Si le lien entre manifestations et hausse de la criminalité paraît a priori moins direct que celui entre manifestations et diminution du nombre d’homicides commis par des policiers, un mécanisme causal peut être avancé. Une première explication de la baisse de l’usage létal de la force par les policiers est l’équipement croissant en caméras d’intervention, qui a davantage formalisé les rapports des agents avec les personnes interpellées. Mais il en existe une deuxième, qui a un impact sur la criminalité en général : confrontés à une hostilité croissante de la population, les policiers auraient diminué leurs interactions avec elle, qui aurait eu moins recours à ses services. C’est ce que la recherche appelle « l’effet Ferguson » : un retrait du terrain qui amoindrit le risque de « bavures » mais diminue aussi l’intensité du travail policier et fait monter la criminalité. Les chiffres des atteintes aux biens en seraient un symptôme : quand les crimes de sang, par définition les plus visibles, augmentent, on signale moins de vols et de cambriolages qu’avant et le taux d’élucidation de ces affaires baisse. Comme si policiers et victimes s’étaient, sur ce point précis, retirés du jeu….

Reste, au terme de l’étude de Travis Campbell, une interrogation majeure : les conséquences respectives de ces deux évolutions opposées. Selon le chercheur, comparer l’impact d’un homicide policier à celui d’un homicide « classique » revient à additionner statistiquement des pommes et des oranges. A long terme, chacun de ces crimes a des « effets de débordement » différents sur la société, sur ceux qui n’en sont pas directement victimes, leur santé mentale, le respect des institutions et de la loi, et donc la probabilité plus élevée que des crimes soient commis à l’avenir. Des effets qui seraient plus importants pour les meurtres commis par des policiers, mais sans doute pas, reconnaît l’auteur, au point d’effacer la disproportion d’un cas de moins d’usage létal de la force par un agent pour 15 homicides « classiques » de plus.

Jean-Marie Pottier, envoyé par l’auteur.

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