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Yasmina Reza : « Je suis nourrie de mythologies, ça va d’Ulysse à Francis Cabrel »

Exclusif. La célèbre dramaturge et écrivain n’en finit pas de glaner des trophées. Dernier en date, l’illustre et très rémunérateur prix mondial de la Fondation Simone et Cino Del Duca créé en 1969. Entretien.

 Marianne Payot
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yasmina reza

Par rapport à ses débuts, Yasmina Reza juge qu’elle a « moins de crédulité et paradoxalement moins de confiance ».

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Elle est sur tous les fronts, la dramaturge et écrivain Yasmina Reza. Une pièce (James Brown mettait des bigoudis), un livre (On vient de loin, coll. Quarto, Gallimard) et maintenant le prestigieux prix mondial Cino Del Duca, sur proposition du jury présidé par Amin Maalouf, le Secrétaire perpétuel de l’Académie française, qui couronne une œuvre constituant « un message d’humanisme moderne ».

Le Secrétaire perpétuel de l’Académie française ne cache pas son admiration pour l’auteure d’Art et de Serge, entre autres pépites d’une œuvre inaugurée en 1987 avec Conversations après un enterrement : « Chaque roman, chaque nouvelle, chaque récit, chaque scénario, révèle son talent, son audace, son inventivité. C’est évidemment dans le théâtre que sa contribution a été la plus significative. Elle est aujourd’hui l’une des auteures contemporaines les plus jouées et les plus traduites à travers le monde. » Le prix lui sera remis sous la Coupole de l’Institut de France lors de la séance solennelle de remise des Grands Prix des fondations de l’Institut, le 19 juin. Entretien.

Vous avez reçu de nombreux prix en votre qualité de dramaturge et le prix Renaudot pour Babylone en 2016. Ce prix mondial Cino Del Duca vous est-il spécialement précieux ?

Yasmina Reza : Je prends les prix avec joie, reconnaissance et relativité. Ce prix mondial Cino del Duca est un très beau prix et m’honore particulièrement étant donné la liste de mes illustres prédécesseurs. Lorsqu’on fait une activité destinée au jugement public, on ne peut se plaindre d’être distingué. Cela dit, je n’ai jamais confondu la distinction et la valeur du travail. Les prix encouragent mais ne rassurent pas.

Ce prix couronne une carrière et une œuvre qui constitue, je cite, « un message d’humanisme moderne ». Etre une auteure consacrée est-il si confortable ? Ou cela rend-il fragile ?

Je ne sais pas bien ce que veut dire « consacrée ». Je ne me sens pas si différente de mes débuts. Il y a même une fragilité nouvelle, ou plutôt des fragilités, qui sont apparues. Moins de crédulité et paradoxalement moins de confiance.

Ce « trophée » est décerné par les académiciens français. A ce propos, avez-vous été approchée par ceux-ci pour faire partie de leur auguste compagnie, et si oui, pourquoi avoir refusé de vous présenter ? Le vert porterait-il malheur ?

Je ne sens pas que c’est ma place. Je n’ai pas la tentation d’appartenir à une institution.

Parmi les précédents lauréats, on compte Jean Anouilh, Léopold Sédar Senghor, Jorge Luis Borges, Milan Kundera, Konrad Lorenz, Andreï Sakharov, Mario Vargas Llosa, Patrick Modiano ou encore Joyce Carol Oates, Haruki Murakami… Duquel de ces auteurs vous sentez-vous la plus proche ?

Je les admire tous. Vous voyez que cette liste est magnifique ! Disons que les deux qui me sont les plus familiers et les plus proches sont Milan Kundera et Jorge Luis Borges.

Dramaturge, vous peaufinez vos dialogues. Est-ce pour cela que vous souhaitez relire avec attention vos entretiens, voire écrire directement vos réponses comme ici ?

Cela est certainement en lien avec l’écriture. Idéalement je ne m’exprimerais pas autrement qu’à travers mon travail. Tout parole ajoutée me paraît au fond non nécessaire. Mais si je le fais, je ne peux m’empêcher de contrôler le résultat. Quand je n’avais pas le loisir de relire, souvent je ne retrouvais pas ma voix.

Les mots comptent, leur ordre, leur choix. Par ailleurs j’ai pu vérifier qu’on vous rapporte toujours, parfois des années après, ce que vous avez dit. C’est pourquoi je tiens à une certaine précision.

Vous avez une actualité riche. Une pièce, James Brown mettait des bigoudis, nominée pour le Molière de l’auteur/trice francophone vivant/e, un Quarto intitulé On vient de loin. Un honneur encore que cette prestigieuse collection qu’est Quarto ?

Je le perçois plutôt comme un cadeau. Un objet qui permet une mise en lien objective d’écrits à des dates, des périodes diverses et qui néanmoins se répondent. C’est une nouvelle vie pour eux. Il y a aussi un aspect vertigineux de la somme. Comme mes livres sont relativement courts, je ne savais pas que j’avais tant écrit. Et il n’y a pas tout dans ce volume.

Vous avez sélectionné 10 textes littéraires pour ce recueil. Le choix a-t-il été difficile à opérer ? Y a-t-il l’un de ces textes, pièce ou roman, qui vous tient particulièrement à cœur ?

Le choix a été assez simple. Les éditions Folio ont publié le Théâtre complet il n’y a pas longtemps. Aussi, hormis Art et Le Dieu de carnage, j’ai privilégié tout ce qui n’était pas le théâtre. En ce qui concerne la deuxième partie de votre question, j’ai évidemment des chouchous. Je citerais Adam Haberberg, peut-être mon livre le moins connu, pour qui j’éprouve une tendresse particulière.

Vous publiez nombre de photos et de documents personnels, de vos grands-parents, de vos parents, de votre sœur, de votre frère, de « Mademoiselle », de l’amie Moïra, de l’agent et amie Marta… déjà évoqués dans Hammeklavier. Cela a-t-il été naturel de votre part, vous, qui, plutôt discrète, n’aimez guère livrer de votre intimité ?

Ah non. Pas du tout naturel. Ce cahier biographique m’inquiétait, je ne voyais pas pourquoi je devais livrer des éléments privés sous prétexte de compilation. Et puis l’idée m’est venue de construire ce cahier à partir de Nulle part, qui était déjà un récit autobiographique. Et par extension de tout documenter en relation avec l’écriture.

Les gens que vous citez ont tous fait partie de mes livres. La plupart sont nommément dedans et les autres comme mes éditeurs ont contribué à l’existence même des œuvres.

Entre autres documents, on trouve les manuscrits d’Art et de Hammerklavier. Vous écrivez toujours à la main ?

Il y a toujours un passage à la main. Il y a toujours des cahiers. Mais la partie manuscrite est quand même de moins en grande avec l’habitude du clavier.

Vous publiez également quelques dessins de votre mari, Didier Martiny. Etait-il important qu’il soit lui aussi présent dans ce Quarto ?

La présence de Didier Martiny dans ce Quarto est une évidence. Il m’a inspirée, influencée, et j’ai écrit sur lui. C’est quelqu’un dont je repère facilement l’importance dans la confection de certains personnages.

Dans vos repères biographiques, vous vous dîtes « capable des plus violentes nostalgies pour des espaces » où jamais vous ne vous êtes allée. On peut être nostalgique de temps et de lieux ignorés ?

Oui. Je ne sais pas ce que je peux ajouter. C’est une chose difficile à expliquer, la nostalgie de ce qu’on n’a pas vécu. Mais elle existe. Peut-être qu’on porte en soi plus qu’on ne sait ou croit.

Justement, vous accordez « un sens lourd, et même antique », au retour de votre mère, dans son pays natal, la Hongrie. Qu’entendez-vous par là ?

Je suis nourrie de mythologies qui célèbrent le retour au lieu d’origine. Ça peut aller d’Ulysse à Francis Cabrel. C’est comme la nostalgie : ça me parle et en même temps ça ne repose pour moi sur aucune réalité concrète. C’est une sorte de fantasme vécu dans l’imaginaire ou dans un endroit de soi ignoré, aussi fortement que dans la vie réelle comme je crois une grande partie de la matière dont on use littérairement.

Vous avez cette réflexion amusante à propos des aïeux paternels enterrés dans le carré juif de Montparnasse, « sorte de promotion sociale qu’ils soient là en plein Paris, à côté de gens connus de la culture française comme des nouveaux riches de la mort ». Est-ce juste un trait d’humour ou aussi le rappel de la force d’intégration du modèle français ?

Ni l’un ni l’autre. C’est juste ainsi.

Après le succès d’Art, inspirée par la toile blanche achetée par votre ami Serge Goldszal, celui-ci vous pria de mettre un « Serge » dans chacune de vos œuvres. Demande exaucée ! Avez-vous pris cette requête comme un jeu dès le départ ?

Oui bien sûr. Un jeu sérieux. Je suis assez friande de la contrainte. Ce petit défi m’a amusée, d’autant que j’aime beaucoup inventer des noms. Serge Othon Weill n’aura rien à voir avec Serge Gautheron. Serge se promène de livre en livre, toujours autre, quelquefois comme une ombre, quelquefois central.

Ce Quarto a été salué par une presse unanime. Tous ces articles laudateurs vous font-ils toujours autant plaisir ou n’y portez-vous plus beaucoup d’attention ?

Je les reçois avec plaisir. Je me dis que c’est une bonne chose pour le livre. Je ne fais pas trop attention au contenu précis parce que je crains de lire des choses sur moi, bonnes ou mauvaises.

L’Ukraine, Gaza, Israël… les guerres occupent tous les esprits. Avez-vous songé à vous exprimer sur ces différents conflits ? Ou considérez-vous que les paroles, comme l’art, ne peuvent rien contre les criminels ?

Ma vision de la vie s’exprime dans mon écriture. La matière contemporaine est fortement présente Si on me lit correctement, on y trouvera une somme de questions et d’interrogations. Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter avec des paroles hors de ce champ et je ne vois pas à quel titre je m’exprimerais.

Marianne Payot

Marianne Payot, Rédactrice en chef

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