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Qui sont les électeurs du Rassemblement national ?

Jean-Louis Schlegel

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Après le succès de l’extrême droite en France aux élections européennes du 9 juin 2024 et à l’approche des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, il convient de se demander ce qui motive de plus en plus d’électeurs à voter pour un parti nationaliste et xénophobe. L’enquête de Félicien Faury dans le sud-est de la France souligne la racialisation de la vie sociale, mais il faut également rappeler le succès de Jordan Bardella auprès des jeunes et la disparition des services publics.

Non seulement le vote pour l’extrême droite ne paraît plus anormal en Europe, mais il vient d’afficher clairement à quel point il s’est désormais normalisé : aux élections européennes du 9 juin 2024, les listes d’extrême droite viennent en tête dans plusieurs pays, dont la France, ou sont très haut dans les autres. En France, la liste du Rassemblement national, menée par Jordan Bardella, fait plus de deux fois mieux que celle de Renaissance, le parti du président de la République.

Les analyses ne manquent plus sur les raisons socio-économiques, culturelles, historiques, idéologiques ou proprement politiques, et d’autres encore, qui expliquent la montée en puissance, sur plusieurs décennies, des extrêmes droites nationalistes en Europe et en France. Mais se pose encore et toujours la question : qu’est-ce qui motive les électeurs de l’extrême droite, qu’est-ce qui leur a fait franchir le pas, de plus en plus nombreux et durablement, en faveur de partis au passé en général peu honorable et au présent marqué de programmes sécuritaires et identitaires dangereux pour la démocratie, des idéologies nationalistes qui justifient des politiques sévères de contrainte des immigrés voire l’expulsion et le retour massif chez eux ou ailleurs ? L’étranger, ou des populations ciblées à partir de certains marqueurs corporels ou culturels, sont, on le sait, le fonds de commerce essentiel des extrêmes droites, en Europe et dans le monde. Il provoque un racisme, ou des poussées de racisme, qui visent des groupes censés être homogènes – alors même que les apparences peuvent être trompeuses sur des origines et des affiliations, religieuses par exemple. Il importe donc de parler du racisme, ou de décrire avec précision de quoi ce racisme des électeurs du Rassemblement national et des partis d’extrême droite est le nom, sans sous-estimer d’autres traits qui contribuent à sa séduction, comme le « phénomène Jordan Bardella » pour les jeunes électeurs RN.

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Racialisation du social

C’est sur ce point que le livre de Félicien Faury est très fort. Son enquête « par le bas », directement auprès des électeurs RN du sud-est de la France (région Provence-Alpes-Côte d’Azur), dit très clairement ce qui motive, ou plutôt comment s’automotive et se remotive ce socle sudiste du lepénisme, composé d’employés, d’artisans et de commerçants, de professions intermédiaires, de petits retraités… S’il n’y a pas de différences essentielles avec le discours mieux connu de leurs homologues électeurs du RN du Nord et de l’Est – largement issus, eux, de territoires et de milieux ouvriers déclassés par les désindustrialisations, par les restructurations du marché du travail, par le chômage… –, il était néanmoins intéressant de connaître mieux les réactions des Français de la « petite classe moyenne », préservés côté emploi bien que peu diplômés, propriétaires de leur logement, imposables (fût-ce faiblement), et qui ont été, dans le sud de la France, parmi les premiers et les plus constants à accorder leurs suffrages à la mouvance lepéniste.

Pour ce qui est du racisme, les propos et les actes racistes, entendus ou vus en direct ou rapportés avec plus ou moins de constance par les médias, sont une chose (en fait, rares sont, comme dans l’ensemble de la société, les électeurs du RN qui se reconnaissent ouvertement racistes), la racialisation généralisée de la vie sociale en est une autre, et c’est sur ce point que l’enquête de terrain de Félicien Faury est particulièrement frappante. Développée surtout dans le premier chapitre, on peut la résumer comme suit : « La force de l’extrême droite n’a pas résidé dans sa capacité à imposer “un” seul thème, celui de l’immigration, dans le débat public, mais plus précisément à proposer sans relâche des jonctions et une liste toujours plus longue d’autres enjeux sociaux, économiques et politiques », liés peu ou prou à l’immigration. Celle-ci devient en quelque sorte le filtre – inquiétant, angoissant, intéressé… – d’une vision du monde où « l’hostilité raciale s’entremêle aux préoccupations économiques ». Le chômage ? Selon le slogan le plus répandu à l’extrême droite, c’est la faute aux immigrés « voleurs d’emplois » – à moins qu’on les considère surtout comme les principaux bénéficiaires d’allocations-chômage financées sur les revenus des « vrais travailleurs ». Mais la rancœur des classes moyennes du sud, moins exposées au chômage, naît d’abord du sentiment d’injustice fiscale, des amputations du salaire (un salaire « mérité ») par les impôts et les taxes… Situées au milieu de l’échelle sociale, ces classes ont le sentiment qu’elles n’ont « droit à rien », à aucune aide sociale, alors que le « branleur » a, lui, droit à tout – le « branleur oisif » étant souvent identifié à l’immigré, à l’Arabe, dont la présence est par définition problématique et qui devrait être renvoyé chez lui.

Même s’il existe des inégalités réelles, la sélection et l’interprétation des faits sont toujours à charge, des faits de surcroît essentialisés : ainsi de l’inactivité, ramenée à des traits personnels et culturels qui s’attachent « par essence » aux immigrés non européens. Dans ces conditions, il est logique que l’immigration apparaisse comme « une passion d’État » irrationnelle, une préférence déraisonnable pour l’étranger, dénoncée comme telle, par exemple dans une campagne d’affichage des jeunes lepénistes accompagnée de commentaires édifiants du genre : « Julie attend un logement étudiant depuis deux ans… Hélas pour elle, elle n’est pas migrante ! » Le choix de l’école privée, même quand on a des convictions laïques, relève d’une logique similaire.

Le monde où vivent les électeurs du RN est toujours décrit selon cette échelle des préférences qui partout (à l’école par exemple, mais aussi dans les commerces et les administrations) désavantagent les Français (respectables) et priorisent, favorisent les étrangers (inquiétants, potentiellement dangereux), donc selon une échelle de valeurs à l’opposé de celle des partisans de Mme Le Pen. Les obsessions sécuritaires ne sont évidemment pas absentes : la police, sévère quand il s’agit des « bons Français » qui respectent les règles communes, est toujours censée être trop laxiste avec les illégalismes et les fraudes de toute sorte ; les prisons deviennent alors, bien sûr, des centres de loisir, voire des hôtels restaurants, où les prisonniers font la loi, etc. Comment s’étonner de la dénonciation récurrente du laxisme des sanctions policières et judiciaires à l’égard des contrevenants – toujours avec le présupposé non-dit que ces derniers sont forcément en premier lieu les « étrangers » ? Félicien Faury remarque du reste que ces étrangers ne sont pas désignés au RN par leur nationalité, mais par des caractères physiques généraux (la couleur de la peau, l’accent, le vêtement…), et qu’en revanche, la « priorité nationale » valorisée en tous domaines est elle aussi connotée comme une préférence raciale.

Les « logiques de la normalisation » sont traitées dans un dernier chapitre avec la même perspicacité. Tous ces éléments de langage racialistes se disent et se transmettent d’abord dans l’entre-soi local des fêtes de famille et des rencontres de voisinage, dans des contextes professionnels plutôt favorables, au supermarché, chez le coiffeur… C’est ainsi qu’ils sont collectivement « autorisés », que les scrupules dus aux stigmatisations nationales sont dépassés, qu’ils cessent d’être déviants, que le vote RN devient la norme locale et que la gauche « moralisatrice et donneuse de leçons » et la droite (sarkozyste et autre) « qui trahit » (en ne faisant pas ce qu’elle dit) peuvent être rejetées sans complexe. Comme d’ailleurs la classe politique entière, composée largement de « profiteurs » voire de « pourris » et de « voleurs » : face à elle, on peut au contraire « croire » en Marine Le Pen, qui n’est certes pas parfaite non plus, mais qui a les « bonnes idées » et, du moins en matière des repoussoirs « immigration » et « islam », fera une partie de ce qu’elle dit. À la longue, elle est devenue une figure presque familière, proche, connue, et son programme paraît moins extrême, moins radical, moins dangereux pour la démocratie : si elle arrive au pouvoir, il ne se passera finalement, pense-t-on, rien de grave… En contrepoint, Éric Zemmour a semblé lointain, inconnu, et de toute façon situé du côté élitaire et bourgeois, parlant bien et couvert d’argent, et confiné dans la dénonciation de l’insécurité culturelle.

En conclusion, Félicien Faury fait remarquer avec pertinence que voter pour le Rassemblement national en faisant siens ses mots d’ordre et ses insinuations racialistes, c’est aussi rendre justice à ce que l’État ne reconnaît plus ou si mal : le « mérite de la norme » (travailler, payer ses impôts, suivre les règles…). C’est l’assurance, enfin, de rester du côté de la « France majoritaire » alors qu’on craint de se retrouver, un jour prochain, définitivement parmi la minoritaire ou du côté des perdants…

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Qui est Jordan Bardella ?

La dissolution de l’Assemblée nationale au soir des élections européennes a changé la donne politique. Les péripéties, tour à tour surprenantes, cocasses et lamentables, des unions et des désunions à droite et à gauche avant le premier tour des élections législatives ont pris le dessus dans l’actualité. Force reste pourtant de prendre acte du fait majeur des élections européennes : le raz-de-marée de l’extrême droite qui, bien au-delà des classes moyennes du Sud-Est et de la classe ouvrière des régions désindustrialisée du Nord-Est, a gagné l’ensemble des territoires, comme la Bretagne, jusque-là moins perméables à ses thèmes. Il touche désormais les classes sociales – les cadres, entre autres, et les catégories socio-professionnelles supérieures – ainsi que des tranches d’âges – les retraités – qui résistaient aux sirènes bleu marine. Sur la carte électorale des résultats, il suffit de constater la couleur uniformément brune qui recouvre la France : seules résistent à la supériorité du RN quelques grandes villes (où il arrive que la liste socialiste de Raphaël Glucksmann arrive en tête) et quelques zones de banlieue (où l’emporte La France insoumise).

Le livre excellent de Félicien Faury, qui détricote avec beaucoup de justesse les causes et le sens du Rassemblement national, ne parle pas (encore) de Jordan Bardella, sans doute parce qu’il a été entrepris avant l’ascension de ce dernier, peut-être aussi parce que, enfant de Saint-Denis et de la banlieue parisienne, il n’a rien de commun avec les électeurs du RN de la région PACA. L’avance considérable de sa liste dans les sondages a été cette fois confirmée (contrairement à ce qui s’est passé en 2019) par le succès de la liste lepéniste aux élections européennes. Il est devenu l’idole des jeunes RN, plébiscité par un gros tiers de ceux qui se sont rendus aux urnes mais représentent seulement un peu plus de 10% des jeunes (de 18 à 24 ans)1. Il importe de ne pas surestimer cette adulation : elle a existé avec le même enthousiasme, à la fois impressionnant et souvent risible, chez « Les jeunes pour… » Chirac, Sarkozy, Hollande ou Macron. Il faut se rappeler aussi qu’elle est sciemment alimentée, pour Jordan Bardella, par le réseau TikTok, où il a 1, 3 millions d’abonnés (beaucoup plus, selon certaines sources) et qui fait partie, selon Olivier Galland, de sa stratégie électorale.

Il est probable que ces jeunes « fans », souvent en difficulté scolaire et sortis du secondaire sans le bac, habitant des périphéries et des campagnes « abandonnées » de la République, se reconnaissent particulièrement dans un semblable (bachelier mais non CSP+) souriant et aimable qui a « réussi », tête de liste à des élections européennes dont ils ignorent tout par ailleurs, en particulier l’existence et le nom d’autres listes, mais aussi, à l’évidence, le fonctionnement complexe (c’est le cas de nombre d’autres électeurs…).

La biographie mieux scrutée de ce dernier atteste pourtant qu’il a peut-être davantage souffert du divorce de ses parents que des déficits sociaux, économiques, scolaires et culturels du département de la Seine-Saint-Denis (dont il se réclame volontiers et que son parti met en avant pour souligner qu’on peut sortir de la fatalité même dans les conditions défavorables du « 93 »)2. On a aussi appris que le jeune Bardella, scolarisé dans un bon lycée privé catholique, a donné des cours de français aux migrants : un altruisme de bon aloi après tout, qui vient à point pour démontrer à quel point l’homme chargé d’appliquer sans faiblir la politique d’immigration dure, la « préférence nationale », est aussi un homme de cœur, capable de comportements altruistes. C’est cette image qui compte pour les adhérents du RN, car ils se reconnaissent en elle : eux aussi sont capables à l’occasion de « donner », d’aider, d’avoir de la compassion… même envers ceux qu’ils n’apprécient pas.

Si l’on s’étonne de sa présence à ce niveau du Rassemblement national, on devrait se rappeler que si Jordan Bardella est monté dans la hiérarchie, c’est avant tout (comme dans tous les partis avec une idéologie doctrinaire marquée) grâce à sa facilité et son efficacité pour répéter les éléments de langage diffusés par le Parti : la réponse est toujours parfaitement ajustée, et sans hésitation, dans les débats et face aux questions posées par les journalistes (les nouveaux porte-parole nommés plus récemment fonctionnent selon le même modèle).

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Les « marqueurs » d’un succès électoral

Si la personnalité de Jordan Bardella a incontestablement joué dans le succès de RN aux élections européennes, les « marqueurs » caractéristiques de l’électorat RN n’ont pas été absents3. Le premier est connu : c’est le faible niveau de qualification scolaire des électeurs RN (par comparaison avec ceux des autres partis). L’absence de diplôme (en, particulier le non accès au baccalauréat) crée aujourd’hui un sentiment de  « relégation culturelle », susceptible par ailleurs de renforcer l’insécurité économique. C’est pourquoi le procès en incompétence des responsables du RN manque souvent sa cible. Il s’agit sans doute pour les électeurs de s’identifier à des dirigeants perçus comme proches, et non d’admirer leurs prouesses verbales.  Les observateurs ont ainsi souligné que si le Premier ministre, Gabriel Attal, a remporté la bataille de la compétence lors son débat avec Jordan Bardella, il n’a rien gagné sur le terrain électoral, au contraire sans doute : il l’a installé, en l’invitant à débattre avec lui, comme son égal, un Premier ministre en puissance.

Comme on le sait, Marine Le Pen a refusé de son côté le débat que lui proposait le président de la République. Avait-elle plus à perdre, comme lors du calamiteux débat de 2019 ? C’est possible. Pourtant, la situation avait totalement changé. En effet, l’impopularité de M. Macron est devenue considérable ; elle a même gagné ses propres rangs, comme on l’a vu après sa dissolution de l’Assemblée nationale, décidée sans la moindre concertation avec Renaissance. Surfant sur cette vague, le RN a d’ailleurs appelé – et réussi – à faire des élections européennes un vote sur le bilan d’Emmanuel Macron. Ce dernier, comme le note Félicien Faury, « combine, aux yeux des électeurs RN, les tares attribués aux dominants économiques et culturels ». De surcroît, politiquement « on ne sait pas trop où il est », celui qui se voulait « et de droite et de gauche » (ou « ni droite ni gauche »). Mais ne devrait-on pas ajouter que le raz-de marée RN a été obtenu grâce à la dévaluation personnelle d’Emmanuel Macron, à la dégradation, à la fois rapide et forte, de son image chez les retraités, les CSP+, en fait chez tous ses soutiens depuis 2017 ? Et ce pour des griefs qu’on entend partout désormais : arrogance et affirmation permanente de lui-même, de son rôle et de ses capacités de pouvoir exclusives, minoration et traitement méprisant de son entourage et des ministres qu’il a lui-même nommés, etc. Dans ce cas, on aurait à la fois un vote RN protestataire anti-Macron et un signe de plus de sa « normalisation ».

Le second marqueur significatif est un vote lepéniste avant tout rural et périurbain. Ne résistent que les grandes métropoles : « Dans les villes, le vote RN est presque toujours plus faible ; dès qu’on s’éloigne, il explose. » Troisième marqueur : la pauvreté, sauf que ce ne sont pas les plus pauvres (les employés à temps partiel dans les services, par exemple) qui votent RN (dans les banlieues, ils votent LFI), mais plutôt les ouvriers, pour des raisons qu’il faudrait cerner (le faible niveau de diplôme est sans doute déterminant, mais au fond ils se retrouvent dans la situation des classes moyennes dominantes/dominées). En réalité (on revient ainsi à Faury), le vote RN conjugue sans doute le sentiment d’inégalité, celui de faire partie des perdants, d’être « abandonné » par l’État, et le racisme, qui en attribue prioritairement la faute aux étrangers, bénéficiaires d’aides et de solidarités qui ne sont pas « pour nous »4. Que signifie exactement le « sentiment d’abandon », invoqué partout maintenant et en passe de devenir une prophétie autoréalisatrice ? C’est sans doute d’abord et avant tout l’abandon des « services publics » : manque ou raréfaction de médecins généralistes et spécialistes, fermeture de bureaux de poste et d’écoles primaires, des écoles « reléguées » plus loin (faute d’un nombre suffisant d’écoliers et dont le passant n’aperçoit plus que la cour déserte), absence de moyens de transports, fermeture inexorable des petits commerces de proximité et des lieux de sociabilité divers5. Le dernier chapitre de La France d’après du sociologue Jérôme Fourquet, est significativement intitulé « La disparition des services publics, carburant du RN dans les petites villes et les villages » [je souligne]6.

Le marqueur de l’« insécurité » est très présent aussi, bien sûr, chez les électeurs de Marine Le Pen. Il se décline de multiple manière, des petites et des grosses incivilités aux violences contre les personnes et les biens, de la présence excessive des immigrés (musulmans) au règne des dealers sur des territoires de plus en plus vastes, sans compter bien sûr la menace constante d’un attentat islamiste. C’est au point qu’avant chaque élection on craint désormais un épisode violent, qui orientera le vote des électeurs sensible à ce thème de la sécurité, commun à toutes les droites à toutes les élections depuis des décennies. On s’est souvent demandé, quand l’ex-Front national a commencé à monter dans certaines régions rurales, comment l’argument pouvait être avancé par des Français qui ne connaissaient directement, en temps ordinaire, aucune insécurité notable. À quoi on répondait volontiers qu’ils les connaissaient, amplifiées, grâce à des médias qui par définition ne parlent pas des temps et des lieux paisibles.

Cette « tranquillité » de la France rurale est aujourd’hui remise fortement en question : il suffit de lire les chapitres impressionnants consacrés à « la montée des eaux bleu marine » entre 2002 et 2022 dans la deuxième partie de La France d’après. Les titres des chapitres successifs sont éloquents : « Délinquance et violences : franchissement de seuils et propagation sur le territoire », « L’emprise croissante du trafic de stupéfiants, facteur de déstabilisation de la société français », « La France Orange mécanique, CNews : une médiatisation accrue de la délinquance », « Les séquelles de la vague terroriste », « La poursuite de l’immigration au cœur de la dynamique frontiste », sans oublier l’insécurité culturelle (les électeurs du RN sont aussi les « laissés-pour-compte de la révolution éducative » dès lors que « avoir le bac » est devenu la norme), et l’insécurité consumériste (ils sont « les relégués de la société de consommation » dès lors que celle-ci impose de nouveaux standards de consommation « haut de gamme », qui rendent les fins de mois et l’épargne mensuelle plus difficiles voire impossibles à tenir, ou crée des contraintes budgétaires que les revenus modestes de la France populaire ne sont pas en mesure de maîtriser). Selon Jérôme Fourquet, ces changements plus ou moins visibles, proches ou lointains, créent un sentiment plus ou moins diffus d’« insécurité culturelle », ressort essentiel du vote RN7.

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Les électeurs RN aux élections européennes pourraient-ils déposer un autre bulletin dans l’urne lors des législatives ? Est-ce que, par exemple, le programme très social du Nouveau Front populaire, avec ses 180 mesures a priori favorables pour eux, est susceptible de les séduire ? C’est assez douteux. Comme le font remarquer les spécialistes du RN, ses électeurs ont une forte demande d’État, mais ne sont pas demandeurs d’une redistribution « simple », égalitaire et universelle, car elle est soupçonnée de favoriser l’assistanat de gens qui ne travaillent pas (et ne veulent pas travailler), donc avant tout (selon les adhérents du RN) des immigrés…

On peut aussi se demander s’ils peuvent être sensibles aux manifestations bruyantes de la gauche pour dénoncer le fascisme qui vient : encore faudrait-il que l’histoire du fascisme soit encore suffisement connue et qu’ils soient conscients des facettes fascisantes du RN, ce qui est loin d’être le cas. L’agitation de rue de la gauche contre le RN risque plutôt d’inciter les électeurs RN à lui dire « chiche ! ». Et on voit difficilement le « parti des classes malheureuses » revenir au macronisme, c’est-à-dire au « président des riches »…

Enfin, le moindre capital scolaire et culturel des électeurs RN (par comparaison avec ceux des autres partis) laisse entendre qu’on est devant une forme de « malaise dans la civilisation ». Il ne s’agit pas de dire que les électeurs ne comprennent ni ne mesurent les conséquences de leur vote, mais plutôt que ce dernier prospère dans un contexte de déculturation générale. La montée de l’extrême droite, significativement associée au populisme, donc au « peuple », semble tenir malgré tout à des phénomènes divers liées à la mondialisation, comme la déterritorialisation dans l’espace (avec la dissociation entre territoires et cultures8) ou l’accès virtuel au monde entier par Internet, qui déstabilisent les identités et les sécurités culturelles, psychiques, sociales (le travail), donnent l’impression aux anciens majoritaires de devenir minoritaires, alimentent des peurs de toutes sortes… À mon sens, il faudrait ajouter à ces processus les nombreuses analyses sociologiques sur notre « ère du vide », la société « liquide », le nihilisme pratique qui règne dans les sociétés de consommation et de la satisfaction immédiate9. Toutes réalités que personne ne maîtrise entièrement, mais où certains possèdent plus d’atouts matériels, psychiques et culturels que d’autres. Une des conséquences majeures en est la tentation du « c’est la faute aux autres », de la désignation de boucs émissaires et de la haine de l’« autre ».

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Jean-Louis Schlegel  à suivre sur la Revue Esprit

notes

  • 1. Voir Olivier Galland, « Les jeunes et le RN » [en ligne], Telos, 12 juin 2024.
  • 2. Voir Yann Bouchez et Clément Guillou, « L’enfance de Jordan Bardella à Saint-Denis, du mythe à la réalité », M le magazine du Monde, 1er juin 2024.
  • 3. Voir Vianney Mone, « À propos du vote RN » [en ligne], Des hauts et débats, 13 juin 2024.
  • 4. Dans cet « étranger », il faut inclure maintenant l’Ukraine, pour laquelle sont investies des sommes considérables « alors que nous ne recevons rien » (propos d’un jeune rural de la Creuse entendu à la radio, mais la nécessité vitale d’aider l’Ukraine est largement incomprise).
  • 5. Désertification à laquelle on pourrait ajouter les églises fermées, sans culte depuis des années, en raison du recul drastique de l’Église catholique. On comprend en tout cas que le maintien ou l’ouverture d’un service ou d’un commerce, souvent grâce à l’aide d’une mairie dynamique, constitue un exploit salué par la presse et les médias locaux…
  • 6. Jérôme Fourquet, La France d’après. Tableau politique, Paris, Seuil, 2023.
  • 7. Entretien avec Jérôme Fourquet, La Croix,  18 juin 2024, p. 6-7.
  • 8. Voir Olivier Roy, L’Aplatissement du monde. La crise de la culture et l’empire des normes, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2022.
  • 9. Voir Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, coll. « Les Essais », 1983 ; et Zygmunt Bauman, Le Présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire, trad. Laurent Bury, Paris, Seuil, 2007.

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