La Résistance à l’échelle locale, des histoires d’hommes et de militants
La Résistance a pris des contours variés en fonction des régions et des opinions. Deux ouvrages viennent apporter des éclairages nouveaux sur des pans de cette période.

«Résistance antinazie, ouvrière et internationaliste», lutter de concert
Comme une partie de l’extrême gauche, les trotskistes n’ont pas toujours été à l’aise avec l’histoire de la Résistance. Plusieurs raisons l’expliquent. D’abord, quelques-uns d’entre eux ont été tués par les communistes pendant la guerre, comme Pietro Tresso et trois de ses camarades à la prison du Puy-en-Velay en 1943 (ce qu’avait montré Pierre Broué dans Meurtres au maquis).
Il faut ajouter que des trotskistes ont choisi de faire de l’entrisme dans plusieurs organisations –y compris, initialement, dans certaines organisations vichystes. Et que plusieurs groupes ont longtemps considéré que la Seconde Guerre mondiale n’était qu’une guerre entre «puissances impérialistes».
Robert Hirsch, Henri Le Dem et François Preneau viennent montrer qu’en Bretagne et dans les Pays de la Loire, les choses sont différentes. Les trotskistes, dès l’invasion de la France, considèrent que la lutte doit être menée de concert par les Français et les Allemands; aussi décident-ils de se consacrer au «travail allemand», c’est-à-dire de diffuser dans les troupes d’occupation des tracts et des informations pour convaincre leurs membres de participer à une hypothétique révolution. À Nantes et à Brest, ils publient régulièrement un journal clandestin, Le Front ouvrier, qui condamne le nazisme; parallèlement, ils tentent d’organiser les ouvriers dans les usines pour exiger des améliorations de salaires.
Le présent ouvrage publie un grand nombre des tracts et des documents qu’ils ont fait circuler sous le manteau pendant ces années. Plusieurs d’entre eux le paient de leur vie. C’est le cas de Georges Berthomé, qui meurt à Buchenwald (alors que son frère, également déporté, revient), ou de Constant Boucault, qui meurt également à Buchenwald, tandis que Robert Cruau tombe sous les balles de la Gestapo alors qu’il tente de s’enfuir après son arrestation.
En outre, les auteurs rappellent également que deux des vingt-sept fusillés de Châteaubriant, Marc Bourhis et Pierre Gueguin, se réclamaient également du trotskisme.
«Des hommes», pas des héros
Lionel Fontaine se penche sur la résistance communiste en Champagne-Ardenne, après plusieurs travaux sur la résistance en Haute-Marne. Il s’est plongé dans les archives pour proposer une étude sur la répression, dans ce département principalement, mais en s’autorisant quelques compléments d’enquête en Côte-d’Or et en Meurthe-et-Moselle. Par cet ouvrage, il veut rendre à la Résistance son humanité. Le résultat est passionnant.
Il faut aussi noter qu’il s’agit principalement d’une collecte de données biographiques qui parfois manquent de problématisation, mais qu’importe: le travail fourni fourmille d’exemples et offre une véritable analyse de la résistance communiste dans le nord de la Champagne (également connu sous le nom d’Interrégion n°21).
Lionel Fontaine propose un récit chronologique dans lequel se succèdent les analyses des arrestations des militants. Son travail permet de mesurer à la fois la force et la faiblesse de ces combattants. Il commence par la biographie de René Migot. En 1943, celui-ci manque d’être arrêté, réussit à s’échapper en tirant sur des policiers, et se met au vert. Envoyé par le Parti comme responsable militaire en Gironde, il est arrêté et fusillé en 1944 pour de nouvelles actions de résistance.
Il poursuit son enquête en montrant l’action de Henri Mery, militant communiste depuis les années 1930, qui est arrêté pour des distributions de tracts. Arrêté et jugé, il meurt en déportation. Il évoque également l’arrestation de Pierre Georges. Ce dernier, figure héroïque de la Résistance, mort fusillé après une autre arrestation en 1944, a été obligé de parler face à la violence des interrogatoires de policiers et de confirmer ce que ces derniers savaient déjà.
Mais, surtout il rappelle que les principaux dégâts causés au sein des FTP sont les conséquences de militants retournés qui collaborent et informent les policiers français et le contre-espionnage allemand –à l’image de George Pouto, un militant communiste de fraîche date, qui dans la Haute-Saône entraîne l’arrestation d’un groupe entier, dont les membres sont fusillés en 1944. De même, Gabriel Szymkowiak est retourné par le Sipo, ce qui entraîne l’arrestation puis l’exécution en avril 1944 de vingt-cinq de ces camarades.
Comme le souligne l’historien Franck Liaigre, auteur d’une étude pionnière sur les FTP (Perrin, 2020) dans sa préface, Lionel Fontaine a refusé de les croquer en héros, rendant le «plus bel hommage qui soit à ces résistants»: «Ils se sont engagés bien que démunis et apeurés. Ils ont combattu en dépit de leur manque de formation. Ils ont agi et souvent échoué. […] Ils sont des hommes tout simplement […] Ce qu’ils ont fait suffit.»
