Salomé Saqué, une météorite
La Relève.
Elle est la fille qui a fait disjoncter LinkedIn. Le 13 janvier, la page de Salomé Saqué sur ce réseau social professionnel a tout simplement disparu, court-circuitée par une déferlante de clics et de messages. « En deux jours, j’avais reçu sept cents demandes d’ajout, avec plein de propositions pour participer à des événements, des podcasts et des conférences », s’étonne cette journaliste vidéo chez Blast, le média indépendant créé par Denis Robert, et par ailleurs chroniqueuse sur LCP et sur Arte.
Cette curiosité sur sa personne, cette Ardéchoise de 26 ans la doit à une séquence d’à peine deux minutes, exhumée d’Internet et devenue brutalement virale début janvier. En l’espèce, un extrait d’une émission d’Arte diffusée le 30 octobre 2021, dans lequel Salomé Saqué s’alarme, avec une certaine verve, des conséquences du réchauffement climatique pour sa génération. Au même moment, ses voisins de plateau, les journalistes Etienne Gernelle (45 ans) et Jean Quatremer (64 ans) ricanent encore d’une vanne lancée quelques secondes plus tôt, puis lui reprochent, sur un ton badin, de casser l’ambiance avec ses propos.
Si cet extrait a refait surface, c’est qu’il faisait étrangement écho à une séquence du film événement Don’t Look Up (sorti sur Netflix en décembre 2021), dans lequel une jeune scientifique incarnée par Jennifer Lawrence s’alarme d’une réelle catastrophe à venir, face à deux présentateurs au ton comique et léger.
La séquence d’Arte a propulsé la télégénique Salomé Saqué bien au-delà du public des médias pour lesquels elle travaille. Et si les curieux se sont rués sur son compte LinkedIn, c’est qu’elle pourrait être l’un des visages symboliques d’une génération torturée par les effets de la crise climatique, façon Camille Etienne ou Greta Thurnberg, deux icônes de la lutte climatique, qui ont, elles aussi, eu affaire à cette mécanique de la dérision.
Capter l’attention sur les réseaux sociaux
Ce succès soudain n’est pas pour lui déplaire. Toucher « les masses », avoir de l’audience, travailler la forme et les accroches pour capter l’attention sur les réseaux sociaux, voilà ce qui porte Salomé Saqué. « Les images et leur viralité, c’est la manière la plus efficace aujourd’hui de mener la bataille des idées. Et pourtant, je viens du monde de l’écrit… J’adore Le Monde diplomatique par exemple. Mais face à CNews, et aux contenus virilistes ou réacs qui circulent sur Internet, il ne faut pas déserter ce terrain », explique celle qui soigne sa propre image, apparaissant très souvent coiffée d’une longue tresse brune et vêtue de rouge, sa couleur fétiche depuis l’enfance.
Elle se définit comme engagée mais pas militante
Dans ses émissions sur Blast, Salomé Saqué revendique un journalisme avec un point de vue, qui passe avant tout par le choix de ses sujets : la hausse des inégalités, l’impact du bitcoin sur l’économie, les scandales des « Pandora Papers », le niveau d’imposition en France, la réforme de l’héritage… Elle se définit comme engagée mais pas militante. « On confond objectivité et neutralité, explique sa rédactrice en chef, Soumaya Benaissa, formée à l’information continue de France 24 et de Public Sénat. Salomé est une journaliste engagée, mais pas partisane, qui travaille énormément ses sujets, et qui met à disposition ses sources documentaires dans une volonté de transparence pour que les spectateurs puissent aussi se forger une opinion. »
Dans le paysage médiatique, sa présence détonne. Sur la crise climatique ou sur la crise économique, elle assume volontiers une posture générationnelle. « Je fais partie de la génération qui va vivre l’effondrement », a-elle lancé sur Arte. Une « personnalisation » que revendiquent d’autres journalistes de sa génération. « Nous sommes une génération plus à l’aise avec le fait d’incarner nos sujets. On parle toujours de quelque part. Nous assumons de ne pas pouvoir rester neutre face aux crises en cours », estime sa consœur responsable de l’écologie à Blast, Paloma Moritz.
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Parcours mouvementé de jeune adulte
Droite et cash, Salomé Saqué assume sa posture sans ciller. « Ceux qui viennent avec un discours moralisateur sur la jeunesse devraient reconnaître que les choses sont plus compliquées aujourd’hui, confie-t-elle. Il y a plus de concurrence, plus d’inégalités, il faut attendre plus longtemps avant de pouvoir se stabiliser, même avec des diplômes. Franchement, j’ai un bac + 6, j’ai un salaire correct, et si je veux acheter un appartement, eh bien non, ce n’est pas possible. Aujourd’hui, pour acheter à Paris, il faut avoir hérité ! »
Très tôt, Salomé Saqué a eu un intérêt pour la politique
Cette détermination lui vient sans doute de son parcours mouvementé de jeune adulte. D’un trait, elle raconte sa rupture douloureuse avec sa mère à l’adolescence, puis son indépendance précoce – elle était interne au lycée à Aubenas (Ardèche). Passionnée de théâtre depuis l’adolescence, très à l’aise avec les mots, elle a joué dans plusieurs pièces, pris des cours au conservatoire de Lyon. Très tôt, elle a eu un intérêt pour la politique : « Les droits de l’homme, Amnesty International… Mon père, qui est professeur d’histoire, avait une sensibilité pour ces questions. »
A 18 ans, la bonne élève quitte l’Ardèche rurale et plonge brutalement dans l’élite lyonnaise. De ses deux années de classe préparatoire littéraire au lycée Edouard-Herriot, elle garde un mauvais souvenir. « C’était un déracinement violent. Je me suis rendu compte que j’avais un vrai décalage social. Jusque-là, ma vie, en fait, c’était surtout de l’amusement », dit-elle. Boursière, logée chez l’habitant, elle développe un « complexe d’infériorité » vis-à-vis de ses camarades. Puis, une double licence de sciences politiques-anglais à l’université la remet sur les rails.
La politique et le journalisme
Passionnée par le mouvement espagnol de gauche radicale Podemos, elle choisit de partir en Erasmus à l’université Complutense de Madrid, berceau des « indignés » , où Pablo Iglesias, leader de ce mouvement participatif, enseigne les sciences politiques. En Espagne, l’étudiante de 21 ans découvre avec émerveillement une nouvelle manière de faire de la politique, tout en prenant des cours de journalisme. « C’était la révélation », affirme-t-elle aujourd’hui.
De cette ébullition madrilène lui vient cette capacité d’indignation. De là, et de la crise des « gilets jaunes ». Durant cet hiver 2018-2019, elle venait de terminer un master de droit international à Paris – son père avait contracté un prêt pour continuer à financer ses études. « Je travaillais comme pigiste pour France 24, j’habitais dans un 12 mètres carrés près du Louvre, et franchement, à l’époque, je détestais Paris. »
Elle se retrouve, à 23 ans, à filmer des scènes de grande violence en plein Paris
Elle propose à un média en ligne baptisé Le Vent se lève, créé par une poignée de diplômés de grandes écoles, de tourner des vidéos pour le site. Elle a carte blanche. « Cette taxe sur les carburants je la trouvais injuste aussi… Sans doute parce que je viens d’un milieu rural, où tout le monde se déplace en voiture. Je voulais traiter ce conflit autrement, en donnant davantage la parole aux gens. » Elle qui rêvait de devenir reporter de guerre, façon Maddy Bowen dans le film Blood Diamond, d’Edward Zwick, se retrouve, à 23 ans, à filmer des scènes de grande violence en plein Paris. « Je ne pensais pas qu’on pouvait traiter les gens comme ça. J’ai fini par accueillir des “gilets jaunes” dans mon studio. On s’entassait là-dedans : il y avait des blessés, des mutilés », confie-t-elle.
Certaines de ses vidéos deviennent virales, elle est embauchée comme fixeuse pour une chaîne australienne. Avec le recul, elle pense qu’aujourd’hui elle mettrait probablement plus de « distance » dans sa façon de traiter les mouvements sociaux.
De la distance, elle en a aussi pris face aux « tornades » des réseaux sociaux, dont elle est régulièrement l’objet. Cela a commencé il y a trois ans, quand elle avait raconté sur Twitter qu’elle avait subi une agression par trois hommes dans les rues de Paris. « On m’a harcelé ensuite sur les réseaux, notamment pour ne pas avoir spécifié l’origine ethnique de mes agresseurs… Je l’ai extrêmement mal vécu. »
Depuis, le harcèlement sur les réseaux sociaux revient de façon cyclique. « Des remarques sexistes, des présomptions d’incompétence, je vis tout cela. C’est dur, mais ça va mieux. Je bloque les commentaires haineux. » Fin janvier, entre quelques tweets sur ses dernières interviews, dont celle d’un ancien trader qui dénonce l’arnaque de la finance verte, cette admiratrice du travail d’Elise Lucet ou de Mona Chollet soutenait sa camarade Camille Etienne, militante pour le climat, à nouveau victime de cyberharcèlement. Une forme de sororité très générationnelle.
Jessica Gourdon et Marine Miller