Sur les traces de Nestor Makhno, l’anar des campagnes ukrainiennes, érigé en modèle de résistance
Après la révolution russe de 1917, ce fils de paysan fut un chef de guerre redouté et une figure de l’anarchisme célébrée jusqu’à Paris, où il est mort en 1934. Depuis l’invasion de février 2022, son étonnant destin sort de l’oubli.
Les souris sont partout. Elles ont fui les champs labourés par les tirs de mortier et grignotent les paquets de maïs, le sarrasin des placards, la mousse des matelas, les vieux papiers… Une nouvelle calamité pour les derniers habitants de Houliaïpole, 2 000 personnes qui n’ont plus l’âge ni les moyens de déménager ou de louer un appartement à Zaporijia, la grosse ville la plus proche. « Comme j’ai dit à ma femme : “On avait les orques [les Russes], maintenant on a les souris” », soupire Sergueï Levtcheko, un menuisier du coin. La nuit tombée, elles se faufilent dans les caves pour grimper sur les lits de fortune de ceux qui n’ont pas été évacués.
Peu de toits tiennent encore bon dans cette bourgade de la ligne de front. Plus un commerce ouvert, seulement des rondes humanitaires. En bruit de fond, les incessants échanges de tirs, à quelques kilomètres. De temps à autre, un cycliste trace sa route, pommes de terre dans les sacoches de son vélo. Parfois surgit l’ombre d’un camion militaire ou celle d’un chien errant. « Je n’y fais même plus un aller-retour pour m’occuper de ma maison, confie Irina Chtepa, ancienne sage-femme de Houliaïpole, réfugiée à Zaporijia. Ma mère est à l’hôpital : qui veillera sur elle si je meurs ? Et puis, mon chien Nick est mort d’un infarctus après un tir de S-300. Je n’ai plus personne là-bas. »
Houliaïpole (« le champ de la liberté », en ukrainien) comptait 23 000 habitants avant la guerre et a longtemps été une ville de foire, passante et animée. C’est un carrefour historique où se croisent les routes du Donbass menant à Donetsk, Dnipro et Zaporijia. Voilà pourquoi les Russes l’ont pilonnée dès la nuit du 4 au 5 mars 2022. Pourquoi, aussi, l’armée ukrainienne a tout fait pour empêcher qu’elle ne tombe aux mains de l’ennemi. Houliaïpole est restée ukrainienne, mais pour qui ? Des tôles ondulées gémissent dans les rues désertes. Sur la place des Héros-de-l’Ukraine, anciennement place Lénine, claque un placard publicitaire désaxé par le vent.
Un petit miracle s’est tout de même produit dans ce décor fantomatique. A Houliaïpole résiste Nestor Makhno. Les deux statues de ce chef de guerre anarchiste, né ici en 1888, mort à Paris en 1934, tiennent debout. La première, du plus pur kitsch postsoviétique, veille sur la cour de la maison familiale, dont le toit a pourtant été soufflé, début octobre. L’autre, 100 % dorée, se dresse toujours au centre de la ville, au pied du Palais de la culture, dévasté. Entre les sacs de sable censés protéger Makhno, tous éventrés, des soldats ont planté un drapeau ukrainien : leur hommage à ce paysan qui, après la révolution russe de 1917 et alors que son pays plongeait dans la guerre civile, mena avec son armée d’insurgés une guérilla acharnée contre l’occupant austro-allemand, puis contre les troupes restées fidèles au tsar – avant de se retourner contre ses alliés bolcheviques, qui l’ont trahi dès le danger « blanc » disparu. « Cogner sur les blancs jusqu’à ce qu’ils deviennent rouges, et cogner sur les rouges jusqu’à ce qu’ils deviennent blancs », résumait-il à sa façon.
Totem antisystème
Epaisse tignasse plaquée en arrière sous une toque en laine de mouton, cartouchières en bandoulière sur son manteau cosaque à brandebourgs… La figure de Nestor Makhno est bien connue de la famille « anar » éparpillée à travers le monde. En France, il fut la coqueluche des libertaires anticommunistes de Mai 68. Son portrait – yeux froncés, moustache en guidon – s’étalait dans la revue anarchiste Noir et Rouge ou sur les murs des chambres d’étudiants en grève ; des facs françaises rebaptisaient leurs amphis « Makhno ». Des fils d’ex-anars portent aussi ce prénom insolite. Makhno fut longtemps plus connu hors d’Ukraine que chez lui et repose au cimetière parisien du Père-Lachaise, aux côtés de gloires du XXe siècle.
C’est que pendant soixante-dix ans, le seul fait de prononcer le nom de Makhno, l’ennemi de Moscou, était passible d’amende, voire de prison. La propagande soviétique s’était acharnée à le gommer et à salir sa mémoire, sans que Kiev juge bon, une fois le tabou levé après la chute de l’URSS, de le sortir du formol : malgré sa mythologie puissante, Makhno était un totem trop libertaire, trop incontrôlable, trop « antisystème ». « En 1991, explique le philosophe ukrainien Anton Drobovytch, 37 ans, directeur de l’Institut de la mémoire nationale, l’Ukraine indépendante avait davantage besoin de héros fondateurs comme le prince Volodymyr – qui installe la capitale du pays à Kiev, crée la monnaie et impose un blason en trident – que de Robin des bois comme Makhno. » A l’anar révolutionnaire de Houliaïpole, l’Ukraine préfère des figures nationalistes pourtant embarrassantes, comme son contemporain Simon Petlioura, chef de guerre antisémite et responsable des nombreux pogroms commis entre 1918 et 1921, ou Bandera, dans l’ouest du pays, qui collabora avec les nazis.
Un pays en guerre a besoin de héros – surtout lorsque le conflit s’enlise et que le découragement guette. Sans que le pouvoir s’en mêle, des universitaires, puis, en 2007, une série diffusée à la télévision ukrainienne (Les Neuf Vies de Nestor Makhno) commencent à ressusciter la figure de l’intrépide guerrier. Versant « vie amoureuse », la série est plus qu’approximative, d’après les habitants de Houliaïpole et les historiens locaux, mais hommage est rendu à son courage, à son indépendance, à son sens stratégique, bref, au « résistant » capable de lever par son charisme une armée de paysans certes inférieure en nombre mais décidée à libérer l’ancienne terre des cosaques avec ses moyens de fortune – des mitraillettes montées sur des charrettes, les fameuses tatchankas de Makhno.
En février 2022, l’invasion russe, qui prend tout le monde par surprise, achève d’installer ce revival. Dès le premier jour, le pays se couvre de longues files d’attente : des volontaires pressés de se faire enrôler, « comme les paysans de Makhno », entend-on. De petits comités de citoyens éclosent spontanément, si bien que le ministère des armées simplifie le recrutement de la défense territoriale, tout juste créée. Lorsque les Russes marchent sur Kiev, début mars, des bataillons s’organisent de façon quasi autonome pour défendre la capitale. Dans les campagnes, des vieilles paysannes se postent, bras en croix, devant les chars ennemis en criant : « Vous ne passerez pas ! », et l’Ukraine croit reconnaître un « esprit Makhno »…
Plusieurs bataillons du pays ont d’ailleurs pris son nom. Leurs drapeaux noirs flottent sur la ligne de front et sur les réseaux sociaux. En octobre, le portrait géant du chef de guerre anarchiste est aussi apparu sur un mur de l’avenue Patriotique, à Zaporijia. « Il est pour nous le symbole absolu de la lutte pour la liberté absolue », justifie l’artiste ukrainien Nikita Kravtsov, commanditaire – anarchiste – de cette fresque géante.
Au galop sur des chevaux sauvages
Partir en quête des traces de Makhno, remonter en 2023 l’épopée d’un homme banni durant un siècle des récits officiels et dont le fief de Houliaïpole reste convoité par l’armée russe, c’est croiser la guerre, d’aujourd’hui comme d’hier, à chaque pas. Volodymyr Tchop, docteur en histoire de 56 ans, le sait bien, lui qui est l’un des meilleurs spécialistes du sujet. Au Sir Lancelot, un café du centre de Zaporijia, il arrive le visage froissé par sa nuit blanche, la faute d’un missile russe tombé avenue de l’Union, « pile à côté de l’hôtel où je logeais mes invités lorsque nous organisions des colloques sur Makhno ».
C’était entre 1991 et 2022, entre l’indépendance et la guerre, trois petites décennies pendant lesquelles les chercheurs ont pu s’épanouir librement, avant de stopper net leurs travaux, leurs échanges internationaux – et, pour certains, de partir au front. Sur la jeunesse de Makhno, ils savent l’essentiel : né dans une famille de paysans pauvres, garçon de ferme puis ouvrier fondeur avant de découvrir la politique en 1905 lors des troubles agitant l’Empire russe, il a lui-même rédigé ses Mémoires. Arrêté par la police du tsar, il est interné trois ans à Moscou avant que la révolution de 1917 n’ouvre grandes les portes des prisons. La suite de son parcours est plus difficile à reconstituer.
En 1917, Makhno revient, enthousiaste, à Houliaïpole fonder un syndicat d’ouvriers agricoles ; puis, à la tête du soviet local, redistribue les terres des koulaks (les riches propriétaires) et installe des « communes libres » autogérées. Sur un territoire de 2,5 millions d’habitants, son état-major tente d’imposer la démocratie directe. C’est la face communiste libertaire et sociale de ce rebelle, la plus oubliée. La postérité se souvient surtout de l’implacable commandant en chef d’une armée révolutionnaire baptisée la Makhnovchtchina. Il ne faisait vraiment pas bon croiser ces hordes de paysans lancés au galop sur leurs chevaux sauvages, naseaux fumants et crinière au vent.
Cette troupe « privée » comptait « 115 000 insurgés à son apogée, 15 000 aux heures sombres », selon les spécialistes ukrainiens interrogés par Le Monde. Un de ses mots d’ordre lors de ses combats contre les Russes ? « Vaincre ou mourir. » Le romantisme français a par la suite transformé la Makhnovchtchina en chanson, inventée et mise en musique en 1974 par le parolier Etienne Roda-Gil, fils de révolutionnaires espagnols, avant de devenir un titre du groupe punk Bérurier noir.
« Un jour, j’étais enfant, on m’avait bizarrement expédié jouer dans le grenier, et j’avais surpris la conversation à voix basse de mes deux grands-pères, confie l’historien Volodymyr Tchop. L’un d’eux avait été mobilisé tout jeune dans la Makhnovchtchina. Ils parlaient du “batko” [« père », en ukrainien], le surnom de Makhno. Je me suis plongé dans cette épopée dès le début de mes études. » Dix livres plus tard (dont une somme parue début 2022, autant dire « passée inaperçue », soupire-t-il), il ne regrette « pas un seul jour » son choix. L’histoire de Makhno est du miel pour universitaires, car beaucoup reste encore à faire. Et désormais en urgence.
Peu d’archives, plus de légendes
« Houliaïpole a été “nettoyée” à plusieurs reprises par les soviets depuis 1929 : la mémoire de Makhno est donc une mémoire orale, explique, à Dnipro, un autre spécialiste, Anatoli Doubovik, qui se revendique lui-même anar. Vous avez toujours dans cette région quelqu’un pour vous dire : “Mon arrière-grand-père racontait qu’il avait connu le frère de Makhno, ma grand-mère avait gardé la fourrure offerte par Makhno à son aïeule…” »
Pas faux : dans son atelier-chambre de Kiev, David Chichkan, le peintre qui a réalisé la fresque de Zaporijia, retrace ainsi l’aventure du miroir hérité de l’« arrière-arrière-grand-mère » de sa femme. « Mariyka, c’était son prénom, avait accepté de laisser Makhno enrôler son mari pour l’envoyer libérer la Crimée des troupes de l’Armée blanche, mais elle avait exigé en échange cette glace gravée, et contre son cheval, elle avait réclamé deux fauteuils, sans doute embarqués chez de riches propriétaires du coin par la Makhnovchtchina. »
Les fauteuils se trouvent désormais dans la maison de sa belle-famille, investie par des soldats ukrainiens – ils préfèrent ce type de logement « chez l’habitant » aux casernes, trop repérables par les Russes –, et le miroir a suivi David et sa femme dans leur deux-pièces de Kiev. Quant à l’arrière-grand-père, il a fini « tué d’une balle dans le dos par un bolchevique »
La découverte d’Irina, l’ancienne sage-femme de Houliaïpole, est encore différente. Il y a moins de cinq ans qu’elle a appris ses liens de parenté avec Makhno. « C’était un début d’après-midi ensoleillé de 2018 », raconte cette petite femme aux traits fins sous sa coupe mi-rasée et ses yeux bleus qui ont trop pleuré : elle a perdu son mari le 22 janvier à Bakhmout, ce « Verdun » ukrainien. Elle vivait alors à Houliaïpole et s’apprêtait à repartir travailler après une pause déjeuner chez sa mère quand elle entend celle-ci lâcher, l’air de rien : « Tu savais, ma fille, que notre famille avait des liens avec Makhno ? La sœur de ton grand-père était l’épouse de Karp, le frère de Nestor. » Silence stupéfait. « On n’avait pas le droit de dire ça avant, on nous menaçait, avait ajouté la mère à la fille. Pour les Soviétiques, Makhno était un bandit ! » Pire, un soudard cruel, un psychopathe qui éliminait les gêneurs en les pendant à un arbre, paraît-il, quelque part dans la forêt de Dibrivka, à 80 kilomètres au nord de Houliaïpole.
Makhno avait fait de cette chênaie son camp de base. « Il passait son temps ici avec ses lieutenants plus souvent que dans sa ville d’origine, assure le maire de Dibrivka, de retour du déminage en urgence de deux bombes retrouvées par hasard dans un hameau de sa commune. Il existe encore une vieille route de terre au milieu des champs qui reliait notre village à Houliaïpole et surnommée la “route Makhno”. » Du bureau mitoyen, la secrétaire de mairie lève le doigt. « La mère de ma voisine, morte à 101 ans, se souvenait d’avoir vu passer, quand elle était petite fille, Makhno et son bras droit, Fiodor Schuss, qui était d’ici. Elle racontait qu’ils avaient les plus beaux chevaux et qu’apparemment, Makhno n’était pas grand » – 1,53 mètre, dit-on. « Plutôt 1,64 mètre, selon Volodymyr Tchop, mais son chapeau en laine de mouton, ses hautes bottes de cosaque, tout ça allongeait sa silhouette. »
Moins les archives sont nombreuses, plus fleurissent les légendes. Aujourd’hui encore, beaucoup, dans la région, assurent qu’à force de pillages, Makhno s’était retrouvé à la tête d’un trésor enterré dans les bois. « A l’école, j’avais peut-être 11 ans, se souvient Irina Chtepa, le journal L’Etoile écrivait que son butin se trouvait dans la forêt de Dibrivka », désormais bouclée par des militaires et interdite à la promenade. Jusqu’en 2022, des promeneurs l’arpentaient le dimanche avec des détecteurs de métaux, témoignent les villageois…
Le chêne de la mort
Natalia Lys, 67 ans, trie ses champignons dans les dernières lueurs du soleil d’automne, sur la toile cirée de la table de son jardin. Elle-même est « la petite-fille de l’adjoint de Makhno, Schuss », précise-t-elle en sourjik, un mélange de russe et d’ukrainien. Elle porte un foulard multicolore, du vernis mauve aux mains et s’enthousiasme dès qu’il est question du fameux chêne : « Il était si grand qu’il fallait huit personnes pour en faire le tour avec les mains ! » Pourquoi ce surnom de « chêne de la mort » ? Elle hésite : « La légende dit que le “batko” y pendait ceux qui avaient fauté. » Une dispute éclate avec son mari – un ancien mineur du Donetsk –, venu la rejoindre sous l’abricotier :
« Il pendait les bolcheviques !
– Non ! Les traîtres de son armée ! »
« Le mieux est d’aller trouver Nadia Perepelova, finit par s’accorder le couple, elle est plus vieille que nous. » La voisine de 86 ans se tient debout au milieu des herbes, sur le sentier menant à sa maison. Le chêne ? « C’était un lieu de rendez-vous dans la forêt, avec plein de bancs autour. On s’y retrouvait pour le jour des komsomols, le 1er-Mai ou à la Fête de la jeunesse, avec les camps de pionniers des enfants de Donetsk. » Mais les pendus ? Nadia Perepelova a gardé de vieux réflexes soviétiques et ne cite Makhno qu’en disant « lui » ou « il ». « Pfff… Il y avait plein d’histoires. Qui il tuait, je n’en sais rien, je ne sais pas ce qui est vrai. »
Comme de nombreux villages ukrainiens, Dibrivka possède un charmant musée local – encore un héritage soviétique. L’une de ses salles est consacrée au « mouvement révolutionnaire de Nestor Makhno dans l’est de l’Ukraine ». Quelques biographies, des drapeaux noirs, pas grand-chose à vrai dire – un pistolet et une lame de sabre de la Makhnovchtchina trouvés dans la forêt –, mais la photo du chêne. « Il avait plus de 300 ans, a été vandalisé au fioul puis touché par la foudre en 2003, tranche la villageoise chargée de veiller sur le musée. La légende voulant que Makhno y a pendu certains de ses camarades, c’est du pur mensonge. Il protégeait tout le monde. » Voilà la nouvelle doxa depuis que Makhno est redevenu fréquentable et qu’en 2022 les Russes ont progressé jusqu’à moins de 10 kilomètres de Dibrivka.
Des musées de ce style, installés dans des mairies ou des écoles, le jeune Serhiy Zvilinsky en évacue chaque semaine sur le front est. « J’appelle ça des “raids de sauvegarde de la mémoire”. » Dès les premiers bombardements, l’historien a compris que Vladimir Poutine ne se contenterait pas d’instrumentaliser l’histoire : les missiles du président russe détruisent une à une les traces du passé ukrainien. « A Houliaïpole, je m’occupais d’un musée privé qui devait ouvrir l’été 2022, soupire Serhiy. Une semaine avant la guerre, on peignait encore les murs. L’idée était de retracer le passage de la fin du XIXe siècle au début du XXe à travers la vie quotidienne des paysans. Notre démarche était anthropologique : on voulait sortir des vieux concepts soviétiques, explorer Makhno sans l’héroïser, en recueillant des récits intimes. Nous avons dû suspendre tous les entretiens menés par les étudiants, car l’université ne pouvait pas prendre le risque de les envoyer là-bas. Il n’y a plus qu’un ou deux fous comme moi pour faire le trajet de Houliaïpole et mettre des objets à l’abri dans un coffre de voiture. »
Joseph Kessel, l’autre bourreau
Une fois à Zaporijia, ces archives – y compris celles du musée officiel de Houliaïpole, qui n’a plus ni vitres ni porte – sont sauvegardées dans le lieu le plus sûr de la région : l’abri antinucléaire de l’ex-pouvoir soviétique local. Teint pâle, silhouette filiforme, le doyen de la fac d’histoire et de relations internationales nous guide dans les entrailles de son université. Jusqu’en 1991, le bâtiment a hébergé successivement le comité du Parti des régions et les services administratifs de la gestion de l’aménagement des territoires. « Regardez, montre le doyen, tête levée au plafond, il y a des sorties secrètes, une dynamo pour produire de l’électricité, des systèmes d’évacuation et de recyclage d’air et d’eau… » Et désormais, rangés sur des étagères, des coffres peints, des photos encadrées, des lettres et des journaux, des costumes traditionnels paysans, des fourches et des jougs de bœuf : la jeune équipe d’anthropologues inventorie le butin rapatrié du front – les souvenirs de l’époque Makhno.
« Il n’était pas de Moscou, il n’était pas de Berlin, il était d’un village de l’est du pays, puisait ses références chez les cosaques et se battait d’abord avec ses paysans pour une identité, celle que nous cherchons nous aussi à conserver aujourd’hui, celle qu’au fond, je veux préserver à l’Institut de la mémoire, réfléchit le philosophe Anton Drobovytch. Depuis la guerre, l’“ukrainité” de cet homme résonne avec ce qui se passe dans notre pays. » A Kiev, il a donné rendez-vous dans un parc proche d’un hôpital. Posée sur le banc où il est assis, sa main laisse apparaître une phalange manquante. « Je rentre du front et j’y retourne après ma rééducation », lâche-t-il doucement en rétractant sa main.
Les libertaires sont rarement du côté des vainqueurs de l’histoire. En 1921, l’armée insurrectionnelle de Makhno est anéantie par les quatre corps d’armée affectés par Trotski. L’Ukraine est engloutie et Makhno se réfugie en Roumanie, passe par plusieurs camps roumains, polonais et allemands, avant de débarquer avec sa valise d’immigré, en avril 1925, gare de l’Est, cette porte d’entrée parisienne pour tous les réfugiés d’Europe centrale. Le voilà fondeur à Vincennes, où il loue une maison – 18, rue de la Jarry –, puis ouvrier aux usines Renault de Billancourt.
La chasse à l’homme n’est pas terminée. En 1926, l’écrivain journaliste Joseph Kessel, victime de la propagande d’un Russe blanc, publie un petit ouvrage, Makhno et sa juive, présenté comme l’« histoire véridique » d’un « bandit célèbre pour sa cruauté et sa soif de sang » qui se faisait « un véritable devoir » de massacrer des juifs. Or, écrit Serhii Plokhy, professeur d’histoire ukrainienne à l’université américaine Harvard, dans son ouvrage de référence Aux portes de l’Europe. Histoire de l’Ukraine (Gallimard, 2022), Makhno est « le seul chef de guerre qui ait essayé, avec un succès mitigé, d’empêcher ses troupes de perpétrer des pogroms et de combattre l’antisémitisme au sein de son armée de paysans ».
« Je me suis constamment efforcé de combattre [leurs] préjugés antisémites, mais cela s’avéra à peu près aussi difficile que de les empêcher de boire et de piller », notait Makhno dans ses Mémoires. En vain. Un siècle plus tard, le sceau de l’infamie demeure, du moins pour le grand public : Makhno et sa juive reste aujourd’hui publié en collection « Folio » à 2 euros sans avertissement ni préface actualisée.
L’anarchiste ukrainien, qui n’était déjà pas en forme (sa tuberculose, contractée dans les prisons tsaristes, les hivers à cavaler dans les steppes… ), est ravagé par le livre de Kessel. Il meurt le 25 juillet 1934, à l’âge de 45 ans, à l’hôpital Tenon. L’urne contenant ses cendres est placée le jour même dans la case 6685 du cimetière parisien du Père-Lachaise, loin, très loin du « vieux cimetière » désormais miné de Houliaïpole où reposent ses parents et ses frères. « Cette case était à durée temporaire, mais a été convertie en 1950 en durée illimitée, après paiement, par un certain Cyrille Radeff », révèle le conservateur du cimetière, Benoît Gallot.
Renseignements pris, Cyrille Radeff était un jeune anarcho-communiste bulgare dirigeant le journal L’Appel, expulsé à Paris, où il veilla sur les dernières années de la vie de Makhno. Grâce à lui, la case 6685 est régulièrement fleurie et garnie de bouteilles de bière. Le 7 novembre, pour l’anniversaire de la naissance de l’Ukrainien, des fans « makhnovistes » se sont donné rendez-vous dans les jardins du cimetière pour trinquer sans compter à la mémoire de leur héros. En arrivant, ils ont trouvé accroché à son portrait un petit sac d’humus noir, humide et gras, celui qui fait pousser le blé des plaines de l’Ukraine. Dessus, une main anonyme a écrit : « Terre d’Houliaïpole ».