Proche-Orient, la guerre sans fin d’Israël
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Un an après le massacre commis sur le sol israélien par les commandos du Hamas, la terrible riposte de l’Etat hébreu, contre la bande de Gaza et désormais contre le Hezbollah au Liban, a pris l’allure d’une fuite en avant militaire, sourde à tous les appels au cessez-le-feu.
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Le 7 octobre 2023 a rejoint ces dates où chacun se souvient de ce qu’il faisait quand survint l’impensable. Comme celle de l’attaque des tours jumelles de Manhattan le 11 septembre 2001, ou celle du Bataclan à Paris, le 13 novembre 2015.
Les premières informations, à l’aube, ne permettaient pas de connaître l’ampleur et la barbarie de ce qui était en train de se produire au kibboutz Nahal Oz ou à la rave party en cours à proximité de la frontière de la bande de Gaza. Rapidement, on a réalisé que ce n’était pas un énième incident israélo-palestinien mais bien un événement qui pouvait changer le cours de l’histoire.
Les près de 1 200 morts (815 civils et 379 militaires et policiers) de ce 7 octobre, et les 250 otages, hommes, femmes, enfants, civils et militaires, emmenés avec eux par les commandos du Hamas venus de la bande de Gaza, ont transformé, par leur ampleur et leur nature, un conflit dont les racines remontent à plus d’un siècle.
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Les portes de l’enfer ne parviennent pas à se refermer
Mais surtout, un an plus tard, chacun réalise à quel point cet événement a un impact profond dont on n’a pas fini de mesurer l’étendue. Que ce soit au sein de l’opinion publique israélienne, durablement marquée par le traumatisme ; pour les Palestiniens de la bande de Gaza soumis à une riposte impitoyable et collective ; pour ceux de Cisjordanie confrontés à la violence des colons ; pour les pays de la région, à commencer par le malheureux Liban, entraîné malgré lui dans la confrontation et qui subit une nouvelle fois le déluge de feu et d’acier de la guerre ; et, au-delà, pour tous les continents d’un monde impuissant, affectés d’une manière ou d’une autre par l’onde de choc. Le conflit israélo-palestinien, dont on a pu dire qu’il avait perdu sa « centralité », s’est réimposé dans l’agenda, sans approcher pour autant d’une solution.
Un an après les massacres, les portes de l’enfer ne parviennent pas à se refermer. Au contraire, elles ne cessent de s’élargir pour englober de nouvelles cibles, de nouveaux combattants, de nouveaux pays. Et surtout de nouvelles victimes civiles. Car c’est d’elles qu’il faut d’abord parler : s’en prendre à des cibles non militaires constitue un crime de guerre, qu’il s’agisse des Israéliens des kibboutz ou de la rave party, des populations civiles de la bande de Gaza victimes de bombardements aveugles ou condamnées à des privations extrêmes, ou des Libanais pris dans l’affrontement sans merci entre le Hezbollah pro-iranien et l’Etat hébreu.
La centaine d’otages israéliens toujours aux mains du Hamas un an après en est le premier symbole, sans compter les milliers d’enfants de Gaza, qui figurent au nombre des plus de 41 000 morts des bombardements ou qui ont été blessés et marqués à vie.
Il n’y a pas d’équivalence entre un groupe terroriste et un gouvernement légal, mais il ne peut pas y avoir non plus de différence entre les victimes civiles : l’injonction à choisir « ses » victimes depuis le 7 octobre constitue une négation d’humanité. Et l’incapacité du monde à assumer l’impératif de protection des civils dans les zones de guerre marque la régression générale de notre époque, le recul du droit international, la faiblesse des Nations unies.
Mieux vaut être craint qu’aimé
Dans la galerie de portraits de cette page d’histoire tragique, on retiendra trois noms : Benyamin Netanyahou, Yahya Sinouar et Hassan Nasrallah. Le premier est le chef contesté du gouvernement d’un pays qui a été la victime de la terrible attaque du 7 octobre et en a conçu un droit à la revanche sans limites. Netanyahou est une figure polarisante de la vie politique israélienne depuis plus de trois décennies : « roi d’Israël » pour ses adorateurs, Machiavel maléfique pour ses nombreux détracteurs.
Il avait déjà une bonne partie du pays contre lui dans la rue avant le 7 octobre, vent debout contre ses projets « illibéraux » ; il a retrouvé les protestations hostiles au bout de quelques semaines, en raison de son incapacité à accepter sa responsabilité dans la faillite sécuritaire du 7 octobre, de son mépris pour le sort des otages dont la libération ne pouvait entraver sa stratégie militaire, de son alliance avec une extrême droite constituée d’apprentis sorciers toujours prêts à mettre de l’huile sur le feu.
Mais, un an après, le Premier ministre israélien triomphe dans son pays, là où on le pensait en survie artificielle. Le sort cruel qu’il a imposé aux Gazaouis ne dérange qu’une minorité d’Israéliens, et, surtout, l’audace de son offensive contre le Hezbollah a comblé une opinion chauffée à blanc. Des bipers piégés à l’élimination ciblée des cadres du Hezbollah, puis le bombardement massif de la banlieue de Beyrouth, qui a coûté la vie au chef du mouvement chiite, Hassan Nasrallah, le 27 septembre, ont donné le sentiment aux Israéliens que leur Etat avait toujours la capacité de les protéger.
C’est cette certitude qui avait volé en éclats le 7 octobre, avec la plus grande et la plus meurtrière attaque terroriste sur le sol israélien depuis la création de l’Etat en 1948. Quand une bonne partie du monde s’interroge sur la fuite en avant militaire du Premier ministre de l’Etat hébreu, insensible aux appels au cessez-le-feu, à Gaza comme au Liban, les Israéliens y voient le rétablissement d’un rapport de force en leur faveur : mieux vaut être craint qu’aimé.
Nasrallah l’a payé de sa vie, réalisant en quelques semaines la vacuité de sa rhétorique sur sa capacité de « dissuasion » vis-à-vis d’Israël, mais aussi les faiblesses de sa propre organisation face au renseignement israélien, et la fragilité du soutien iranien lorsque les temps deviennent durs. Le Hezbollah se gargarisait de son arsenal en missiles et en drones, de la discipline de son organisation, de son hégémonie politique dans un Liban déstructuré : cela n’a pas résisté longtemps face au déluge de feu et au renseignement exceptionnel des Israéliens.Yahya Sinouar a plus de chance : il est toujours en vie, un an après avoir lancé ses hommes à l’assaut d’Israël. Plus de chance que Hassan Nasrallah, écrasé par une bombe de deux tonnes, lancée par un avion F-15 israélien ; plus de chance aussi que son « frère » Ismaïl Haniyeh, le principal dirigeant du Hamas à l’extérieur, assassiné dans l’enceinte d’une résidence d’Etat gardée en plein cœur de Téhéran, le 31 juillet. Plus de chance enfin que Fatah Charif Abou al-Amine, le chef du Hamas au Liban, tué le 30 septembre dans une frappe aérienne contre sa maison dans le camp de réfugiés palestiniens d’Al-Bass, dans le sud du Liban.
Sinouar, un ancien prisonnier des geôles israéliennes, né il y a soixante et un ans dans le camp de réfugiés de Khan Younès, dans la bande de Gaza, est aujourd’hui le chef suprême du Hamas. Mais il vit terré dans les tunnels de Gaza, tandis qu’à la surface deux millions de Palestiniens souffrent dans un territoire en ruine, sans autre perspective que de dépendre d’une aide humanitaire qui n’arrive qu’au compte-goutte.
Le chef du Hamas peut se vanter d’avoir remis la question palestinienne au centre, mais à quel prix ? Et avec quelle perspective face à un adversaire aussi déterminé et implacable qu’Israël ? Netanyahou rêve d’avoir la tête de Sinouar, mort ou vif, à côté de celle de Nasrallah : il pourrait alors stopper sa guerre sans fin, qui semble parfois menée sans réelle stratégie.
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Israël a rétabli la crédibilité de sa dissuasion, mais à quel prix ?
Un an après le 7 octobre, Israël a assurément rétabli la crédibilité de sa propre dissuasion, mais, là aussi se pose la double question : à quel prix et avec quel avenir ? Le prix, c’est celui de l’horreur suscitée dans une bonne partie des opinions publiques mondiales, par le sort réservé aux populations de Gaza. Y compris, c’était inattendu, dans la jeunesse américaine, et même au sein de la communauté juive : la cause palestinienne est devenue celle d’une génération, avec son injustice, sa dimension « coloniale » qui parle à notre époque, et ses simplifications outrancières.
L’Etat hébreu est menacé de rejoindre l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid au rang de « pestiféré », même si les gouvernements occidentaux restent beaucoup plus nuancés, critiques mais solidement attachés à la protection d’un Etat juif né au lendemain de la Shoah. Il n’empêche : quand Benyamin Netanyahou s’est présenté à la tribune de l’ONU, en pleine campagne du Liban, vendredi 27 septembre, la salle s’est vidée des représentants de la majorité des Etats-membres, en signe de désapprobation. Lorsque le Premier ministre israélien a évoqué la perspective d’un accord de reconnaissance possible avec l’Arabie saoudite, les caméras se sont fixées sur le siège du royaume wahhabite, vide.
Israël n’en a cure à ce stade, et n’a peut-être pas tort. L’allié américain, malgré ses réserves exprimées à haute voix par Joe Biden depuis des mois, sur le nombre de victimes civiles à Gaza ou sur les refus de Netanyahou de signer les cessez-le-feu négociés par Washington, reste solidement à ses côtés et continue de lui livrer des armes.
Lorsque Nasrallah a été éliminé, Joe Biden a parlé de « mesure de justice »… Quant aux Européens, ils sont trop divisés pour peser : il y a bien l’Espagne, l’Irlande et quelques autres qui ont reconnu unilatéralement l’Etat de Palestine cette année ; mais pas la France, autrefois à l’avant-garde des amis de la Palestine, devenue plus prudente, plus discrète ; pas l’Allemagne non plus, au nom de l’histoire.
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Le pays se condamne-t-il à la guerre perpétuelle ?
La véritable question est encore et toujours celle du « jour d’après »… Israël se condamne-t-il à la guerre perpétuelle, dans un environnement qui sera toujours hostile ? La sécurité de l’Etat hébreu peut-elle être assurée par la seule démonstration de puissance et par une alliance avec les régimes arabes autocratiques, liés à Israël malgré l’opposition de leurs peuples ?
Cette question se pose avec une acuité toujours forte un an après le 7 octobre, même au moment où Israël engrange des succès militaires. La coalition au pouvoir à Jérusalem répond assurément oui, et a même verrouillé les alternatives : la Knesset (Parlement) a adopté en juillet dernier, par 68 voix contre 9, une résolution qualifiant un éventuel Etat palestinien de « menace existentielle à l’Etat d’Israël et à ses habitants ». Un refus de la « solution à deux Etats » pourtant répétée comme un mantra depuis un an par Joe Biden, Kamala Harris, les Européens, l’ONU…
Reste une question entière : que propose Israël aux 5,5 millions de Palestiniens des territoires occupés en 1967 ? Dans le meilleur des cas de se soumettre, dans le pire de partir. C’est la faille de la posture stratégique de l’Etat hébreu : sa principale menace est-elle l’Iran et ses « proxys » (Hezbollah, Houthis, etc.), ou son incapacité à envisager une coexistence avec l’autre peuple vivant sur cette « terre promise » ? L’absence criante de voix significatives sur l’échiquier politique israélien pour défendre la deuxième option en dit long sur l’évolution de la politique entamée depuis des années, mais qui s’est radicalisée après le 7 octobre.
Alors que la crise entre, contre toute attente, dans sa deuxième année, les regards se tournent vers les autres puissances impliquées. D’abord l’Iran, affaibli par la défaite spectaculaire de son allié Hezbollah au Liban, et qui hésite à riposter aux attaques israéliennes dans un rapport de force qui ne lui est assurément pas favorable. « Khamenei est un roi nu », s’exclame le chercheur Alex Vatanka dans le quotidien libanais « l’Orient-le Jour », en évoquant les vaines menaces proférées depuis des années par le successeur de l’ayatollah Khomeiny à la tête de l’Iran.
Ensuite, les Etats-Unis, où se tiendra le 5 novembre une élection présidentielle déterminante, au Proche-Orient comme ailleurs. Netanyahou « vote » pour Donald Trump sans hésiter, et ajustera la suite de sa stratégie en fonction du résultat des urnes américaines.
En attendant, ce premier anniversaire du 7 octobre en Israël est à la fois sombre, en raison de la douleur du souvenir, des otages qui manquent encore, et des guerres qui se poursuivent sur plusieurs fronts. Mais il est aussi marqué par le risque de l’hubris qui s’empare d’Israël comme à chacune de ses victoires, et qui n’a pas toujours été bonne conseillère.
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Repères
7 octobre 2023
Attaque du Hamas dans les localités frontalières de Gaza et au sein du festival de musique Nova : 1 200 personnes tuées et 250 otages. L’opération aérienne Sabres d’acier est lancée par Israël sur l’enclave.
27 octobre
Début de l’offensive terrestre israélienne dans Gaza.
15 novembre
Raid sur l’hôpital Al-Chifa, le plus grand de Gaza, soupçonné par Israël d’être le siège d’un commandement militaire du Hamas, ce que l’organisation dément.
24-30 novembre
Trêve humanitaire de 7 jours, négociée par l’entremise des Etats-Unis, du Qatar et de l’Egypte : 50 otages sont libérés en échange de 150 prisonniers palestiniens.
8 décembre
A l’ONU, les Etats-Unis mettent leur veto à une résolution du Conseil de
Sécurité réclamant « un cessez-le-feu humanitaire immédiat ».
2 janvier 2024
Le numéro 2 du Hamas, Saleh al-Arouri, est tué au Liban.
13-14 avril
L’Iran lance une attaque de drones et de missiles contre Israël.
20 mai
La Cour pénale internationale (CPI) émet un mandat d’arrêt contre Benyamin Netanyahou, Yoav Gallant, son ministre de la Défense, et contre trois dirigeants du Hamas, dont Yahya Sinouar.
10 juin
L’ONU adopte une résolution sur un cessez-le-feu en 3 phases, soutenue par les Etats-Unis.
31 juillet
Assassinat d’Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas, lors d’une frappe aérienne attribuée à Israël à Téhéran.
15 août
Le ministère de la Santé de Gaza annonce que plus de 41 000 Palestiniens, majoritairement des civils, sont morts depuis le 7 octobre.
24 septembre
Des frappes aériennes israéliennes au Liban tuent 558 personnes, le plus lourd bilan en une journée depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).
Pierre Haski