« La délation est partout » : comment Poutine met la Russie sur la voie de la Corée du Nord
L’autocrate veut utiliser l’élection présidentielle, du 15 au 17 mars, pour attiser encore le patriotisme et unir le pays autour de lui, contre l’Occident.
En trois mois, des dizaines de milliers de Russes ont admiré cette photographie d’un pays dans lequel tout va bien. Vladimir Poutine a inauguré en décembre dernier à Moscou une gigantesque exposition constellée de clichés sur la « Russie éternelle », où des dizaines de régions idéalisées forment une nation Potemkine. Cette mise en scène joue un rôle clé dans la stratégie du président russe, qui organise sa réélection pour un cinquième mandat du 15 au 17 mars face à trois candidats mineurs et cooptés par le pouvoir. Des corporations venues de tout le territoire y sont amenées quotidiennement : gymnastes, pompiers, soldats, agents des services publics…
On en oublierait presque les horreurs de la guerre en Ukraine. Un pavillon entier est dédié au ministère de la Défense, mais il semble surtout destiné aux enfants. On y découvre le conflit de façon ludique, par des jeux vidéo, un simulateur de saut en parachute ou encore un hôpital de campagne peuplé de mannequins sur lesquels les petits peuvent s’exercer à la médecine de guerre.
Plus que jamais, Vladimir Poutine cherche à attiser le sentiment patriotique et à militariser la population dès le plus jeune âge. Mêlant nationalisme et conservatisme, il veut notamment inciter les femmes à enfanter de futurs défenseurs de la patrie. Et pourchasse tous ceux qui s’opposent à son « opération militaire spéciale ». Dès le lendemain de l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, il appelle à s’attaquer aux « mauvais citoyens » : « le peuple russe est capable de distinguer les vrais patriotes de la racaille et des traîtres, et de recracher ces derniers comme un moucheron qui aurait accidentellement atterri dans leur bouche », menace-t-il alors. C’est l’une des fonctions de l’élection présidentielle : faire « campagne » sur l’idée d’un peuple uni derrière le président et sa guerre. Avec en ligne de mire un plébiscite annoncé, doublé d’un taux de participation conséquent, qui permettra au vainqueur, au pouvoir depuis près de vingt-cinq ans, de remplir triomphalement, dès le 18 mars, le stade Loujniki de Moscou. Fait nouveau, non seulement les Russes ne doivent pas protester, mais ils sont désormais appelés à exprimer un soutien actif, au risque d’être exclus de la société, voire persécutés.
A quelques centaines de mètres du Salon patriotique à Moscou, c’est cette Russie réelle, autoritaire, qui s’illustre. Dans le petit tribunal du quartier d’Ostankino, siège des télévisions d’Etat, une poignée de jeunes militants anti-Poutine se rassemble devant une salle d’audience. Anna Bajoutova, 30 ans, doit y être jugée dans le cadre d’une affaire « criminelle ». Elle a été victime d’un délateur qui a pris au mot l’appel du président russe. L’été dernier, la jeune femme a réalisé une vidéo en direct diffusée sur la plateforme « Twitch » dans laquelle elle montrait des images de Boutcha, théâtre des atrocités commises par les soldats russes en Ukraine. A ses spectateurs, elle explique alors que l’armée russe est responsable de 300 morts civils et lit des témoignages de victimes de torture. Des propos rendus illégaux en Russie, où Boutcha fait l’objet d’une négation collective facilitée par une propagande qui a multiplié les contre-feux sur le sujet. Si Anna Bajoutova « s’en sort avec cinq ans, la peine minimum, elle aura de la chance : ce sont ça nos seules victoires, de nos jours », confie une jeune femme engagée dans l’aide aux prisonniers politiques. A ses côtés, un journaliste du média indépendant Sota, encore toléré en Russie, a passé une vingtaine de jours derrière les barreaux en janvier pour avoir crié « honte ! » à l’issue d’une audience.
Le 8 décembre, c’est lors d’une séquence bien huilée, aux côtés d’un soldat du Donbass, que Vladimir Poutine a annoncé sa candidature à la présidentielle. Une façon de signifier aux Russes que l’heure n’est pas à la désescalade et que ce sont les soldats qui ont sa confiance, et non plus les civils. Face à l’émergence d’un mouvement de femmes qui réclament le retour de leurs maris mobilisés sur le front ukrainien, le Kremlin se montre sûr de lui, sans empathie. Lors d’une visite de ces femmes au QG de campagne du président, une militante pro Poutine leur a servi la position officielle : « les hommes sont des guerriers, des créatures uniques de Dieu qui veulent défendre leur patrie », a-t-elle lancé, avant de tenter un parallèle avec les soldats héroïques de la Seconde Guerre mondiale.
Car dans tout le pays, on compare désormais ouvertement la Russie actuelle à la période stalinienne. Certains sont enchantés, comme Igor, 15 ans, rencontré lors d’un hommage à Staline. Il est obsédé par l’idée d’une « cinquième colonne ». « Il n’y a aucune preuve que Staline était un tyran et qu’il tuait des gens, assure-t-il. Je le respecte, il est immortel, nous lui devons beaucoup, contrairement à ce que disent les ennemis du peuple. » Il soutient le président russe, « un homme intelligent, qui tente d’épuiser les munitions de l’Otan et des nazis en Ukraine, comme Staline en son temps contre les nazis allemands ». Une autre Russie y voit un retour en arrière. C’est elle qui est apparue au grand jour le temps de l’enterrement d’Alexeï Navalny, en défilant par dizaines de milliers vers son cercueil le 1er mars. Mais la peur est omniprésente. Georgui, entrepreneur russo-georgien, n’a pas osé aller rendre hommage au martyr mort dans une colonie pénitentiaire, qui représentait à ses yeux la dernière figure influente de l’opposition russe. « Il n’y a plus de lois, on peut vous envoyer en prison pour des mots, arrêter votre voiture et y cacher de la drogue… La délation est partout. L’avenir ne nous apportera que la guerre, à l’étranger ou chez nous », soupire-t-il.
Fin février, la Corée du Nord, qui fournit également des armes à Moscou, a vanté dans la presse russe l’ouverture sur son sol d’une station de ski toute neuve à destination des touristes russes. Les internautes sont nombreux à critiquer ce rapprochement entre les deux autocraties, estimant que la Russie ressemble de plus en plus au régime de Pyongyang. Une dérive chaque jour plus réelle.
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Paul Gogo (à Moscou)
