Nazisme ( L’extrême droite ): les massacres oubliés de Maillé, Marsoulas, Dun-les-Places, villages martyrs
.
Durant la Seconde Guerre mondiale, les exactions des nazis ne se sont pas arrêtées au bourg tristement célèbre d’Oradour-sur-Glane. Marsoulas, Maillé ou Dun-les-Places se sont relevés dans l’ombre et essaient aujourd’hui de perpétuer leur mémoire.
« Audoubert Alfred, 55 ans. Audoubert Jeannette, 22 ans. Audoubert Pauline, 49 ans. Audoubert Suzanne, 13 ans… » Les 27 noms et âges, lus par les enfants de l’école primaire, résonnent sous le soleil puissant de Marsoulas (Haute-Garonne). Entre chaque patronyme, l’assistance reprend en chœur « Mort pour la France« . Ce matin du 10 juin 2023, malgré la centaine de personnes présentes, on n’entend aucun bruit. Soixante-dix-neuf ans plus tard, le temps a peut-être passé, mais l’émotion est toujours vive.
Marsoulas : 27 civils innocents massacrés par les nazis
.
10 juin 1944. La division SS Das Reich traverse ce village de 125 habitants pour se rendre au maquis de Betchat, à quelques kilomètres de là. Les résistants sont tenus pour responsables du sabotage d’une voie ferrée. Cachés dans le clocher de l’église, deux maquisards ouvrent le feu sur la colonne ennemie. Les soldats répliquent, tuent l’un d’eux, blessent l’autre. Mais ils n’en restent pas là. Ils pénètrent dans plusieurs maisons pour exécuter froidement hommes, femmes, enfants, dont les jumeaux Claude et Michel Barbe, âgés de 5 ans. Les Allemands mitraillent à tout-va, envoient des grenades dans les bâtisses, pillent les vivres. Le massacre, perpétré selon les estimations par 120 hommes, dure moins d’une heure. 27 civils innocents y laissent la vie. Dont la sœur, le beau-frère et quatre neveux et nièces du maire d’alors, Jean Blanc, qui sera chargé de relever officiellement l’identité des morts avec le sous-préfet quelques heures plus tard. Les survivants, sidérés, resteront marqués à jamais. « Jusqu’à mes 10 ans, les gens étaient habillés en noir, se remémore Jean-Pierre Blanc, le fils de Jean Blanc alors âgé de 3 ans. Le dimanche, on passait tout l’après-midi au cimetière devant le caveau familial. C’était la Toussaint en permanence ici. »
![]()
Le 10 juin 1944, le village de Marsoulas, dans le sud de la Haute-Garonne, subit un déferlement de haine et de violence.
Marsoulas. Mais aussi Maillé. Dun-les-Places. Vassieux-en-Vercors. Buchères… Alors qu’Oradour-sur-Glane évoque instantanément ses 643 victimes et ses ruines figées pour l’éternité, ces villages ne disent quasiment rien aux Français. Pourtant, la foudre s’est aussi abattue sur eux en 1944. L’occupant y a exécuté des civils, froidement, méthodiquement. Ils étaient 86 à Ascq le 1er avril ; 99 à Tulle le 9 juin ; 27 à Dun-les-Places du 26 au 28 juin ; 73 à Vassieux-en-Vercors du 27 juillet au 3 août ; 67 à Buchères le 24 août ; 124 à Maillé le 25 août.
![]()
Du 27 juillet au 3 août 1944, 73 civils sont assassinés par les nazis à Vassieux-en-Vercors.
.
Pourquoi un tel déferlement mortifère ?
En février 1944, la directive Sperrle-Erlass enjoint à plus de sévérité et légitime entre les lignes les débordements sur les civils lors des opérations contre les résistants… Cette sorte de carte blanche est exacerbée par l’expérience des exactions du front de l’Est de certaines unités, la lutte difficile contre les maquisards, le débarquement en Normandie…
.
Des villages martyrs oubliés de l’histoire
Si les ruines d’Oradour-sur-Glane sont rapidement sanctuarisées, la démarche est totalement différente dans les autres bourgs suppliciés. Comme pour symboliser la renaissance nationale, ils sont reconstruits sur leurs cendres. Mais, sans trace tangible, la mémoire de leurs massacres aura désormais bien du mal à dépasser le cadre régional, voire local. Quatre-vingts ans plus tard, la plupart sont d’ailleurs souvent absents des manuels scolaires. « En fait, c’est bien Oradour l’exception des villages martyrs« , analyse Romain Taillefait, directeur de la Maison du souvenir de Maillé.
.
À Maillé, 124 personnes sont assassinées
Ce bourg de Touraine, que l’on peut traverser de part en part presque sans se rendre compte de son tragique passé, est un exemple édifiant de ce relatif oubli. La Waffen SS y a assassiné 124 personnes, soit le quart de sa population, le 25 août 1944. Après le départ des soldats, une pièce d’artillerie a pilonné le village ne laissant que huit maisons intactes sur les 60 habitations. Pourtant, qui connaît l’histoire de Maillé aujourd’hui ? Les survivants n’ont pas cherché à faire connaître ce massacre et la libération de Paris, le même jour, l’a éclipsé.
![]()
Le village de Maillé.
« Personne n’a porté cette mémoire, ne s’est senti légitime pour l’endosser, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur du village où il y aurait pu avoir des relais politiques, reprend Romain Taillefait qui pointe également la gêne des résistants locaux, considérés comme responsables de ces violentes représailles contre les civils. Pour Oradour-sur-Glane, les autorités se sont rendu compte que c’était grave, ici pas vraiment. »
Preuve de cette mémoire sur pause, la condamnation à mort par contumace d’un officier allemand en 1952 ne sera connue par les habitants qu’en 1994 ! Le premier monument d’envergure matérialisant le drame date seulement de 1984, et encore, il a été érigé dans le cimetière. Depuis, un lieu de commémoration, la Maison du souvenir, a ouvert ses portes en 2006, et un premier livre d’historien a été publié en 2012 (25 août 1944, Maillé… Du crime à la mémoire, de Sébastien Chevereau). Mais l’histoire tragique de Maillé, à l’instar des autres bourgs martyrs de France, reste encore largement méconnue.
.
Le village d’Oradour-sur-glane en péril
Le bourg emblématique des villages martyrs va-t-il disparaître ? Le 10 juin 1944, 643 habitants d’Oradour-sur-Glane (Limousin) étaient massacrés par les SS, qui incendiaient également les maisons. Dès novembre 1944, le Gouvernement provisoire décida de classer Oradour et de conserver ses ruines. Depuis, le temps accomplit son œuvre et le village sanctuarisé se dégrade de jour en jour. L’État finance son entretien à hauteur de 300 000 euros par an, ce qui ne suffit pas à préserver les 10 hectares du site. Le 18 juin 2023, la Fondation du patrimoine et le ministère de la Culture ont lancé un appel aux dons, évaluant les travaux conservatoires nécessaires à 2 millions d’euros. Début mars, 266 135 euros avaient été récoltés. Cette somme s’ajoute aux 500 000 euros versés par une généreuse Strasbourgeoise en janvier dernier.
![]()
L’ancien village d’Oradour-sur-glane est conservé à l’état de ruine.
.
Le Mémorial de Dun-les-Places retrace l’histoire de ces journées tragiques. Ouvert au public du 30 mars 2024 au 10 novembre 2024. museeresistancemorvan.fr