Goliarda ou l’ardeur : « Miroirs du temps », la correspondance de Goliarda Sapienza
L’autrice de « L’Art de la joie » aurait eu 100 ans cette année. Plusieurs parutions la célèbrent, dont celle de sa correspondance. Elle est également à l’honneur de la 39ᵉ Comédie du livre-10 jours en mai.
« L’Arte della gioia », ouvrage posthume, 1996. Traduction française « L’art de la joie », 2005.
Il était une fois une enfant, Modesta, née le 1er janvier 1900, dans un monde frustre et rapidement englouti… Non, L’Art de la joie résiste à toute présentation. Roman d’apprentissage, il foisonne d’une multitude de vies.
Roman des sens et de la sensualité, il ressuscite les élans politiques qui ont crevé le XXe siècle. Ancré dans une Sicile à la fois sombre et solaire, il se tend vers l’horizon des mers et des grandes villes européennes…
« Pourquoi faut-il lire ce livre ? Parce qu’il est un hymne à la joie. A la joie la plus simple qui soit, celle qui émane de la conscience et de l’acceptation sereine de sa propre existence et de celle des autres, personnes et choses, sans lesquelles le bonheur serait absolument impossible. Le XXe siècle, époque de tragédies horribles et d’esprits brillantissimes, se révèle sous un angle différent et les événements qui le caractérisent – guerres et révolutions, sciences et techniques, art et philosophie – portent les stigmates d’une seule femme, Modesta, qui assume les espoirs et la volonté de toutes les autres. » Luca Orsenigo, Corriere della sera.

L’écrivaine italienne Goliarda Sapienza. Photo non datée.
« Miroirs du temps. Correspondances » (Lettere e biglietti), de Goliarda Sapienza, édité par Angelo Pellegrino, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, Le Tripode, 320 p., 25 €.
C’était il y a vingt ans. En 2005, paraissait en France, un objet littéraire surgi de nulle part : L’Art de la joie (Viviane Hamy). Six cent quarante pages signées d’une Sicilienne au prénom bizarre (Goliardo existe en italien, mais pas Goliarda) et au nom qui sonne comme une allégorie (Sapienza, « sagesse »).
Trente ans plus tôt, en 1976, Goliarda Sapienza (1924-1996) mettait un point final à ce projet ogre qui dévora dix ans de sa vie. Las, son texte fut refusé par tous les éditeurs italiens. Trop long, trop cru, trop transgressif. Ou simplement trop en avance. Car rien ne sert d’écrire, il faut sortir à point. Lorsqu’elle parut en France, cette traversée du XXe siècle par une femme aussi libre que peu conformiste connut un succès critique et public phénoménal. Plus d’un demi-million d’exemplaires vendus. Sapienza, elle, était morte depuis près de dix ans.
Née en 1924 à Catane, Goliarda Sapienza aurait eu 100 ans cette année. Pour célébrer cet anniversaire, elle est à l’honneur à La Comédie du livre – 10 jours en mai, à Montpellier, et en Italie, où l’on a entièrement reconsidéré son travail. En France, l’édition met les bouchées doubles avec une biographie, Vies, morts et renaissances de Goliarda Sapienza, de Nathalie Castagné, sa traductrice (Seuil), un portrait, Goliarda, d’Angelo Pellegrino, son dernier compagnon (Le Tripode), un livre audio lu par Anna Mouglalis, Moi, Jean Gabin (Des femmes-Antoinette Fouque), où Sapienza s’identifie, adolescente, au Gabin voyou et anarchiste de Quai des brumes et de Pépé le Moko. Et enfin Miroirs du temps, un florilège de sa correspondance qui vient clore l’édition de son œuvre complète au Tripode.
C’est une facette de Sapienza que l’on connaît peu : l’épistolière. Et qui, une fois de plus, régalera ses fans. L’écrivaine disait que, pour elle, « écrire était comme parler ». Elle raconte combien elle déteste « ce fil aliénant et glacé qu’on appelle téléphone ». Alors elle noircit feuillet sur feuillet de son écriture de plus en plus serrée, « comme un électrocardiogramme » (Pellegrino). Le ton est tour à tour profond, allègre, métaphysique, désespéré, espiègle ou ironique, mais toujours coloré d’espoir, y compris dans les moments de détresse qu’elle nomme ses « grandes perturbations ». Toujours « cash » aussi – avec des « Je te hais » et des « Va te faire f… », Sapienza ayant la langue verte et bien pendue.
Il y a des destinataires prestigieux. Le cinéaste Luchino Visconti (pour qui elle a tourné au cinéma), le poète italien Ottiero Ottieri ou encore le président de la République Sandro Pertini, qui fut un ami de sa mère et qu’elle persuada d’intervenir auprès des éditions Feltrinelli pour que L’Art de la joie paraisse enfin – mais cela non plus n’eut pas d’effet.
Sa vie, ou plutôt ses vies
Il y a des célébrités, mais il y a surtout des amis (ou amants, dont son premier compagnon, le cinéaste Citto Maselli), peu connus du public français. Qu’importe. Ce qui compte, c’est la façon dont cette correspondance permet de survoler sa vie à partir des années 1950. Sa vie ou plutôt ses vies – théâtre, cinéma, écriture – et ses morts à répétition, liées (entre autres) aux blessures que son roman « archirefusé » lui inflige. Détresse, précarité matérielle, pulsions de mort. « Le sommeil de la raison engendre des monstres. Je n’ai pas tellement de raison pour ma part, mais des monstres beaucoup. » Elle écrit ces lignes en 1962, année de sa première tentative de suicide (avant internement psychiatrique et électrochocs).
Tout cela ne l’empêche pas de rester mordante et drôle. « Paris est toujours Paris : c’est-à-dire (…) mièvre/trop grand/trop touristique/ (…) rien qu’un petit peu lugubre/mais toujours “mélancoliquement lugubre”/ les couples qui s’embrassent dans les rues comme s’ils léchaient des glaces/leur clarté de discours = ENNUI. Je veux aller à Istanbul ou en Afrique. »
En 1980, au fond de l’abîme de nouveau, elle vole des bijoux et se retrouve en prison. Elle en tire un livre, L’Université de Rebibbia (Le Tripode, 2013), qui connaît le succès, mais pas assez pour faire publier L’Art de la joie. Elle reste en contact avec l’une de ses codétenues, Barbara. Lui explique qu’un écrivain est toujours prisonnier. « Dedans ou dehors, c’est la même chose, et même dedans on a au moins un toit… Et puis on peut toujours faire un scandale qui – comme je te l’ai raconté – est la seule chose qui paye dans notre maudit-magnifique pays. »
Goliarda ou l’ardeur. Quelle intensité dans ses lettres ! Cette énergie vitale qui les innerve explique ce que Nathalie Castagné appelle les « résurrections » de l’écrivaine. « Je renais par les mains d’un jeune homme, il me tire hors de l’utérus de l’oubli de soi, j’étais morte vivante et ne le savais pas », écrit Sapienza à propos de Pellegrino, de vingt-deux ans son cadet. Et au peintre Eduardo Arroyo : « Grandir n’est pas une question d’âge mais d’avancée dynamique dans le temps. » Art de la joie, légèreté de l’être, Dame Sagesse les cultive avec grâce et courage. « Pirandello riait toujours quand la salle le sifflait. »
Extrait : Lettre à Sandro Pertini, président de la République italienne de 1978 à 1985, fin des années 1970, début des années 1980.
« Cher Sandro,
Jamais je n’aurais voulu te voler un temps précieux mais je me trouve malheureusement dans une situation que je ne crains pas de définir comme angoissante (…). En artiste sérieuse, qui n’est pas à la recherche de succès faciles, telle que j’ai la fierté d’être, je me suis consacrée pendant dix ans à la rédaction d’un roman qui renfermerait toute notre pensée et notre raison de vivre. (…) Le titre de mon livre est L’Art de la joie : la joie laïque de la protagoniste de mon histoire contre tous les fascismes qui s’opposent à sa croissance et sa liberté. (…) J’essaie depuis deux ans de faire publier ce travail (…). Je crois que l’appui que tu m’apporterais (toi qui me connais, qui estimais ma mère) serait à même de témoigner de la pureté de ma personne et de mes intentions. » Miroirs du temps, pages 233-235.
1924 Goliarda Sapienza naît à Catane (Sicile).
Années 1920 Education socialiste, hors du système scolaire fasciste.
1940 Elle entre à l’Académie nationale d’art dramatique de Rome.
1948 Elle rencontre le cinéaste Francesco Maselli, dont elle sera la compagne pendant dix-huit ans.
1945 Elle se consacre au théâtre et au cinéma, avant, en 1960, d’abandonner la scène pour l’écriture.
1962 Première tentative de suicide.
1967 Lettre ouverte (Le Tripode, 2021).
1967 Elle commence L’Art de la joie, qu’elle achèvera en 1976.
1969 Le Fil de midi (Viviane Hamy, 2008 ; rééd. Le Tripode, 2022).
1975 Elle rencontre son futur mari, Angelo Pellegrino.
1983 L’Université de Rebibbia (Le Tripode, 2013).
1987 Les Certitudes du doute (Le Tripode, 2015).
1994 Stampa Alternativa publie une partie de L’Art de la joie.
1996 Elle meurt, à 72 ans, à Gaète (Latium).
1998 Angelo Pellegrino publie L’Art de la joie à compte d’auteur.
2002 Destins piégés (Le Tripode, 2023).
2005 L’Art de la joie paraît en français (Viviane Hamy ; rééd. Le Tripode, 2015).
2010 Moi, Jean Gabin (Le Tripode, 2017).
2013 Ancestrale (Le Tripode, 2021).
2015 Rendez-vous à Positano (Le Tripode, 2017).
2019 Carnets (Le Tripode).