Surprise : privés de portable au collège, les ados se parlent
Bérengère Viennot
La méthode employée dans les établissements américains pourrait inspirer la France, où les interdictions n’empêchent pas certaines dérives.
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«Maintenant, la première chose que je dis c’est “Bonjour”, et pas “Enlevez vos AirPods”.»
Lorsque Raymond Dolphin est devenu principal adjoint au collège d’Illing, Manchester, dans l’État du Connecticut, il a fait un constat déplorable: les élèves n’allaient pas bien. Le problème? Les téléphones portables. Tous les embryons de conflits étaient exacerbés par les réseaux sociaux. La vie sociale, dans les couloirs, à la cafétéria, se réduisait à un troupeau de têtes inclinées vers de petits écrans.
Alors en décembre, le principal adjoint a décidé que l’heure du sevrage était venue: fini les smartphones à l’école, les collégiens (et leurs parents) allaient devoir apprendre à vivre sans. Illing Middle School n’est pas le seul collège américain à avoir pris cette décision; des dizaines d’établissements scolaires ont sauté le pas aux États-Unis. Législateurs et autorités de santé s’inquiètent du danger qu’ils représentent pour la santé mentale des jeunes. Un tiers des adolescents américains disent être connectés «presque en permanence» à un réseau social ou un autre.
En France aussi le sujet est sur la table, et on cherche des solutions pour freiner la consommation d’écrans et repousser le moment de la connexion –et de l’addiction. Une commission d’experts vient de remettre un rapport au président de la République, préconisant de ne pas exposer les moins de 3 ans aux écrans, de n’autoriser le portable, sans accès internet, qu’à 11 ans, et d’attendre 13 ans pour laisser les ados surfer.
À Illing, l’opération a été mise en place non sans heurts et sans douleur. Concrètement, comment faire pour que les plus de 800 collégiens abandonnent leur écran pour la journée d’école? Rien de bien compliqué, finalement. À l’entrée de l’établissement, chaque adolescent doit glisser son téléphone dans une pochette à fermeture magnétique de la marque Yondr, qu’il range dans son sac à dos. Cette pochette ne peut être rouverte qu’au contact d’un badge à la sortie de l’établissement.
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Au commencement étaient le doute et la réticence
Au début, les élèves ont été plus que réticents. «J’ai pleuré», avoue Michael, 14 ans, quand il a pris connaissance de la nouvelle mesure. Il y a eu une pétition. Mais l’administration n’a pas cédé. Chioma raconte avoir été furieuse elle aussi, au début. Maintenant, elle a changé de point de vue. «On se concentre mieux» en classe, admet-elle. Et elle oublie parfois même qu’elle a un téléphone.
Côté enseignants, le doute a rapidement cédé la place au ravissement. Dan Connolly, professeur de sciences, explique qu’avant, à chaque cours il commençait par dire aux élèves de ranger leurs téléphones et d’ôter leurs écouteurs: «Maintenant, la première chose que je dis c’est “Bonjour”, et pas “Enlevez vos AirPods”», se réjouit-il. Naturellement, les téléphones étaient déjà interdits avant, mais c’était une lutte de pouvoir permanente avec les élèves, se souvient Justin Pistorius, professeur de mathématiques.
Yondr, l’entreprise qui fabrique ces pochettes (également utilisées dans le cadre de concerts, pièces de théâtre et examens professionnels) rapporte que ses ventes ont explosé ces derniers temps et que l’année dernière, 2.000 écoles américaines les utilisaient, soit le double de l’année précédente.
«Nous avons ces appareils, dont nous savons qu’au mieux, ils créent des habitudes, et au pire des addictions, et qui sont de plus en plus liés à la dépression et à la solitude», affirme Susan Linn, psychologue, conférencière à la Harvard Medical School et autrice de Who’s Raising the Kids? «Alors pourquoi les accepter à l’école?»
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Les parents «ont dû faire sans»
Les parents non plus n’étaient pas très chauds au départ. Comment joindre sa progénitude en cas d’urgence? D’autres estimaient que leurs enfants avaient besoin de leur téléphone pour écouter de la musique ou utiliser des applications de méditation pour gérer leurs angoisses. D’autres encore trouvaient juste pratique que leur enfant soit toujours joignable. Mais le collège est pourvu d’au moins une ligne fixe par classe, et l’administration est toujours disponible pour transmettre les messages urgents. En cas de nécessité absolue, le professeur a, lui, toujours son portable. Et les pochettes, au pire, peuvent être découpées; elles ne sont pas blindées.
Et en cas de fusillade, ont insisté les parents? Aux États-Unis, ce n’est pas un point de détail; à la mi-avril, on y recensait déjà 18 fusillades en milieu scolaire depuis le début de l’année et en 2023, il y en a eu 82. Le principal Dolphin explique que dans ce cas, les élèves doivent consacrer leur énergie à se cacher et à rester le plus discret possible. «L’idée de vouloir que chaque enfant sorte son téléphone et appelle ses parents est l’exact contraire du protocole de sécurité», rappelle-t-il.
Les collégiens qui avaient besoin de leur téléphone pour calmer leurs angoisses ont pu aller ouvrir leurs pochettes à l’administration de l’école. Et en quelques semaines, cela n’a plus été nécessaire. Quant aux parents qui s’en servaient pour des changements de dernière minute, «ils ont dû faire sans», s’amuse Raymond Dolphin.
Les élèves se reparlent
Les conséquences ont été aussi impressionnantes que positives. Fini les sessions illicites de vape en groupe aux toilettes, coordonnées par téléphone. Fini le partage de photos inappropriées pendant les cours. Fini les conflits alimentés par les réseaux sociaux sur le temps scolaire. Même les pauses-pipi sont moins longues, constate le professeur de maths.
À la fin de la journée, en sortant de l’établissement, les élèves passent devant le badge qui déverrouille leur pochette (un adulte active le badge après les cours). Le collège ne se fait pas d’illusion: il y a évidemment des petits malins qui trichent et gardent leur vrai téléphone dans leur sac à dos. Mais tout élève pris à s’en servir est collé.
En groupe, il est toujours de bon ton parmi les collégiens de dénigrer ce système, raconte Raymond Dolphin en riant. Mais pris individuellement, les ados admettent qu’ils se font davantage d’amis. Et lui a l’impression qu’ils sont nettement plus détendus. Serenity, 14 ans, confie que les temps libres sont un peu plus ennuyeux, «mais on trouve des trucs à se dire, on se débrouille». Pour Grabe, qui a le même âge, «au début tout le monde était malheureux et personne ne se parlait». Mais maintenant, à l’heure du déjeuner et dans les couloirs, les élèves discutent davantage «en face à face, en personne. Et c’est crucial pour grandir.»
