Guerre Israël-Hamas : « Tout ce qui permet d’envisager un avenir à Gaza a été visé »
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S’apparentant aux dispositifs présents en Cisjordanie, une gestion militarisée de Gaza a été mise en œuvre par le gouvernement israélien, qui commet un véritable « futuricide », alerte l’historienne Stéphanie Latte Abdallah, dans une tribune.
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La guerre déclenchée il y a un an, à la suite de l’attaque du 7-Octobre, constitue une rupture majeure, mais témoigne de continuités notables dans les dispositifs israéliens mis en place pour gérer une conflictualité dans la durée. Toutes les strates de la population civile ont été indistinctement ciblées, de même que l’ensemble des infrastructures (maisons, hôpitaux, écoles, réseau électrique, d’eau, etc.), les lieux de culte et le patrimoine historique et culturel. Pour les Gazaouis, dont 90 % ont été déplacés, c’est une nouvelle Nakba [terme signifiant « catastrophe », et qui désigne le déplacement forcé de 700 000 Palestiniens lors de la création de l’Etat d’Israël en 1948]. Cet effacement des personnes, des lieux, du passé, les effets traumatiques sur des générations et le désastre écologique constituent un « futuricide », quand tout ce qui permet d’envisager un avenir à Gaza a été visé.
On dénombre presque 42 000 morts et 100 000 blessés, mais d’autres personnes sont mortes en raison du blocus de l’aide humanitaire, de la nourriture, des biens et du matériel médical. L’interpellation de la Cour internationale de justice face au risque de génocide est restée sans effet. Alors que toute solution politique est récusée par les gouvernements israéliens depuis la seconde Intifada (2000-2005) au profit d’un management de la conflictualité appuyé sur ce que le sociologue Uri Ben-Eliezer appelle « l’hégémonie de la solution militaire », Nétanyahou rejette tout accord et réitère son refus ancien d’un Etat palestinien.
Une gestion infrastructurelle militarisée durable de Gaza est en revanche mise en œuvre, s’apparentant aux dispositifs présents en Cisjordanie, tout en maintenant la fiction de négociations, comme cela a été le cas avec l’Autorité palestinienne précédemment. On constate ainsi une homogénéisation de ces dispositifs, alors même que la répression militaire s’intensifie en Cisjordanie, qu’elle s’accompagne de destructions massives des infrastructures dans le nord depuis le lancement en août de l’opération « Camps d’été », destinée à démanteler les groupes armés formés depuis 2021 dont l’action localisée entend défendre des espaces étouffés par l’avancée des colons qui, de surcroît, commencent, ici aussi, à déplacer la population.
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Politique d’incarcération massive
Après la seconde Intifada, un régime de mobilité a été mis en place pour gérer des circulations entre ce que l’armée a nommé des « cellules territoriales », des micro-zones, au sein d’un espace strié. Deux types de systèmes de contrôle ont été projetés à l’intérieur même de la Cisjordanie : des dispositifs territoriaux déployés de l’autre côté du mur, tels que des checkpoints fixes ou volants ; et des dispositifs non territoriaux très structurants ont été amplifiés, tels que le système de permis pour entrer en Israël ou dans les colonies et le renouvellement d’une politique d’incarcération massive qui a déployé une véritable toile carcérale. Gaza, devenue « territoire ennemi », a constitué une de ces cellules territoriales, actant ainsi une gestion à part.
Sous blocus israélien, et dans une moindre mesure égyptien, Gaza avait pourtant retrouvé à cette occasion une unité territoriale, qui a limité la possibilité d’arrestations aux zones frontalières terrestres et maritimes et aux guerres avec incursions, contrairement aux arrestations quotidiennes qui sont le lot de la Cisjordanie. Au 6 octobre 2023, les Gazaouis ne représentaient que 4 % des prisonniers palestiniens. Depuis, des milliers de personnes ont été arrêtées à Gaza (et en Cisjordanie), pour une large part à des fins de renseignement, dans des rafles visant les hommes entre 18 et 45 ans, rappelant la guerre de 1948.
Ils ont été souvent torturés, certains sommairement exécutés, d’autres ont disparu. Ils représenteraient au minimum 30 % des plus de 10 000 prisonniers, dont la moitié sont des détenus administratifs ou des « combattants ennemis illégaux » et ainsi ne seront pas jugés, et ce, sans compter les Gazaouis détenus par l’armée pour lesquels nous n’avons pas de chiffres. Une gestion infrastructurelle militarisée a fragmenté Gaza pour gérer une conflictualité sans fin au plus près de zones restreintes, au sein desquelles sont conduites des incursions.
Le corridor militaire de Netzarim coupe Gaza en deux, ne cesse d’être agrandi et fait à présent 8 kilomètres de large. S’y installent des infrastructures importantes : base et tours militaires, deux checkpoints amenés à devenir un terminal israélien pour contrôler à long terme les passages entre le nord et le sud. La zone tampon qui enserre Gaza a été étendue à 1 kilomètre vers l’intérieur. L’armée gère tous les points d’entrée depuis l’occupation le 7 mai 2024 de Rafah avec celle du corridor de Philadelphie (3,5 kilomètres de large et 14 kilomètres de long) dans lequel ont également été construites des infrastructures.
Ces corridors sont étendus en détruisant les quartiers alentour. Le maintien de l’occupation des corridors est une nouvelle condition de Nétanyahou pour un cessez-le-feu, revenant ainsi sur une proposition précédente acceptée par le Hamas. L’éventualité du retour de colons à l’intérieur de Gaza, de même que l’annexion de la Cisjordanie voulus par les ministres messianiques et kahanistes Ben Gvir et Smotrich, augure d’un avenir dystopique.
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Soutien d’une solution à deux Etats
Si le gouvernement israélien n’a pas de projet politique faisant une place aux Palestiniens, une large part de la société ainsi que les formations politiques et militaires palestiniennes majeures s’accordent, en dépit de leurs dissensions sur les moyens d’y parvenir, sur la solution à deux Etats sur les frontières de 1967. Les sondages d’opinion récents attestent d’un regain de ce soutien. Le Hamas s’est aligné, en adoptant en 2017 un document politique qui amende sa charte de 1988 et en poussant pour son intégration au sein de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).
Les dissensions intra-palestiniennes, et même intra-Fatah, sont importantes, et les critiques d’une Autorité palestinienne autocratique, qualifiée de vichyste en raison notamment de son maintien de la coopération sécuritaire avec Israël, s’intensifient. Toutefois, l’horizon d’attente le plus partagé est celui d’une réunification palestinienne ouvrant la voie à des élections nationales, à une refondation démocratique de l’OLP incluant tous les partis et des mouvements de la société civile, qui permettrait une solution politique. Chaque membre de la communauté internationale a la responsabilité de contraindre par tous les moyens l’Etat israélien à s’inscrire dans un processus politique basé sur le droit international et d’arrêter ainsi un futuricide, qui s’étend à présent au Liban. Il y va de notre commune humanité et de l’avenir de la région.
Stéphanie Latte Abdallah est historienne et politiste, directrice de recherche au CNRS (CéSor-EHESS), autrice de « La Toile carcérale. Une histoire de l’enfermement en Palestine » (Bayard, 496 p., 31,90 €).
