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Le renversement des valeurs

 Selon Daniel Keller, ancien membre du Conseil économique social et environnemental, le monde connaît un moment de bascule, dans la foulée notamment du 7 octobre : le retour en force de l’intolérance, du fanatisme et des haines.

 

Des manifestants iraniens brûlent un drapeau israélien lors d'un rassemblement à Téhéran, le 18 novembre 2023.

Des manifestants iraniens brûlent un drapeau israélien lors d’un rassemblement à Téhéran, le 18 novembre 2023. 

Dans l’entretien qu’il a accordé au journal Le Figaro dans son édition du 6 et 7 avril, Gilles Kepel mentionne à l’appui de son nouveau livre Holocaustes, que nous vivons une période marquée par « un renversement de toutes les valeurs ». Cette appréciation doit nous interpeller en ce qu’elle contredit la conviction jusque là largement partagée selon laquelle l’histoire de l’humanité obéirait à une loi invisible tendant à jumeler indissociablement la marche du progrès matériel et l’avènement du Bien.

 

  • On pouvait en effet espérer que les tragédies du XXème siècle aient provoqué une mutation quasi anthropologique aux termes de laquelle l’humanité aurait enfin renoncé à se renier elle-même. Dans cette perspective, la Shoah apparût longtemps comme l’horizon indépassable du Mal, que l’égarement de quelques négationnistes n’était pas en mesure de remettre en question. Cette tragédie devait nous garantir l’intangibilité d’un avant et d’un après. Cette époque semble révolue.

La banalisation, voire la négation du génocide du 7 octobre, vient subrepticement écarter de la mémoire collective la dimension matricielle de la destruction des Juifs d’Europe dans l’édification d’une nouvelle conscience historique. La résurgence du conflit israélo-palestinien vient raviver la haine du peuple juif jusqu’à vouloir rayer Israël de la carte. La transformation des victimes d’hier en bourreaux d’aujourd’hui réhabilite un antisémitisme ravageur et décomplexé.

Certains avanceront que telle est la conséquence de la politique poursuivie par le gouvernement israélien. Il n’est pas question bien entendu de nier le malheur des populations palestiniennes victimes indistinctement de la barbarie guerrière. Nous n’en vivons pas moins un moment de bascule. Il n’est pas le résultat d’une pesée subtile des torts partagés mais la conséquence d’une relégation dans l’indifférence de plus en plus commune des tragédies qui nous ont précédés, comme si l’humanité au fil des siècles demeurait ballottée au gré des événements sans jamais définitivement rien apprendre sur elle-même. À l’éphémère identification du mal a succédé inexorablement le relativisme désolant du bien au nom duquel une victime chasse l’autre.

Les consciences collectives se laissent à nouveau envahir par des pulsions mortifères

Ce n’est pas parce que la barbarie a déjà été condamnée qu’elle ne peut pas ressurgir. Les générations de l’après-guerre se sont laissé un peu facilement convaincre par les incantations du « plus jamais ça ». Mais les consciences collectives se laissent à nouveau envahir par des pulsions mortifères et cela doit nous prémunir contre les certitudes béates et fallacieuses.

La haine de l’autre, le ressentiment et l’aveuglement qui en sont la traduction nous incitent également à faire d’autant moins confiance à l’humaine nature que les garde-fous politiques, intellectuels et médiatiques ont tendance aujourd’hui à céder les uns après les autres dans ce qui ressemble à un immense suicide collectif. Resterait à comprendre pourquoi l’humanité ne parvient pas à se sevrer d’un poison idéologico-religieux qui à intervalles réguliers ramène les sociétés humaines à leur année zéro.

Si le renversement des valeurs signe le retour d’une intolérance et d’un fanatisme qui invalident toute idée d’un progrès moral durable, le retour des haines inextinguibles devrait donc nous inciter à affronter les clercs qui ont trahi. Une victoire politique ou militaire ne suffira jamais à enrayer la course à l’abîme, mais on serait coupable de ne pas livrer cette bataille pour les générations qui viendront après nous. Le retour de la haine du juif annonce celui de la guerre de tous contre tous. Nul ne sait si le Bien saura un jour pacifier l’humanité, mais l’heure est à la livraison d’un combat à l’issue par essence incertaine et malheur aux peuples qui se seront inopportunément assoupis !

 

Daniel Keller
 

Et en plus 1 milliard d’euros : les conséquences dramatiques des émeutes après la mort de Nahel

La facture des dégâts occasionnés par les émeutes de juin et juillet derniers s’élève désormais à un montant inédit et alarmant d’un milliard d’euros, surpassant largement les pertes de 2005.

 

Émeutes à Bordeaux en juin 2023.

Émeutes à Bordeaux en juin 2023. 

François-Noël Buffet, le président Les Républicains de la Commission des lois du Sénat, a mené une enquête approfondie sur les émeutes survenues en juin et juillet 2023. À l’issue de 80 entretiens, de visites sur le terrain et d’une sollicitation d’avis auprès des municipalités affectées, il publie ce mercredi 10 avril un rapport détaillé. Ce document se distingue tant par son examen précis des événements de cette période tumultueuse, déclenchés par le décès de Nahel à Nanterre après une opération policière, que par ses recommandations strictes pour prévenir de futures éruptions de violence.

 

Émeutes : la (re)civilisation n’aura pas lieu

Le rapport révèle les dernières mises à jour des conséquences de ces émeutes : deux morts – un à Cayenne et l’autre à Marseille – attribués directement aux troubles, plus d’un millier de blessés, y compris des blessures mineures. Parmi eux, 782 membres des forces de l’ordre, incluant 674 policiers et 108 gendarmes, ainsi que trois pompiers ont été recensés. Par ailleurs, une quarantaine de civils ou de participants aux émeutes ont été gravement blessés.

Le coût des dommages matériels s’élève à un milliard d’euros, une somme sans précédent comparée aux troubles de 2005. Les 16 400 dossiers de sinistres soumis aux assurances ont engendré des coûts de 793 millions d’euros, montant quatre fois supérieur à celui des émeutes précédentes. Le processus d’indemnisation par les assurances est encore loin d’être achevé.

Les dégâts matériels sont colossaux : 2 508 bâtiments, incluant 273 infrastructures des forces de l’ordre, 105 hôtels de ville et 273 établissements scolaires, ont été incendiés ou vandalisés. En outre, de nombreux véhicules de police et de gendarmerie ont été détruits parmi les 12 031 véhicules incendiés.

Plus de 1 000 commerces affectés

Concernant les préjudices subis par les commerces, l’évaluation de la commission estime à « plus d’un millier » le nombre de commerces affectés, avec potentiellement 1 500 d’entre eux vandalisés ou pillés, y compris 436 bureaux de tabac, 370 banques, environ 200 magasins alimentaires, 200 boutiques de vêtements et 118 opticiens.

Le profil type de l’émeutier de 2023, selon une inspectrice générale de la Justice, est un homme de nationalité française, âgé de 23 ans en moyenne, célibataire, sans enfant, vivant souvent chez ses parents, détenteur au plus d’un diplôme de niveau baccalauréat et généralement en activité. D’après les données recueillies, 91 % des participants identifiés sont des hommes et 71 % possèdent la nationalité française.

Alexis Bergeron

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