Comment retrouver l’intérêt du débat ? Ces cinq obstacles à dépasser, par Julia de Funès
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A en juger par la teneur des échanges sur les réseaux sociaux ou à l’Assemblée nationale, le niveau de réflexion est devenu préoccupant.
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La philosophe Julia de Funès, auteure notamment de « Socrate au pays des process » et « Le développement (im)personnel ».
Gaston Bachelard, philosophe des sciences, introduit en 1938 dans La Formation de l’esprit scientifique le concept d’obstacle épistémologique. Selon lui, les obstacles à la connaissance ne viennent pas seulement des contraintes externes (le manque de données, la limite des techniques), mais aussi d’habitudes intellectuelles profondément ancrées. Si Bachelard identifie les freins à l’évolution de la pensée scientifique, nous pourrions aujourd’hui tenter d’identifier les freins à la pensée tout court. Car le sentiment est général : la teneur des échanges notamment sur les réseaux sociaux ou lors des algarades de l’Assemblée nationale nous obligent à admettre que le niveau de réflexion est devenu préoccupant. Quels obstacles faut-il surmonter pour retrouver l’intérêt d’un débat et les promesses d’une pensée ?
-1-Le premier obstacle me semble être l’hypnose manichéenne dans laquelle nous barbotons constamment. Notre système de pensée reste trop souvent dualiste. Chaque sujet tombe dans le piège de la simplification des opposés, du pour ou du contre, du combat militant. On préfère, par loyauté idéologique, avoir tort avec son camp que raison avec l’autre, comme le dit Raymond Aron. Mais avancer dans les idées suppose un dépassement des oppositions dans un mouvement dialectique qui les réconcilie en les surmontant.
-2-Le deuxième obstacle serait celui du « globalisme ». Critiquer un des aspects d’une réalité est pris pour une contestation intégrale de cette même réalité. Remettre en question certaines dérives du wokisme vous fait immédiatement passer pour un antiwoke. Difficile pour certains d’admettre qu’il y a au sein même de ce mouvement à la fois une défense de causes justes et une idéologie intransigeante. Pour surmonter cet amalgame, des nuances conceptuelles s’avèrent nécessaires. A titre d’exemple, une offense n’est pas un préjudice ; une micro-agression n’est pas un délit ; rester soucieux des discriminations est une chose, tomber dans une traque moralisatrice en est une autre, etc.
Parler au niveau des idées et non des identités
-3-Le troisième pourrait être dit verbal. C’est celui des mots qui, mal définis, bloquent toute discussion. J’en ai eu un exemple récent avec le terme « bien-pensance ». En utilisant cette expression sur LinkedIn, quelle n’a pas été ma surprise de voir qu’un nombre non négligeable d’internautes confondaient la bien-pensance (terme péjoratif désignant la pensée unique et dogmatique) avec le fait de bien penser. Comme si le mot « bien » renvoyait à quelque chose de bien ! N’importe quel débat devrait être précédé d’un exercice préalable de définitions pour se doter d’un vocabulaire précis et d’un lexique juste.
-4-Le quatrième obstacle, celui du « positivisme », est l’un des plus robustes. Sous des atours plaisants, l’idée dont on parle peut paraître si aimable que ceux qui la questionnent passent inévitablement pour des personnes critiques ou réactionnaires. Comment par exemple remettre en question la parité ? Cette notion étant à forte charge positive, il devient impossible – notamment pour un homme – de l’invalider. Mais c’est oublier que la parité, sous ses bonnes intentions, peut mal servir les femmes en dissimulant leur vraie problématique, qui n’est plus tant celle de l’accessibilité à des postes que celle d’une égalité de vie. Contourner cet obstacle supposerait de ne jamais charger positivement un mot, car certains vices cachés peuvent s’éclipser derrière sa vertu apparente.
-5-Enfin et surtout, l’obstacle le plus difficile à abolir réside dans le besoin d’identification. S’identifier, c’est raisonner « en tant que » : en tant que femme, en tant que Blanc, Noir, Vert ou Jaune. C’est préférer à la vérité des idées ses intérêts corporatistes. C’est privilégier le confort d’une appartenance à l’exactitude des faits. C’est substituer à la singularité de sa pensée les opinions d’une communauté. C’est choisir la conformité au groupe plutôt que le courage d’être soi-même. Retrouver les promesses d’une pensée supposerait de se déprendre de toute identification, pour parler au niveau des idées et non des identités, plus sensibles à la flatterie et intolérantes à la critique. Voilà de manière non exhaustive quelques-uns des obstacles à surmonter pour nous permettre de retrouver la force d’une pensée et l’intérêt d’un débat.
* Julia de Funès est docteur en philosophie.

Julia de Funès, Chroniqueuse
-6-MCD ajouterais le besoin immodéré ( maladif ) de reconnaissance. Les gens qui ont besoin de reconnaissance étaient des faibles, des narcissiques pervers ou encore des égocentriques manipulateurs qui se mettent en avant pour attirer les louanges. Par conséquent, notre besoin de reconnaissance est parfois mis de côté, on le cache aux autres et éventuellement on se le cache aussi à soi-même, j’entends même des patients dire qu’ils en ont honte lorsqu’ils en prennent conscience. Si on ne le satisfait jamais, il y aura un manque criant en nous. Or, ce manque est néfaste pour l’estime de soi et le sentiment de valeur personnelle. Par exemple, le besoin de reconnaissance n’est pas que le besoin de valorisation. Ce n’est pas non plus que le besoin de compliments ou le besoin d’être apprécié. Ou du mois, ce n’est pas que ça.