Sélectionner une page

Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris : « C’est l’heure du choix : pas entre les musulmans et les juifs, pas entre Israël et la Palestine, mais entre l’humanisme et l’horreur »

Chems-Eddine Hafiz, Recteur de la Grande Mosquée de Paris

Le recteur de la Grande Mosquée de Paris s’alarme, dans une tribune, de la place que prennent les « ennemis de la nuance » dans le débat public, incapables de faire preuve de subtilité quand l’urgence est d’appeler à la fin de la guerre.

Il est des moments, dans la vie d’une nation, où il devient urgent de réfléchir avant d’émettre des déclarations qui se veulent porteuses de vérités absolues, quand elles masquent en réalité des jugements intéressés. Nous vivons un de ces moments. A l’heure de la dangereuse et non moins dramatique escalade du conflit israélo-palestinien, il est sain de se taire un peu avant de déverser des propos prétendument perspicaces mais qui n’en demeurent pas moins haineux, déroutants et à la portée désastreuse.

J’ai fait le choix de m’exprimer peu dans les médias. Aujourd’hui, le débat nuancé et intelligent est gravement couvert par la confusion planétaire de l’ère numérique que nous imposent les réseaux sociaux, devenus des repaires de malfrats idéologues, capables de provoquer des dérives dévastatrices. Ces ennemis de la nuance sont sur le point de réaliser une rupture culturelle qui invoque les extrêmes sans aucune forme de subtilité et privilégie le suivi d’une ligne idéologique à la recherche de la vérité.

Entrons dans le vif du sujet, et dans le brouillard des associations d’idées dans lequel nous nous trouvons. Dénoncer l’antisémitisme en France serait un renoncement aux droits fondamentaux de tous les peuples de la Terre, y compris ceux, légitimes, du peuple palestinien. Alerter sur la montée des discours antimusulmans vous assimilerait, dans une même logique, à l’islamisme. Choisissez votre camp. Choisissez votre extrême.

Il faut donc s’expliquer, se justifier, se débattre de toutes ses forces physiques et mentales pour sauver ce qui reste de notre humanité fragile : notre capacité à nous contredire sans nous injurier. C’est compter sans ces ennemis de la nuance qui se tiennent en embuscade pour nous assaillir d’accusations injustes et malfaisantes. Il y a dans leur démarche une simplification manipulatrice, dont la finalité est de faire durer le plus longtemps possible le climat conflictuel qui leur permet de sévir.

Le camp de la paix

Ainsi, selon certains de ces farceurs de la vie intellectuelle française, la dénonciation de l’antisémitisme venant de ma part serait une forme de « taqiya » [fait de dissimuler ses véritables opinions pour tromper l’ennemi]. Me voilà ainsi réduit à l’image, raciste, du musulman dissimulateur et inapte à être citoyen français. Que serais-je donc en train de dissimuler ? Mon soutien à la population palestinienne qui souffre ? Il est réel, et, là-dessus, je n’ai rien à apprendre à la conscience humaine universelle. Les images sont plus fortes que mes propos sur la question. Je suis dans le camp de toutes les victimes civiles et dans celui de la paix.

Des voix s’élèvent partout dans le monde pour rappeler l’urgence de la fin de la guerre et la nécessité d’une cohabitation entre les deux Etats, palestinien et israélien. Les musulmans de France subissent des accusations abjectes qui les essentialisent et les rendent tous complices des pires dérives, qui ne sont pas les leurs. Ces accusations sont régulièrement formulées dès lors que certains d’entre eux se manifestent – en tant que citoyens français résolument attachés à la paix et à la liberté – pour la fin des bombardements meurtriers sur Gaza, la protection de toutes les populations civiles, sans exception, la libération des otages, le libre accès de l’aide humanitaire et la levée du blocus à Gaza.

Quant à faire endosser aux juifs de France et du monde entier la responsabilité d’un gouvernement israélien en pleine crise politique et morale, voilà également une profonde injustice que je ne saurais cautionner. Le Coran le dit : « Personne ne portera le fardeau [la responsabilité] d’autrui » (sourate 6, verset 164), « chacun étant tenu responsable de ce qu’il aura acquis » (52, 21). Oui, je dénonce toute atteinte aux juifs de France, comme aux musulmans de France, comme toute autre atteinte à une personne en raison de son appartenance religieuse, et je rejette l’importation sur le sol français d’un conflit au Proche-Orient qui n’a rien de religieux ni de civilisationnel.

Je suis devenu français et musulman

Je ne suis pas le premier à le dire. Mes illustres prédécesseurs ont gravé dans la mémoire nationale une certaine idée de l’humanisme. Le premier recteur de la Grande Mosquée de Paris, Kaddour Ben Ghabrit, a aidé à sauver, avec l’imam Abdelkader Mesli, des personnes juives de la barbarie nazie. Quand la guerre des Six-Jours a éclaté, en 1967, le recteur Hamza Boubakeur a créé, avec des amis juifs et chrétiens, l’association Fraternité d’Abraham pour affirmer que le conflit n’avait rien de religieux. A mon tour de prendre mes responsabilités, quitte à m’attirer les pires injures et menaces. De tous bords. Oui, c’est l’heure du choix. Pas entre les musulmans et les juifs. Pas entre Israël et un Etat palestinien dont l’édification s’avère plus que jamais urgente. Non. Il faut choisir entre l’humanisme et l’horreur.

Malheureusement, les adeptes des discours haineux sont nombreux et leur nuisance est bien réelle. Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi. Dans l’atmosphère délétère qui règne actuellement, des paroles racistes recommencent à se libérer dans l’espace public. J’ai alerté les autorités compétentes pour stopper les amalgames et arrêter d’accuser les musulmans des maux de notre société, et en particulier de l’antisémitisme. Il faut puiser dans notre humanité et saisir nos appartenances dans leur complexité pour éviter toute pensée réductrice.

Nos identités sont complexes. De mon histoire algérienne j’ai retenu que la revendication de la liberté passe par un humanisme universel. Les Algériens qui voulaient s’affranchir du système colonial ont accueilli de grandes personnalités qui ont contribué à leur œuvre, comme Frantz Fanon. C’est lui qui disait [en parlant à ses lecteurs noirs] : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » Je suis né algérien et musulman, je suis devenu aussi, et sans contradiction, français et musulman. J’ai parcouru l’histoire commune franco-algérienne, qui m’a appris que la nuance est humaine. Sachons la préserver.

Chems-Eddine Hafiz est avocat et recteur de la Grande Mosquée de Paris.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *