Sélectionner une page

Juin 1936 : le Front populaire en timide rampe de lancement féministe

Mr Emmanuel Macron ne laissera jamais une femme être premier ministre  ! MCD

Juin 1936 : le Front populaire en timide rampe de lancement féministeMacron ne laissear jamais une Femme Trois femmes font leur entrée au gouvernement de Léon Blum en 1936. Replongeons-nous dans l’époque : phobie des grèves et antisémitisme débridé à droite ; crainte d’un suffrage féminin sous influence cléricale à gauche. L’étau français dessert le féminisme.

Antoine Perraud

.

.

Le 4 juin 1936, lors de la formation du gouvernement Blum à la suite de la victoire du Front populaire, trois femmes, non électrices et non éligibles, participent à l’exécutif. Voilà un fait singulier – non seulement de l’histoire républicaine mais de l’histoire de France.

Sur le moment, l’événement ne passe pas inaperçu. Sans plus, toutefois. À preuve, cet article du Populaire – l’organe de la SFIO –, signé Bracke-Desrousseaux, grande figure d’un socialisme encore marxiste à la française : « Le gouvernement de Front populaire est installé. Au jour de sa naissance, qu’apporte-t-il de nouveau ? »

Bracke énumère : « Pour la première fois, un ministère où sont réunis plusieurs partis de gauche compte une majorité de socialistes et, à sa tête, est un socialiste. Pour la première fois, il est assuré par les communistes d’un soutien loyal, constant et sans éclipses. Pour la première fois, un ministère prend le pouvoir pour appliquer un programme présenté, proposé, soumis à la volonté du suffrage universel. Pour la première fois, le gouvernement a donc le mandat d’accomplir l’œuvre que ce programme propose pour défendre et garantir le Pain, la Liberté, la Paix. »

L’anaphore aboutit à cette cinquième et ultime mention : « Pour la première fois, aux hommes associés dans cette besogne commune sont jointes des femmes, représentant aussi bien la science la plus haute et la plus novatrice que le travail obscur et persévérant de la petite institutrice de village. »

On aura noté, dans l’article du Populaire, les accents paternalistes concernant « la petite institutrice de village ». Il s’agit de Suzanne Lacore, choisie pour personnifier la SFIO. Elle apparaît dans la vidéo ci-dessus à côté de Cécile Brunschvicg, qui représente le Parti radical. La troisième femme, absente à l’image et incarnant « la science la plus haute et la plus novatrice » est Irène Joliot-Curie, sympathisante communiste – le parti lui-même pratiquant alors un « soutien sans participation » au gouvernement Blum.

Suzanne Lacore, célibataire, retraitée de 61 ans, est parfois présentée par la presse de l’époque sous l’appellation de « Mademoiselle ». Les deux autres femmes ministres – ou plus exactement « sous-secrétaires d’État » – sont souvent désignées comme « femme de » et « fille de ».

Exemples, dans Le Temps : « Mme Brunschvicg est née en 1877. Elle est la femme de M. Léon Brunschvicg, membre de l’Académie des sciences morales et politiques. » Ou bien : « Mme Irène Joliot-Curie est la fille de Pierre et de Marie Curie. »

Au début du mois de juin 1936, la presse quotidienne française se concentre, avec plus ou moins d’hostilité, sur les grèves – celles des bouchers et des coiffeurs frappent l’opinion –, souvent accompagnées d’occupations d’usines ou de lieux de production. Les femmes du gouvernement passent à l’as.

Gringoire lance sa campagne contre le nouveau ministre de l’intérieur, Roger Salengro, accusé sans interruption et à tort de désertion durant la guerre, jusqu’à ce qu’il mette fin à ses jours. L’Action française se déchaîne dans une haine antisémite redoublée contre Léon Blum, désigné en continu par Charles Maurras comme « le chameau » voire « la chamelle parfumée ». Le titre d’un article de Léon Daudet, « Paradoxe et circoncision », donne idée de ce magma itératif abject.

.

.

À la Chambre, Xavier Vallat salue, sous les rires, le banc du gouvernement où siège Cécile Brunschvicg, d’un inusité « Madame, Messieurs ». Mais le député de l’Ardèche – futur « commissaire aux questions juives » pendant l’occupation nazie – passe à son dada scélérat et déplore que « ce vieux pays gallo-romain qu’est la France soit, pour la première fois, gouverné par un juif ».
Illustration 2
Extrait de « L’Action française » en juin 1936 (il est fait allusion au Garde des Sceaux du gouvernement Blum, le radical Marc Rucart). © BNF / Gallica

Édouard Herriot, président de séance, le coupe. L’extrême droite ressasse alors un argument pervers appelé à faire florès à l’encontre des minorités : est-ce donc un crime que de rappeler l’appartenance de ceux qui ne cessent de s’en réclamer ?

Charles Maurras exulte après ces « signes de hardiesse auxquels on ne s’attendait pas » (au conseil municipal de Paris, Louis Darquier de Pellepoix – autre futur « commissaire aux questions juives » – a procédé à une intervention semblable).

Maurras écrit « qu’il ne s’agissait pas de refuser la nationalité française, ni le droit de vote, ni l’éligibilité aux Juifs, mais de le réglementer pour garder le pays d’influences étrangères qui le ruinent et qui le perdent. C’est à Blum judaïsant, talmudisant, au Blum militant pour son peuple, que Xavier Vallat s’en est pris avec un très rare bonheur. Il faudrait faire un tract de son discours. »

L’intervention de Vallat avait pourtant bien commencé, puisque, après avoir salué la présence de Cécile Brunschvicg, il lui avait souhaité, sous les applaudissements, d’obtenir du Sénat l’électorat et l’éligibilité pour les femmes.

Un projet de loi est du reste déposé sur le bureau de la Chambre, par diverses personnalités de droite (Louis Marin) et de gauche (les communistes Georges Cogniot et Maurice Thorez), dont l’article premier stipule : « Toutes les dispositions législatives fixant les conditions dans lesquelles sont assurés et s’exercent le droit de vote ainsi que l’éligibilité qui en résulte dans toutes les élections aux Assemblées délibérantes sont et restent applicables aux deux sexes. »

Cette avancée n’en sera pas une. Le Parti radical, majoritaire au Sénat, reste hostile au vote des femmes, craignant qu’elles ne demeurent sous l’influence de l’Église. Une majorité de la chambre haute a opposé un refus réitéré du suffrage féminin : en 1922, 1929, 1932 et 1935. Quelques socialistes de la SFIO se rallient à une telle rétractation ; par conviction anticléricale, ou dans un souci tactique parce que l’unité du Front populaire est considérée comme la priorité des priorités.
Illustration 3
De gauche à droite : Irène Joliot-Curie, Suzanne Lacore et Cécile Brunschvicg. © Documentaire de Maud Guillaumin : « Blum et ses première ministres » (production : Midralgar)

De surcroît, règne à gauche, en ces temps, une vision quasi eschatologique, héritée du marxisme et des promesses d’une société sans classes – après que sera établi le communisme, ou, pour le moins, après qu’aura triomphé le socialisme : une égalité pure et simple, que ne sauraient perturber ni brouiller les particularismes d’aucune sorte ; qu’ils relèvent d’une appartenance sexuelle, ethnique, ou religieuse…

Or comment parvenir à l’égalité par le socialisme en donnant le droit de vote aux femmes qui retarderaient, sous l’influence des curés, l’arrivée dudit socialisme ? Telle est la contradiction crasse – faire preuve de misogynie tout en prétendant faire barrage à la réaction cléricale – dans laquelle se débattent la plupart des militants de la gauche française à l’époque.

Les militantes socialistes elles-mêmes, relève l’historienne Anne-Marie Sohn, « confortent les hommes dans cette attitude en revendiquant l’intégration des femmes dans le parti. Souhaiter que les adhérentes ne se distinguent en rien présuppose acquise l’égalité des sexes. Or, les femmes, minoritaires lors des réunions, hésitent à prendre la parole, à défendre leur point de vue. Les grandes figures féminines du mouvement socialiste comme Madeleine Rauze, Louise Saumonneau ou Madeleine Pelletier, s’alignent spontanément sur le modèle masculin et sous-estiment les difficultés de leurs consœurs. »

Quant à Léon Blum, il est certes, à titre personnel, partisan du suffrage féminin, qui figure au programme de la SFIO depuis 1906. On doit au leader socialiste un livre qui fit scandale par son ouverture d’esprit en avance sur son temps : Du mariage (1907). Y est prônée une égalité sexuelle entre époux. L’auteur préconise même des expériences charnelles avant l’union légitime pour les femmes, de façon qu’elles ne se retrouvent pas prisonnières des rets de la conjugalité.

Mais Blum ne fera rien pour que ses trois « ministresses » deviennent citoyennes. Au reste deux d’entre elles, parce qu’elles sont mariées – et ne peuvent théoriquement rien entreprendre sans le consentement de leur époux – s’avèrent mineures sur le plan civil. La résolution de telles disparités ne figure pas au programme du Rassemblement populaire. Tel est l’un des prix à payer pour obtenir le soutien et la participation du Parti radical d’Édouard Daladier.

 

Les trois femmes du gouvernement de juin 1936 sont-elles des potiches ? « Trois hirondelles ne font pas le printemps », estime Louise Weiss. La future doyenne et première présidente du Parlement européen, peu suspecte de radicalité débridée, considère comme une « trahison » la nomination de Cécile Brunschvicg et son acceptation par l’intéressée, passée sous les fourches caudines du Parti radical.

Il s’avère que dans le monde capitaliste, la crise de 1929 et la montée du chômage ont réduit l’émancipation des femmes intervenue, de gré ou de force, pendant la Grande Guerre, une fois les hommes au front. D’autre part, dans la Russie soviétique de Staline, l’affranchissement des femmes n’est plus de saison et les communistes français s’adaptent à une telle régression.

À Paris en juin 1936, la timidité d’un progrès, si peu révolutionnaire qu’il est salué par tout l’échiquier politique français, se lit dans l’intitulé des fonctions féminines au sein de l’exécutif. Les trois femmes ne sont à chaque fois qu’adjointe d’un ministre – avec le titre de sous-secrétaire d’État, qui devait devenir moins subalterne avec la Ve République : secrétaire d’État.

Et les attributions gouvernementales maintiennent deux d’entre ces femmes dans la seule sphère, domestique, qui leur soit octroyée par le pouvoir patriarcal. Certes, Irène Joliot-Curie se voit confier la recherche scientifique. Mais Suzanne Lacore est confinée à « la protection de l’enfance » sous l’égide du ministre de la santé publique Henri Sellier.
Fausse note symptomatique

Quant à Cécile Brunschvicg, sous la tutelle du ministre de l’éducation nationale, le radical Jean Zay, elle n’interfère qu’en des périphéries dévolues aux « personnes du sexe » (comme on disait alors) ; dans un rayon d’action furieusement « genré » (comme on dit aujourd’hui) : cantines scolaires, hygiène, orientation professionnelle et entraide sociale des jeunes filles…

Tout va-t-il alors pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, marqué par un féminisme bourgeois, mesuré, inoffensif donc acceptable et accepté ? Il faut attendre L’Action française du 15 juin 1936 pour que se fasse entendre une fausse note symptomatique, puisqu’elle touche à l’Empire français. Celui-ci serait menacé par la plus modérée des trois femmes : Cécile Brunschvicg.

Sous le titre « Le féminisme de gauche aux colonies », un certain Claude Queveney s’en prend à la propagande sournoise « créant l’équivoque, de façon à jeter le trouble dans des esprits insuffisamment avertis », qu’il décèle dans le journal La Française – dont Mme Brunschvicg est la directrice (nous y reviendrons dans le prochain volet de cette série).

L’auteur s’indigne d’un article du 27 janvier 1934 qui, titré « Osons », souhaite qu’on « lutte contre l’instinct de sacrifice » en apprenant aux mères et aux épouses de demain à « secouer le joug du dévouement ». L’article multiplie les citations censées témoigner du « travail de désagrégation » auquel se livrerait toute pensée ou action féministe.

L’auteur en vient à l’œuvre de destruction outre-mer, en raison d’une « immixtion des féministes dans la vie de nos protégées », en vue « de précipiter l’évolution des femmes indigènes hors de leurs habituels cadres sociaux ». Il est des situations inférieures qui se doivent de perdurer dans un monde cadenassé : malheur à qui prétend desserrer l’étreinte !

L’article se conclut ainsi : « Toute initiative inconsidérée – celle, en particulier, de révéler à des femmes indigènes leur misère matérielle, sans avoir au préalable assuré leur progression morale, spirituelle et religieuse – aboutirait vraisemblablement (l’expérience l’a déjà prouvé côté homme) à en faire des déracinées, des anarchistes, de misérables et dangereuses révoltées. »

Voilà donc le contexte de la victoire (le 3 mai 1936) du Front populaire et de la désignation, un mois et un jour plus tard, de trois femmes au gouvernement. Et nous n’avons rien dit de la très pesante situation internationale : la menace hitlérienne se précise, mais s’y opposer revient toujours, alors, à se faire traiter de « Blum-la-guerre » par la droite et l’extrême droite. Celles-ci s’apprêtent, dès le mois de juillet 1936, à prendre le parti de Franco contre la République espagnole au-delà des Pyrénées – tandis que la question de la « non-intervention » allait diviser l’union des gauches.

 

Antoine Perraud à suivre sur mediapart

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *