Les lettres d’Olga et de Sasha : « Notre époque sera-t-elle la plus inhumaine de toutes, pire encore que les guerres du XXᵉ siècle ? »
Olga et Sasha Kurovska, deux sœurs ukrainiennes dont l’une vit à Paris et l’autre à Kiev, ont tenu pendant un an un journal de bord. Les deux trentenaires y ont livré un récit intime de leurs vies bouleversées par la guerre. Désormais, elles donnent des nouvelles de leur quotidien sous la forme d’une correspondance régulière.
Paris, le 31 octobre 2023
Chers lecteurs,
Je mets ces mots sur papier dans un moment très dur : le père de Yanis, mon compagnon, est en train de nous quitter après une opération qui s’est mal passée. On était dans l’attente depuis une semaine, entre la vie et la mort. Ce sentiment ne m’est pas inconnu : je l’ai ressenti dans ma chair au tout début de la grande guerre, à partir du 24 février 2022. Je n’ai perdu personne, Dieu merci, mais la peur de voir disparaître un proche est le pire sentiment qui soit. Combien de gens le ressentent à l’instant même où j’écris cette lettre ? Avec la guerre en Ukraine, le conflit entre Israël et la Palestine, les actes terroristes, la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan… Dans les couloirs de cet hôpital parisien, je pense à ça et mes intestins se retournent. J’ai la nausée. Quand l’être humain a-t-il vrillé et commencé à vouloir « diviser pour mieux régner » ? Vous saviez que cette maxime était attribuée à Philippe II de Macédoine ? Moi, non. Pourquoi cette manière si violente de gérer les différends est-elle au cœur de l’humanité ? Peut-être que vous me trouverez naïve, mais, dans tout ce malheur, je me sens tellement meurtrie et pleine d’empathie.
Il y a quelques jours, c’était mon anniversaire, j’ai eu 36 ans. On l’a fêté très simplement, avec Yanis. J’ai beaucoup pensé à l’année dernière. Sasha était venue d’Ukraine le célébrer avec moi, j’avais eu le droit à une fête surprise. Ma sœur et toute ma famille me manquent tant en ce moment. Nos voyages entre les deux pays se font bien moins régulièrement, ils sont si épuisants physiquement et moralement, on est de plus en plus fatigués. La guerre qui perdure et que le monde oublie m’effraye. On dit qu’en russie [Olga et Sasha ont choisi de ne pas mettre de majuscule à « poutine », « russe » et « russie »], les rachistes [contraction de « russes » et de « fascistes »] finissent de construire trois usines d’armement. Vous imaginez ? Si on leur laisse la possibilité de s’armer encore et encore, d’ici à quelques années on va tous devoir traverser la Manche à la brasse. Même un enfant pourrait le prévoir.
Cette année, je n’ai pas participé à la « dictée de l’union nationale », cette dictée que les Ukrainiens font le 27 octobre pour célébrer notre langue maternelle ! C’était un texte de la poétesse ukrainienne contemporaine Kateryna Kalytko. Ça m’émeut de voir sur Insta le nombre de copains qui l’ont faite, que c’est beau ! J’ai lu dans un article que les combattants de la 128e brigade d’assaut de Transcarpatie l’avaient faite sur le champ de bataille… quand la connexion le permettait. Pour vous donner une idée, voici quelques lignes : « Le printemps est à nos portes dans les villages détruits/Les grains calcinés ont couvé tout l’hiver/Des pousses tenaces sortent partout du grenier en ruine/Les ponts détruits gisent à plat ventre dans leurs rivières et les rivières les embrassent/La poussière et la lumière bleue du soir recouvrent les champs récoltés/Les routes de l’Ukraine sont des fils d’amour emmêlés : coupés à certains endroits mais à nouveau noués pour être encore plus forts. » L’année dernière, je me souviens très bien de ce jour-là, on était dans le train entre la Pologne et l’Ukraine avec ma Sasha, on essayait d’écrire mais on ne captait pas suffisamment bien. C’est bizarre de se sentir nostalgique de ces moments qui étaient difficiles. Est-ce cela, s’habituer à la guerre ?
Fin septembre, je suis allée à un salon de livres rares et anciens au Grand Palais éphémère. Le stand d’une librairie berlinoise proposait un livre d’un dessinateur de Lénine… et plein d’autres livres russes. Je ne comprends pas. Je vais le dire et le redire : en ce moment, les russes envahissent un pays voisin et tuent des Ukrainiens, ce n’est pas le moment de mettre en valeur la « grande culture russe ». Désespoir… et espoir, car j’ai découvert que le musée du Louvre était à l’initiative d’une opération culturelle pour soutenir des musées ukrainiens ! Depuis décembre 2022, Le Louvre collabore avec le Musée national des arts Bohdan et Varvara Khanenko de Kyiv [Kiev, en ukrainien]. Depuis le début de l’invasion, des centaines de lieux de culture ont été détruits ou abîmés. Que va-t-il rester de notre passé ? En secret, les équipes des musées se sont arrangées pour faire venir en France seize œuvres majeures qui étaient dans les collections nationales ukrainiennes. Quatre sont des icônes et sont présentes dans l’exposition « Aux origines de l’image sacrée », qui a lieu encore quelques jours au Louvre. Je termine la lettre, je suis toujours dans le couloir de cet hôpital aux murs terracotta. Cette couleur me fait penser au cycle de la vie.
P.-S. – Je viens d’apprendre que maman et Sasha ont pris des billets pour la France. Je suis heureuse au milieu d’un océan de tristesse… C’est vraiment très courageux de leur part. Elles viennent pour nous soutenir avec Yanis, pour être avec sa famille, notre famille.
Kyiv, 31 octobre 2023
Chers lecteurs,
Depuis le 21 septembre, date de ma dernière lettre, Kyiv n’a pas été bombardée. La période est tranquille, nous sommes gâtés, nous dormons la nuit, nous ne sommes pas stressés au moindre instant. L’année dernière, le mois d’octobre avait été l’un des plus durs, les rachistes bombardaient les infrastructures énergétiques, les black-out d’hiver commençaient, toute l’Ukraine était dans le noir. Mais là… la vie bat son plein à Kyiv. Les gens travaillent, sortent, les enfants sont partout. Cette « réallusion » (mélange de réalité et d’illusion) donne l’impression que la guerre n’est plus là. Pourtant, je vois en permanence dans les tchats Telegram des messages sur les bombardements des régions de Kherson, de Zaporijia, d’Odessa, de Soumy, des villes de l’Est et du Sud. La ville natale de mon ami Dmytro – Kryvyï Rih – est bombardée constamment. Je me sens en sécurité ici, mais nous nous souhaitons toujours une « nuit calme » plutôt qu’une « bonne nuit ».
La ligne de front est semée de batailles acharnées, la contre-offensive de notre armée est dure. Les combattants et les volontaires lancent chaque jour des collectes pour tel ou tel besoin. Les dons sont devenus une activité quasi professionnelle pour ceux qui les organisent, pour ceux qui les diffusent et bien sûr, pour ceux qui y répondent. Tous les jours, j’envoie 5 euros sur chaque cagnotte qui surgit devant mes yeux (des liens sûrs de gens que je connais ou que des amis connaissent et dont ils garantissent la crédibilité).
Depuis un bon moment, je perçois dans les médias étrangers une fatigue ou plutôt une sorte d’adaptation sur tout ce qui concerne l’Ukraine, et c’est aussi le cas des médias ukrainiens. Début octobre, Olga a participé sur France Culture à une émission aux côtés d’Andreï Kourkov, un écrivain ukrainien connu en France, et de Tetyana Ogarkova, une philosophe et journaliste ukrainienne. Je connais Tetyana de nom depuis que j’ai travaillé à l’Institut français, il y a une dizaine d’années. Cette femme représente l’élite intellectuelle de notre pays. Avec son mari, Volodymyr Yermolenko, ils participent à plusieurs projets culturels, ils ont un podcast sur la philosophie et la littérature que j’écoute régulièrement. Depuis le début de la grande guerre, ils se rendent dans le Sud et dans l’Est pour des missions humanitaires. Et Tetyana est également la présentatrice d’un podcast en français intitulé « L’Ukraine, face à la guerre ». D’ailleurs, il y a quelques jours, elle nous a invitées, Olga, Elisa et moi, à témoigner sur notre expérience d’écriture du journal.
Je reviens à cette émission sur France Culture car je veux citer Tetyana Ogarkova. Elle a formulé une idée qui me paraît aussi affreuse que limpide pour exprimer cette fatigue, elle a dit : « La guerre devient la banalité. » Voilà, tout le monde s’habitue à l’existence de la guerre en Ukraine. L’idée est simple, terrible et vraie. Surtout maintenant que le monde entier a été bouleversé par les actes de terreur du Hamas en Israël et l’attaque consécutive sur Gaza. Où peut-on être totalement en sécurité ? Notre époque sera-t-elle la plus inhumaine de toutes, pire encore que les guerres du XXe siècle ?
Si Kyiv n’est pas bombardée, la mobilisation, elle, est bien présente. A droite à gauche, il y a des histoires d’hommes appelés du jour au lendemain, pris chez eux ou même dans la rue, et emmenés sur le front sans aucune préparation. Zelensky a fait certaines choses pour éliminer la corruption, mais aujourd’hui encore, dans le chaos de notre système, il me semble que si tu ne connais pas de gens influents, tu as bien plus de risques de vivre des drames et des injustices. Cette putain de guerre est si longue. La question de la mobilisation obligatoire des femmes est toujours en suspens, sans qu’il y ait de réponse claire. Personnellement, j’envisage d’abord d’apprendre les bases de la médecine tactique pour soigner les blessés de guerre, mais aussi d’autres disciplines que je trouve indispensables à mon avenir, peut-être le tir, par exemple. J’aimerais bien vivre dans l’illusion que quelqu’un d’autre va faire la guerre pour ma liberté, mais la réalité est plus forte. Comment réfléchir autrement ?
Après-demain, maman et moi prenons le train et partons pour Paris. Nous avons pris cette décision très vite. Nous voulons dire adieu au père de Yanis et rejoindre Olga et notre belle-famille dans la douleur. Je termine cette lettre… et il y a justement une attaque. Je me réfugie dans le couloir.