Ces femmes en guerre contre Poutine ; « Pour nous faire taire, une seule solution : nous tuer »
Didier Jacob
Si on connaît surtout le combat de Ioulia Navalnaïa (la veuve de Navalny), ce sont des dizaines d’activistes ou de journalistes russes qui, en prison ou à l’étranger, mènent une guerre contre le régime. Rencontre avec Elena Kostioutchenko, journaliste russe et militante pour les droits LGBT, qui nous raconte son combat contre le système Poutine.
.
.
.
Elles s’appellent Ioulia, Marina, Elena, Liza, Natalia. Elles ont toutes en commun l’amour de la Russie et la détestation de Poutine. Elles ont été menacées, empoisonnées, emprisonnées parce qu’elles ont dénoncé la guerre impérialiste d’un président prêt à tout pour continuer à profiter d’un système dont il est le principal bénéficiaire. Elles décrivent sans détour la surveillance omniprésente et le harcèlement du FSB, les menaces de mort mais aussi l’impossibilité de se taire, quitte à tout perdre, quitte à ne plus jamais rentrer dans leur pays, ou à risquer jusqu’à quinze ans de sévices dans les plus sinistres prisons de Russie.
Que s’est-il passé dans la tête de Marina Ovsiannikova, une journaliste promise au plus bel avenir, lorsqu’elle a tracé rapidement sur un bout de carton un slogan antiguerre et a surgi, en direct à l’écran, derrière la présentatrice, pour exprimer sa colère ? Pourquoi des femmes aux quatre coins de la Russie ont-elles choisi de dénoncer la vraie-fausse élection de Poutine, alors qu’elles savaient qu’elles seraient, dans les bureaux de vote, aussitôt arrêtées et sévèrement jugées ?
Sans doute la population russe s’est montrée surtout passive depuis le début de la guerre, mais cette soumission a mis paradoxalement en évidence la naissance d’une nouvelle génération d’activistes, essentiellement des femmes dont les motivations ne sont en rien comparables avec les opposants de l’ère soviétique. « Dans le passé, explique Natalia Arno, la directrice de la Fondation Free Russia, les Russes émigrés finissaient par devenir américains, ou européens, et y trouvaient au fond leur compte. Mais notre génération est d’une tout autre nature. Elle est constituée de gens très engagés politiquement, très talentueux, qui cherchent à changer la Russie de l’intérieur. Et, surtout, qui ne veulent pas quitter la Russie. »
A l’instar d’Elena Kostioutchenko, qui a fui son pays à regret. Née à Iaroslav, une ville de 600 000 habitants qui borde la Volga, Elena a grandi sous Eltsine, dans une Russie en crise : la violence était omniprésente dans les rues, et la faim, pour Elena et sa mère désargentée, n’était pas une métaphore. Elle a 7 ans quand Eltsine annonce à la télé qu’il se retire, et Elena se souvient de la joie de sa mère en apprenant la nouvelle. Mais Poutine est élu, un homme du KGB.
« Je savais qui étaient les hommes du KGB, ils possédaient deux appartements dans notre cage d’escalier. Des maniaques du soupçon, gros buveurs et pas aimables. Nous n’étions pas amis. »
Les années passent. Commence la guerre en Tchétchénie. Pour aider sa mère à arrondir les fins de mois, Elena lave les planchers. Mais elle veut surtout devenir journaliste. A 14 ans, elle découvre le nom d’Anna Politkovskaïa, la grande journaliste russe assassinée à Moscou en 2006. Elle se rend à la bibliothèque et demande la collection des « Novaïa Gazeta » où Anna travaillait. Elena découvre l’envers de la guerre et les tortures commises par l’armée russe en Tchétchénie. Elle apprend aussi à reconnaître le style de la plus célèbre journaliste russe et se promet d’entrer plus tard à « Novaïa Gazeta ». Elle s’installe à Moscou et y gagne sa vie comme baby-sitter, partageant le foyer où elle vit avec deux autres filles. Au plafond était inscrit : « Va te faire foutre ». A force de patience et de détermination, Elena rejoint en 2006 l’équipe de « Novaïa Gazeta ».
Elena Kostioutchenko vient de publier, aux Editions Noir sur Blanc, un livre extraordinaire sur sa vie, sur la Russie et sur la manière d’accomplir son travail de journaliste dans un pays où il est impossible d’y parvenir. Elena est un mélange de modestie sans borne et de volonté d’acier. Elle parle d’une voix douce, baissant souvent les yeux. Elle n’est pas maquillée.
.
De notre envoyée spéciale en enfer
C’est l’histoire d’une jolie provinciale montée à la capitale. Elena Kostioutchenko raconte son arrivée à Moscou, alors qu’elle vient d’être acceptée à la faculté de journalisme. Tout lui semble incroyable, à commencer par les boîtes de nuit où elle n’allait jamais. « Qu’il existe des jupes à 300 dollars (trois salaires mensuels de ma mère, docteure ès sciences) me semblait aussi étonnant qu’une baleine rose ou un éléphant artiste peintre. » La période d’insouciance est de courte durée. Bientôt, elle entre à « Novaïa Gazeta » et part en reportage. Dans l’hallucinant recueil de ses enquêtes dans la Russie de Poutine, nous voyageons d’un bout à l’autre du pays : elle évoque la tuerie de Beslan et le temps qu’elle a passé auprès des mères des enfants assassinés. (Le 1er septembre 2004 des terroristes tchétchènes prennent en otages un millier d’enfants et d’adultes dans l’école n °1 de Beslan. L’intervention militaire pour les délivrer se soldera par un massacre.) Elle se rend à Norilsk, la ville la plus septentrionale de Russie (il y fait moins 45 C ° en hiver) où elle joue à cache-cache avec la police tandis qu’elle tente de recueillir les preuves d’une pollution dramatique que cherchent à cacher les autorités. Elle couvre plusieurs fois la guerre, effectue un reportage poignant dans un internat pour handicapés et raconte aussi les dix-sept ans qu’elle a passés à travailler pour le dernier journal indépendant de Russie.
.
« Russie, mon pays bien aimée », par Elena Kostioutchenko, traduit du russe par Emma Lavigne et Anne-Marie Tatsis-Botton, Noir sur Blanc, 400 p., 24 euros.
.
Quelle était l’influence de « Novaïa Gazeta » en Russie ?
Elena Kostioutchenko Nous étions le seul journal indépendant fédéral, c’est-à-dire que nous étions publiés dans tout le pays et nous avions également un site internet. La force du journal tenait dans sa gestion assez particulière. Nous en étions, nous journalistes, les propriétaires. Nous pouvions élire notre rédacteur en chef, et notre comité de rédaction. Il était impossible de nous influencer, ou de chercher à peser sur les choix de la rédaction en faisant pression sur le propriétaire, puisque c’était nous. Donc, pour nous faire taire, il n’y avait qu’une solution : nous tuer.
.
Gorbatchev a été à un moment actionnaire du journal ?
Oui. Un actionnaire minoritaire. Nous en étions fiers. Avec l’argent de son prix Nobel, Gorbatchev a acheté les premiers ordinateurs pour la rédaction. Il nous a aidés à démarrer.
.
Vous racontez, dans votre livre, que si vous êtes devenue journaliste, c’est grâce à Anna Politkovskaïa…
Elle ne m’a pas seulement influencée. Elle a changé ma vie. A l’époque, j’avais 14 ans, j’habitais à Iaroslav et je travaillais pour un journal local. C’était un journal qui était contrôlé par les autorités municipales et aussi par les autorités de la région. Je n’y voyais rien d’anormal. J’étais là pour gagner de l’argent. Je lisais les journaux, je croyais être informée de la situation en Russie. Et puis un jour, par hasard, j’ai acheté « Novaïa Gazeta » et j’ai lu un article d’Anna Politkovskaïa. C’était un article qui était consacré au ratissage des Tchétchènes par les militaires russes dans un village. Pendant cette opération militaire, trente-six personnes avaient été tuées. Il y avait eu une crucifixion, comme avec le Christ. Dans l’article, Anna parlait aussi d’un garçon tchétchène qui interdisait à sa maman d’écouter des chansons russes à la radio parce que son père avait été tué par les soldats russes et son cadavre avait été retourné avec le nez coupé. Ça m’a bouleversée. Je ne savais pas que ce genre de choses pouvait arriver dans mon pays. Ensuite, je suis allée à la bibliothèque. J’ai lu de nombreux articles d’Anna Politkovskaïa. Ma vision du monde, de la Russie, a volé en éclats. J’étais même en colère contre elle. Mais j’ai vite compris que si je voulais continuer à travailler dans le journalisme, je devrais écrire sur ce système kafkaïen.
.
Anna Politkovskaïa, défenseure des droits humains, journaliste et auteure russe, lors du salon du livre de Leipzig, le 17 mars 2005.
.
Comment était-elle ? Vous la connaissiez bien ?
D’abord, je voudrais dire que je n’ai jamais eu l’occasion de la remercier et j’en souffre encore. J’éprouve de la honte à ne pas l’avoir fait. Politkovskaïa était connue uniquement des lecteurs de la « Gazeta ». Sinon, elle était considérée comme une personne un peu folle parce qu’elle continuait d’écrire sur la guerre quand les autres avaient arrêté. Certaines pensaient qu’elle était possédée par la Tchétchénie, elle irritait parce qu’elle n’y avait rien de positif dans ce qu’elle écrivait. Mais Politkovskaïa disait la vérité.
.
Vous souvenez-vous de la première fois où vous l’avez rencontrée ?
La première fois, je ne l’ai même pas reconnue parce qu’à l’époque, le journal sortait en noir et blanc et les photos des auteurs étaient tout en bas, en tout petit. Quand je suis entrée dans le bâtiment de « Novaïa Gazeta », c’est la première personne que j’ai vue mais je ne le savais pas. Elle était tellement belle. Une beauté extraordinaire. Quand je l’ai vue passer, j’ai eu l’impression qu’elle ne marchait pas, mais qu’elle volait. Puis je l’ai suivie des yeux et j’ai demandé qui elle était. On m’a dit Politkovskaïa. Et donc voilà. Et après, nos bureaux étaient à côté. Souvent, en cachette, toujours en son absence, je lui déposais des pommes sur son bureau. Et une fois elle m’a vue faire et j’ai eu peur et je me suis enfuie tout de suite parce que je pensais que j’avais du temps et qu’un jour, quand je serais devenue une bonne journaliste, je pourrais lui parler, je pourrais la remercier, lui dire ma reconnaissance et qu’elle avait changé ma vie.
.
« Son corps était couvert de mouches noires. Elle était étendue les yeux ouverts »
Anna Politkovskaïa a été tuée en 2006. Ce n’est pas la première journaliste de « Novaïa Gazeta » à avoir été assassinée. Le 12 mai 2000, Igor Domnikov, qui était spécialisé dans les enquêtes sur la corruption, était agressé au marteau devant chez lui. Il succomba finalement après deux mois passés dans le coma. Le 3 juillet 2003, Iouri Chtchekotchikhine était assassiné dans des circonstances encore floues, probablement empoisonné par des matières radioactives. Lui aussi menait une enquête très explosive et il devait s’envoler, quelques jours plus tard, pour les Etats-Unis pour renseigner le FBI. A partir de 2006, Poutine n’hésite pas à faire assassiner les femmes journalistes : Anastasia Babourova (abattue en 2009) et Natalia Estemirova (enlevée à Grosny en 2009). « On a trouvé son corps huit heures plus tard au bord d’une route, près du village ingouche de Gazi-Iourte », raconte Elena Kostioutchenko. « On lui avait tiré dans la tête et dans la poitrine, elle avait le nez cassé, des traces de scotch et des hématomes sur les mains. Son corps était couvert de mouches noires. Elle était étendue les yeux ouverts. »
De toutes ces journalistes tuées par le pouvoir poutinien, Anna Politkovskaïa était la plus emblématique. Une idole inflexible, qui enquêtait sur les exactions russes pendant la guerre en Tchétchénie. Anna a été de nombreuses fois menacée de mort, de viol, placée en détention, empoisonnée. Impossible cependant de la faire renoncer, jusqu’à ce 7 octobre 2006.
.
Vous souvenez-vous du moment où vous avez appris sa mort à la rédaction ?
C’était un samedi. Nous étions en train de valider l’exemplaire qui devait sortir le lendemain. Je regardais les infos sur différents sites, des informations, des news, et j’ai entendu des bruits derrière moi et sans me retourner, j’ai demandé ce qui se passait. Et j’ai entendu : « On a tué Politkovskaïa. » Je pensais que j’avais compris mais j’avais peur de redemander. C’était forcément quelqu’un d’autre. Ça ne pouvait pas être elle. Puis les informations sur sa mort ont commencé à circuler en ligne. J’étais sous le choc. Notre rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, a décidé d’envoyer des journalistes sur les lieux de son assassinat. Il a choisi trois personnes. J’étais parmi les trois. Quand on est arrivés, il y avait des journalistes télé qui attendaient que le corps soit sorti du bâtiment. Moi j’étais dans un état un peu étrange. Je pensais que si on trouvait les tueurs, tout allait changer, tout allait revenir dans l’ordre. J’ai noté les plaques d’immatriculation des voitures qui étaient garées autour. Après, nous sommes revenus à la rédaction et nous avons tout de suite stoppé le numéro qui allait sortir. On a remplacé la une par un grand portrait d’Anna avec en titre : pourquoi ? Puis on a voulu publier le résumé des articles qu’elle avait écrits les deux dernières années. Et comme à l’époque notre site internet ne fonctionnait pas très bien, on était obligé de reprendre un à un tous les numéros papier. Et c’est ce que j’ai fait. Et c’est en faisant ce travail que j’ai découvert tout le travail qu’elle avait effectué, avec parfois plusieurs papiers dans un même numéro. En russe, il y a une expression qui dit qu’on n’a pas de visage, parce qu’on est tellement triste. Pour la première fois, j’ai vu ce que ça signifiait. Dmitri Mouratov n’avait plus de visage, il n’y avait plus qu’une sorte de viande. Je me souviens qu’il vacillait en marchant.
.

Un homme tient un journal avec la photo de la journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa près des bureaux de « Novaya Gazeta » à Moscou le 7 octobre 2021.
.
Comment se sont déroulées les funérailles ?
Il y avait beaucoup, beaucoup de monde. Malheureusement, je n’ai pas pu y assister parce qu’il fallait quelqu’un de garde au journal. Evidemment, ceux qui la connaissaient depuis très longtemps avaient la priorité.
.
Ça a été difficile après ? De continuer à se retrouver comme si de rien n’était ?
Ce n’était pas le premier assassinat à la rédaction. Si bien que tous les collaborateurs avaient eu le temps de réfléchir, de gérer la peur et les risques d’assassinat. En fait, ça nous a rapprochés. Nous sommes devenus un peu comme une famille. Bien sûr, il nous arrivait de ne pas être d’accord, de nous disputer, mais on essayait toujours de se réconcilier le plus vite possible. Et on pouvait savoir si quelqu’un partait dans un lieu dangereux, parce qu’il faisait le tour de la rédaction comme s’il n’allait pas revenir.
.
Vous aviez des armes ?
Non. C’est contraire à l’éthique. Nous ne portions pas d’arme. En revanche, nous étions soumis à de strictes mesures de sécurité et c’est pourquoi les dernières années, il n’y a pas eu de journalistes tués. Je sais qu’il y a eu des tentatives d’assassinat qui ont été déjouées. Je ne peux pas en parler dans le détail parce que certains de mes collègues sont restés en Russie. Mais je peux dire que nous suivions ces protocoles à la lettre. Un peu comme de se brosser les dents le matin.
Notre série « Ces femmes en guerre contre Poutine »
Si on connaît surtout le combat de Ioulia Navalnaïa (la veuve de Navalny), ce sont des dizaines d’activistes ou de journalistes russes qui, en prison ou à l’étranger, mènent une guerre au féminin contre le régime. « Le Nouvel Obs » est parti à la rencontre de ces héroïnes de notre temps.
.
- Elena Kostioutchenko (1/5) : « Pour nous faire taire, une seule solution : nous tuer »
- Elena Kostioutchenko (2/5) : « J’espère vivre assez longtemps pour écrire un reportage sur le tribunal qui condamnera Poutine »
- Natalia Arno (3/5) : « De nombreux journalistes et politiciens à l’Ouest sont soudoyés par les Russes »
- Liza Alexandrova-Zorina (4/5) : « Poutine n’a pas de stratégie à long terme, il se contente de rester au pouvoir par tous les moyens »
- Tatiana Yankelevich (5/5) : « Poutine a une vision psychotique de la réalité »