«Nouveau Front populaire»: 130 ans d’histoire d’unions de la gauche en France
Sylvain Boulouque
Alors que les différents partis politiques de gauche s’activent pour préparer une alliance électorale en vue des élections législatives, retour sur les moments forts de l’histoire qui ont permis à ce bord politique de s’unir.
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Léon Blum, président du Conseil des ministres français et chef du gouvernement de coalition du Front populaire, répond aux questions des journalistes, en mai 1936 à Paris.
Depuis dimanche 9 juin et l’annonce de l’organisation de nouvelles élections législatives (30 juin et 7 juillet), les expressions «front populaire», «union de la gauche» et «rassemblement des gauches» sont beaucoup utilisées, comme des mots totems pour conjurer la menace césarienne née du score du Rassemblement national aux élections européennes et de la dissolution de l’Assemblée nationale, et tenter de remobiliser une frange de l’électorat.
Au cours de leur histoire, les formations de gauche ont connu plusieurs phases d’union. Alors que, depuis le XIXe siècle, elles sont divisées en de multiples chapelles. Récemment, on peut évidemment citer la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), formée pour les législatives de 2022. Et alors que les différents partis de gauche s’unissent actuellement en un «Nouveau Front populaire», ils ont tenté par le passé et à plusieurs reprises de s’unir face à la menace d’une droite nationaliste à tendance autoritaire.
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Quelques unions de la gauche depuis 1894
D’abord, en pleine affaire Dreyfus (1894-1906), la majeure partie de la gauche –composée de socialistes et de républicains radicaux– s’est rassemblée alors que l’agitation nationaliste et antidreyfusarde faisait rage. Le 11 juin 1899, de nombreux anarchistes, pourtant peu favorables aux institutions gouvernementales, participent à un meeting de soutien à Émile Loubet, le président de la République partisan de l’innocence du capitaine Dreyfus, et fondent une coalition révolutionnaire pour défendre les libertés publiques. Dans L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours (2014) et dans Bernard Lazare (2003), l’historien Philippe Oriol a longuement montré les étapes de ce rassemblement apparemment hétéroclite.
Or, cet épisode est resté marginal. La mémoire collective a surtout retenu la formation d’une coalition électorale appelée «Bloc des gauches» qui a permis, en juin 1899, la formation d’un gouvernement de «défense républicaine» dirigé par Pierre Waldeck-Rousseau. Cette coalition connaît ensuite le succès aux élections législatives de 1902 et c’est Émile Combes qui devient le nouveau président du Conseil.
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Le deuxième cas a été le cartel des gauches entre 1924 et 1926, mais la configuration n’est alors pas la même. Il s’agit pour le centre gauche et les socialistes d’un accord pour mettre en échec le Bloc national (droite et centre-droit), qui a remporté les élections législatives de 1919. Cette opération est réitérée en 1932. Dans ces deux cas, l’alliance ne regroupe qu’une partie de la gauche –fondé en 1920, le jeune Parti communiste français (PCF) ne l’a pas rejointe– et ne concerne que des accords techniques pour empêcher la droite de rester au pouvoir.
En 1955, face à la menace que fait peser Pierre Poujade sur les libertés et la nécessité de mettre un terme à la guerre d’Algérie, une partie de la gauche se rassemble également autour d’un programme de Front républicain, incarné par Pierre Mendès-France, en vue des élections législatives de 1956. L’hostilité d’une partie des autres figures de la gauche amène le président de la République René Coty à désigner Guy Mollet comme président du Conseil. Le Front républicain, soutenu par le PCF qui ne participe pas au gouvernement, promeut un certain nombre de lois sociales, comme la troisième semaine de congés payés, mais est déconstruit en raison de la guerre d’Algérie et de sa politique étrangère.
Enfin, outre la récente Nupes en 2022, la gauche a retrouvé des formes d’union à trois autres reprises. D’abord en 1972, avec le programme commun de gouvernement en vue de l’élection présidentielle de 1974, puis avec l’union de la gauche en vue des élections législatives de 1978 et des accords de désistement lors de l’élection présidentielle de 1981. Enfin, l’union des formations de gauche sous le terme de «gauche plurielle» s’est à nouveau réalisée lors de la précédente dissolution de l’Assemblée nationale, en 1997, et amène Lionel Jospin au poste de Premier ministre. Dans ces cas, l’objectif est principalement d’exercer le pouvoir, ce qui diffère radicalement de la conjoncture qui a conduit au pouvoir le Rassemblement populaire, devenu Front populaire, en 1936.
Aux origines du Front populaire
Si, ces derniers jours, l’expression de (nouveau) «front populaire» est revenue rapidement et avec succès, c’est qu’elle demeure le symbole des heures glorieuses d’un passé commun. Au moins un temps, le Front populaire a réconcilié les gauches. Il est l’exemple de la lutte antifasciste, d’une grève d’une importance jamais vue et de conquêtes sociales jamais obtenues jusqu’alors (semaine de 40 heures, congés payés, conventions collectives dans l’industrie).
En ressortant cette terminologie, la gauche actuelle cherche à faire revivre et à réactiver son passé avec des similitudes qui semblent frappantes. Même si le processus qui a abouti à la formation du gouvernement de Léon Blum il y a près de neuf décennies s’est inscrit dans une durée beaucoup plus longue –près de deux ans– que l’actuel rassemblement de 2024 et dans un contexte fortement différent. Il est frappant de voir à quel point le passé est important et que plusieurs aspects aboutissant au rassemblement de 1936 sont réactivés.
Des intellectuels lancent des pétitions pour obtenir l’union de forces de gauche. Le tissu associatif multiplie les déclarations à l’union contre les formations d’extrême droite. Des manifestations plus ou moins spontanées sont organisées localement, avant que les organisations syndicales n’appellent à de grands rassemblements durant le week-end du 15 et 16 juin. Enfin, les formations de gauche sont en passe de ratifier un accord électoral en vue des prochaines législatives. Si le passé est convoqué, l’analogie connaît des limites à la fois événementielles, circonstancielles et évidemment temporelles.
Avant les événements du 6 février 1934 (manifestation antiparlementaire puis émeutes mortelles à Paris), qui sont à l’origine de la création du Front populaire, les divisions étaient nombreuses à gauche. Depuis le début des années 1920, la gauche est désunie tant sur le plan syndical que politique: radicaux, socialistes, communistes, libertaires, trotskistes… Les noms d’oiseaux ont régulièrement volé, la situation a même souvent été tendue.
La crise économique et les scandales politico-financiers, comme l’affaire Stavisky en janvier 1934, ont entraîné une certaine instabilité. Par ailleurs, à l’échelle européenne, le fascisme a pris le pouvoir en Italie et en Allemagne. Dans la rue, les droites nationalistes tiennent le haut du pavé jusqu’à la journée du 6 février 1934. Les associations d’anciens combattants et les ligues, appuyées par les organisations d’extrême droite, organisent une manifestation antiparlementaire ce jour-là. Ils font face à l’Assemblée nationale et tentent de marcher sur le palais Bourbon. La manifestation fait quatorze morts et plusieurs dizaines de blessés dans les rangs nationalistes.
Par peur du fascisme, la gauche tente de réagir, d’abord en ordre dispersé. Le 7 février, la Confédération générale du travail (CGT), dirigée par des syndicalistes non communistes, appelle à la grève générale et à une manifestation de réponse pour le 12 février. Elle est rejointe par la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Les jeunesses communistes répondent aux événements du 6 février par plusieurs manifestations qui reprennent les codes insurrectionnels utilisés jusqu’alors par le PCF. Les affrontements avec les forces de l’ordre font quatre victimes.
In fine, le PCF appelle lui aussi à une manifestation le 12 février. C’est ce jour-là qu’un tournant est observé. Des manifestations ont lieu sur tout le territoire. La manifestation parisienne en demeure le symbole. Le cortège de la gauche démocratique rencontre le cortège communiste. Les militants se rassemblent dans une seule manifestation qui converge vers la place de la Nation avec un seul mot d’ordre: «unité». La rencontre, mythifiée par Léon Blum dans le journal socialiste Le Populaire le surlendemain, est devenue a posteriori le symbole du processus d’unification.
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La lutte antifasciste comme premier socle commun
Dans la foulée des journées de février, des intellectuels proches de la CGT lancent le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes au début du mois de mars. Les organisations de gauche appellent à la dénonciation du fascisme et à la mise en place de structures de lutte contre ce danger qui pèse sur les libertés. Si l’antifascisme est de nature différente entre socialistes et communistes, il finit par être fédérateur.
Début juin 1934, de retour de Moscou, Maurice Thorez, le secrétaire général du Parti communiste français, entérine le changement de ligne pour entrer dans la logique de l’unification. La SFIO accepte les pourparlers proposés par le PCF, qui aboutissent à un accord en vue de l’unité d’action contre le fascisme, le 27 juillet 1934. Il se double d’un accord de désistement lors des élections cantonales en octobre puis des municipales de 1935. L’accord est étendu aux radicaux pour les élections suivantes, qui voient s’effectuer une poussée globale des forces de gauche.
Le 14 juillet 1935, les organisations de gauche lancent un appel commun à rester unies pour la défense de la République et des libertés démocratiques et obtenir «du pain, du travail et la paix». Cette déclaration intitulée «programme du rassemblement populaire» sert de plateforme d’entente aux différentes formations politiques. Chaque formation conserve cependant des objectifs différents. Les communistes espèrent prendre le pouvoir à une échéance plus ou moins longue; alors que les socialistes veulent mettre en œuvre un programme de réformes pour résoudre la question sociale en France; et enfin les radicaux cherchent à trouver de nouveaux moyens pour réaffirmer leur rôle central dans la vie politique française.
Dans le même temps, les deux centrales syndicales, la CGT et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU), séparées depuis 1921, ont entamé des négociations pour réformer une confédération unique qui aboutit à la réunification syndicale lors du congrès de Toulouse en mars 1936. Si des différends importants demeurent quant au rôle, à la nature et à la fonction assignés au syndicalisme, elle marque les esprits. Elle est perçue comme un signe avant-coureur d’une plus grande combativité sociale et plus largement d’une progression de la gauche dans la société française.
Pour les partisans du Rassemblement populaire, devenu Front populaire dans l’optique des élections législatives de 1936, cette union politique est rendue d’autant plus nécessaire que l’extrême droite multiplie les actes de violence contre les militants de gauche et que seules quelques forces de gauche sont organisées pour y répondre. Ainsi, le 13 février 1934, Léon Blum est victime d’une agression antisémite. Il échappe de peu à la mort, sauvé par des policiers présents. Trois jours après, une foule de plusieurs centaines de milliers de personnes manifeste pour dénoncer la menace factieuse.
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Une double victoire: électorale et sociale
Les élections du 26 avril et du 3 mai 1936 donnent une majorité aux formations de gauche. Les communistes obtiennent soixante-douze députés (contre dix en 1932), les socialistes de la SFIO glanent 149 sièges (contre 132 en 1932) et les radicaux 115 (qui, eux, en avaient 160 en 1932). Ces derniers deviennent une force d’appoint, mais toujours centrale, car capable de faire chuter la majorité. La SFIO devient alors le centre de la vie politique. Léon Blum propose au PCF d’entrer au gouvernement. Ce dernier tergiverse puis refuse à la demande de Staline.
À la victoire électorale, succède un mouvement de grève qui se répand avec une vitesse et une ampleur rarement égalée. À partir du 11 mai, dans l’attente de la formation du gouvernement, les premières usines se mettent en grève. Des grèves sporadiques avec occupations des usines se produisent partout sur le territoire. À chaque grève, les directions accordent gain de cause aux ouvriers. Les correspondants des journaux de gauche rapportent les faits. Les grèves s’étendent comme une traînée de poudre. Le 24 mai, la quasi-totalité des métallurgistes parisiens sont en grève. Le 1er juin, les autres secteurs professionnels entrent dans la danse. Une atmosphère de fête joyeuse règne dans les usines.
Le gouvernement représenté par Léon Blum négocie avec les représentants patronaux et syndicaux et obtient les accords de Matignon, dans la nuit du 7 au 8 juin 1936, qui garantit notamment la semaine de 40 heures, les contrats collectifs, les congés payés (quinze jours), les droits d’expression et des augmentations pour les fonctionnaires et des droits pour les pensionnés.
Parallèlement, dans une loi promulguée le 9 août 1936, le ministre de l’Éducation nationale Jean Zay fait voter l’obligation de l’instruction primaire, l’augmentation de l’âge de la scolarité de 13 à 14 ans et la création de 2.000 postes d’instituteurs. Le ministère de l’Agriculture crée un office du blé donnant à ce produit alimentaire un prix minimum. Le 18 mai, les ligues sont dissoutes, la Banque de France est refondue et un projet de loi pour les colonisés est voté. Le gouvernement crée également le secrétariat d’État aux loisirs et aux sports qui initie la réduction des prix dans les transports, favorise le développement des auberges de jeunesse et des clubs sportifs. Le Front populaire peut s’enorgueillir d’un bilan.
Le Front populaire demeure toujours un modèle pour la gauche. Elle a été la première expérience gouvernementale pour les socialistes. Ils se sont montrés à la fois gestionnaires et capables de conduire des réformes de fond. Le Front populaire est aussi l’avènement du militantisme de masse. Les partis socialistes et communistes voient leurs effectifs multipliés par cinq et dix. La CGT passe de 700.000 à près de 4 millions de membres. Le Front populaire est aussi marqué par une remarquable créativité culturelle, incarnée par les films de Jean Renoir, de Julien Duvivier ou de Marcel Carné, avec en arrière-fond musical la chanson «Y a d’la joie» de Charles Trénet ou celle du chansonnier Montéhus, «Vas-y Léon», qui traduisent l’esprit de l’époque. Enfin, il demeure surtout le symbole des premiers congés payés pour de nombreux ouvriers.
Cette histoire est devenue un lieu de mémoire collective et de mobilisation pour la gauche. Elle a montré que la gauche pouvait gagner les élections en s’unissant, en dépit de stratégies divergentes. Pendant plusieurs décennies, le programme du Front populaire est célébré comme le socle commun et un paradis perdu, dans lequel les aspects conflictuels sont mis sous le boisseau (comme la critique de la dictature sévissant en URSS ou la non-intervention dans la guerre d’Espagne). Il est surtout demeuré le mythe de l’unité et de l’antifascisme. Convoquer un mythe ne suffit pas forcément à l’incarner, les conditions du rassemblement actuel sont radicalement différentes de celles de 1934-1936. Reste à voir si le passé peut se réinventer au présent…
Sylvain Boulouque