«On sait toutes pourquoi on est ici»: en Birmanie, les femmes sur le front de la résistance armée
Si la lutte armée n’a plus de sens en démocratie… En dictature militaire, ou face au nazisme elle est un devoir de chaque conscience !
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Alors que la guerre opposant de multiples groupes armés à la junte militaire s’enlise, les femmes qui participent à la lutte acquièrent un nouveau statut, dans un pays où les normes sexistes prévalent. Au point de devenir un maillon essentiel de la résistance.
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En Birmanie.
L’aube se lève à peine que de petites troupes se rassemblent sous les arbres du camp Victoria, un camp militaire anti-junte caché dans les montagnes de l’ouest birman, près de la frontière indienne. Les visages sont fatigués, la plupart des jeunes recrues traînent leur fusil en bois, une arme factice avec laquelle elles apprennent à se battre.
Un peu à l’écart, un groupe particulièrement fourni s’active sans rechigner: il s’agit d’une vingtaine de filles, dont certaines dépassent à peine les 15 ans, venues ici pour se former au combat. Accroupies en cercle, elles s’étalent une épaisse couche d’encre noire sur le visage. «C’est comme si on se maquillait. Mais au lieu de se faire belles, on va apprendre à se camoufler et à survivre dans la jungle», plaisante l’une d’entre elles.
La présence de ces jeunes combattantes dans le camp Victoria, la base militaire de la Chin National Army (CNA), l’un des principaux groupes armés qui lutte contre la junte en Birmanie, n’est pas une exception. Depuis le coup d’État de février 2021 qui a renversé le gouvernement de la dirigeante Aung San Suu Kyi, mettant fin à dix ans de transition démocratique, les femmes ont pris une place importante dans la lutte contre cette nouvelle dictature militaire au pouvoir.
En première ligne lors des soulèvements qui contestaient, dès le lendemain, le renversement du régime et qui finiront réprimés dans le sang par l’armée, beaucoup de manifestantes à travers le pays ont finalement décidé de prendre les armes. Pour la démocratie, mais aussi pour se protéger de l’impitoyable Tatmadaw, le bras armé de la junte, dont les femmes sont particulièrement victimes.

De jeunes volontaires se camouflent avant de commencer leur entraînement militaire du jour dans le camp Victoria de la Chin National Army dans l’État Chin, en Birmanie, le 4 mars 2024. | Robin Tutenges
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Viols, violences, vengeance
Un coup de sifflet aigu presse les jeunes recrues. La trentaine de filles, vêtues de treillis militaires, se met en rang. La formation, qui dure trois mois, est rude. Il n’y a pas de distinction entre les filles et les garçons: la centaine de jeunes volontaires multiplie les exercices physiques, apprend le maniement des armes, les tactiques militaires ou encore l’orientation en forêt. «C’est dur parfois, notre corps lâche, on est fatiguées. Mais on sait toutes pourquoi on est ici», explique Ester, une future guerrière de 19 ans, qui participe à la formation.
«Quand on était au village, on avait peur de croiser les soldats de la junte. Si on voyait leur voiture arriver, on partait le plus loin possible. On sait comment ça se passe: s’ils attrapent un homme, ils le tuent. S’ils attrapent une fille, ils la violent», ajoute la jeune fille. Pour apprendre à se protéger, et venger les siens, Ester décide, début 2024, de partir du canton de Kanpetlet avec une amie pour gagner le camp Victoria.
Après le coup d’État, ce camp est devenu le quartier général de la guérilla des Chins, une minorité ethnique chrétienne (d’obédience protestante) peuplant les montagnes de l’État Chin, dont la jeune fille fait partie. Là-bas, elle découvre d’autres filles qui, comme elle, ont vécu les atrocités de la guerre, parfois d’encore plus près.
«J’espère pouvoir tuer des soldats de la junte de mes propres mains.» : Ester, 19 ans, en formation
Maisons incendiées, villages bombardés par des avions de chasse, familles tuées dans les combats, famine due à la guerre: les jeunes filles qui ont décidé de rejoindre la guérilla ont toutes des raisons de se battre contre cette junte sanguinaire, qui multiplie les exactions envers les civils. Depuis leur prise de pouvoir, plusieurs preuves ont attesté de viols collectifs –entre autres comme punitions d’un soutien supposé aux groupes armés–, de crimes sexuels et de violences sexistes (notamment en détention), mais aussi d’exécutions et de massacres, impliquant des femmes de tout âge, y compris des enfants.
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Cousu sur l’épaule des jeunes recrues, l’insigne de la CNA représente deux Tumee et un calao bicorne, respectivement un fusil de chasse traditionnel et un oiseau typique du peuple Chin, dans l’État Chin, en Birmanie, le 1er mars 2024.
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Ces violences perpétrées par les forces de la junte sont particulièrement répandues dans les régions où vivent les différentes minorités du pays, comme l’État Chin. Au total, 135 autres minorités ethniques et religieuses (30% de la population) peuplent la Birmanie, notamment dans les régions frontalières. Celles-ci ont longtemps été persécutées par les régimes successifs. Une fois au pouvoir, la junte militaire bouddhiste, principalement composée de membres de l’ethnie majoritaire des Bamars, a poussé cette violence à des niveaux d’horreur absolue.
Hmangaihi, une jeune combattante Chin de 17 ans, a décidé de rejoindre un groupe armé de la région après avoir vécu ce type d’atrocité. Le 14 août 2022, l’armée birmane lance un raid sur Haimual, son village, dans l’État Chin, brûlant seize maisons et faisant neuf prisonniers. Tous sont relâchés, sauf deux adolescents, frère et sœur, qui avaient des photos d’armes sur leur portable. Deux jours plus tard, les habitants découvrent leurs cadavres à moitié enterrés. La fille, Lalnunpuii, 17 ans, a été tuée d’une balle, tandis que son frère, Lalruatmawia, 15 ans, aurait été battu à mort. «Je n’aurais jamais pensé me battre un jour, mais que peut-on faire d’autre quand on vit ce genre d’horreur? C’était mon amie; aujourd’hui, je me bats pour elle. Je veux la venger.»
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À l’instar de Hmangaihi, les exactions impunies du nouveau régime ont poussé dans les bras de la guérilla des milliers de jeunes –filles comme garçons– autrefois étudiants, enseignants, ingénieurs, ou rêvant de devenir journalistes, comme Ester. Ces derniers, véritables moteurs de la résistance, ont grandi dans une démocratie naissante avant de tout perdre avec le coup d’État: leurs études, leur avenir, leurs espoirs. «Ils m’ont volé mes rêves», rage Ester. «J’espère pouvoir tuer des soldats de la junte de mes propres mains.»
Aujourd’hui, le pays est à feu et à sang, ravagé par les combats qui opposent, sur tout le territoire, des centaines de groupes armés anti-junte, principalement issus des minorités ethniques, et le régime dictatorial barbare. Plus de 50.000 personnes ont déjà perdu la vie en près de quatre ans de guerre.
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Hmangaihi (à droite), une jeune combattante de 17 ans membre du groupe de résistance civile local «Mountain Eagle Defense Force» (MEDF), surveille une route stratégique près de la ville d’Haimual, dans l’État Chin, en Birmanie, le 15 novembre 2022.
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«On peut faire plus que les hommes»
Une fois sa formation militaire terminée, Ester ne sera pas seule: plus de 300 femmes soldates font déjà partie de la Chin National Army, sur quelque 3.000 combattants. Un chiffre important mais insuffisant pour Adu, 27 ans, seconde lieutenante au sein de la CNA.
«Peu importe que l’on soit un homme ou une femme, tout le monde doit rejoindre la résistance, pour la liberté», soutient la combattante, qui s’occupe également de former les nouvelles recrues, à l’ombre d’un arbre, bob vissé sur la tête. «Quand ton ennemi est à ta porte, le genre ne change rien: il faut se battre.»
Originaire de Thantlang, une ville Chin presque rasée par les combats entre la junte et les groupes rebelles, celle qui rêvait autrefois d’être infirmière ne s’est pas longtemps posé la question de combattre ou non. «J’ai commencé à manifester, à Yangon puis à Thantlang. Rapidement, je me suis rendu compte que ce ne serait pas assez, qu’il fallait faire différemment.» Elle part, seule, rejoindre la résistance.
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Peu de femmes finiront pourtant en première ligne au sein de la CNA. «Chaque groupe dans le pays a sa politique concernant la présence ou non des femmes pendant les combats, précise Adu. Ici, la tendance est plutôt à ce que les femmes occupent divers postes, parfois sur le front, mais pas directement en première ligne.» Infirmières de guerre, pilotes de drone, enseignantes, formatrices de nouvelles recrues, patrouilleuses, administratrices: les femmes Chin sont présentes à tous les niveaux de l’organisation de la guérilla –parfois à des postes importants, comme Adu.

Bo Bo, 15 ans, vient tout juste de finir sa formation pour devenir soldate dans la Chin National Army (CNA). Depuis le village de Ramkhlau, elle observe l’avancée d’un convoi de l’armée birmane, parti la veille de ce village où ils ont brûlé une vingtaine de maisons, dans l’État Chin, en Birmanie, le 9 avril 2023.
Que ce soit sur le front ou dans les bureaux du camp Victoria, la polyvalence des soldates est particulièrement utile au fonctionnement de la résistance. «Les hommes veulent juste se battre. Nous, les femmes, on est plus ouvertes à d’autres choses: soigner, enseigner… On peut faire plus que les hommes», assure Ester, qui vit depuis plusieurs mois dans le camp d’entraînement, avec une centaine de nouvelles recrues masculines.
Dans le nord de la Birmanie, la guérilla gagne du terrain contre la junte, désormais encerclée dans les plus grandes villes de l’État Chin. En multipliant les embuscades et en bénéficiant du soutien indéfectible de la population, les différents groupes armés Chin contrôlent aujourd’hui 80% de l’État du même nom. Une situation similaire se dessine à l’échelle du pays, où, d’est en ouest et du nord au sud, les divers mouvements de résistance armée enchaînent les victoires, plaçant plus de la moitié de la Birmanie sous leur gouverne.
«Les choses changent petit à petit. Ceux qui pensaient que les femmes ne pouvaient pas être utiles se taisent aujourd’hui.» : Adu, seconde lieutenante au sein de la CNA
En arpentant les chemins sinueux des montagnes de l’État Chin, libéré du joug de la junte, on croise en de rares occasions des jeunes femmes, semi-automatique en main, gardant un check-point ou solidement accrochées à l’arrière de pick-ups en direction du front. À Thantlang, où les deux camps s’affrontent quotidiennement pour le contrôle de cette ville martyre, une quinquagénaire aux cheveux noirs, fusil de sniper en main, scrute l’horizon, prête à tirer sur chaque soldat ennemi qu’elle aperçoit. Elle est la seule femme au milieu d’une centaine de combattants, tous plus jeunes les uns que les autres, défendant la ville ce jour-là.
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Un soldat passe sous un trou d’obus dans un mur de la ville de Thantlang, dans l’État Chin en Birmanie, pour éviter les tirs de snipers. La ville, théâtre des affrontements entre la junte et des groupes armés, accueillait près de 15 000 habitants avant d’être vidée par les combats, le 11 mars 2023.
«Beaucoup de filles qui suivent la formation militaire avec moi veulent se battre directement en première ligne. Elles n’attendent que ça! C’est ce que je veux aussi. Mais j’ai peur qu’on m’en empêche ou qu’on me décourage, justement parce que je suis une femme», admet Ester. Au-delà de leur combat contre la junte, les soldates doivent aussi faire face à un autre défi: se faire une place entre les nombreuses normes patriarcales, très présentes dans le pays.
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Changer les regards sur la femme
Certaines remarques sexistes des garçons du camp Victoria fusent parfois, admet Adu. «Les moqueries me rendent triste. Il peut aussi y avoir une différence de traitement, notamment entre les soldats de même rang. Pourtant, je sacrifie ma vie ici. Et toutes les femmes font ce que les hommes font.» Dans les villages de la région, la culture patriarcale solidement ancrée incite davantage les filles à s’occuper des tâches ménagères du foyer et à se marier, plutôt qu’à rejoindre la résistance, en dépit de leur volonté.
«Quand j’ai dit à mon village que j’allais partir me battre, tout le monde a rigolé. Ils pensaient que ce n’était pas bon pour une fille, que je n’arriverais à rien. Il y avait beaucoup de jugements», ajoute Ester. Pas de quoi la décourager pour autant. «Seul le résultat compte, et les femmes peuvent permettre la victoire. Je veux faire ma part et faire taire les critiques.»
Adu se bat, elle aussi, pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Dans le camp, elle organise parfois des dîners exclusivement réservés aux soldates, mais aussi des ateliers sur le genre. Ensemble, loin des regards médisants, elles parlent de tout. La journée et le soir, filles et garçons se mélangent sans distinction, avant de se séparer, pour la plupart, la nuit. Les filles rejoignent alors des baraquements distincts, s’engouffrent dans des chalets faits de bois et de tôle, et font résonner des vidéos TikTok, jusqu’à ce que les coupures d’électricité les poussent à dormir.

De jeunes filles, nouvelles recrues au sein de la Chin National Army, lisent un livre, allongées sur leur lit: une longue planche en bois de la longueur du baraquement, qu’elles partagent entre elles, dans le camp Victoria, dans l’État Chin, en Birmanie, le 4 mars 2024.
Depuis le coup d’État, la participation des femmes aux manifestations puis à la résistance armée a tout de même bouleversé ces visions sexistes qui gangrènent la société birmane, comme une partie des mouvements révolutionnaires, estime Adu. «Les choses changent petit à petit. Ceux qui pensaient que les femmes ne pouvaient pas être utiles se taisent aujourd’hui. C’est un combat de tous les jours, mais, de mon expérience, les choses vont dans le bon sens.» La Chin National Army reste progressiste sur certains points, notamment sur les questions LGBT+. Quelques soldates du camp forment notamment des couples, sans pour autant s’afficher ouvertement. Une situation qui semble tolérée par cette guérilla chrétienne.
Au fur et à mesure que la guerre s’enlise, les femmes, combattantes ou non, deviennent également un nouveau soutien essentiel: parmi elles, certaines s’occupent des estropiés de guerre. Les mines antipersonnel, véritable fléau utilisé en masse par les deux camps dans le pays, mutilent les guerriers et les fermiers, leur arrachant bien souvent une jambe. Le manque de soins adaptés et de prothèses en nombre suffisant rend les infirmes dépendants, dans une société où l’homme est généralement le chef de la famille. Leur compagne ou épouse devient alors un pilier sur lequel ils s’appuient pour ne pas sombrer, perdant, de fait, les rênes du foyer.
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Anna, une jeune combattante de la Chin National Army, soigne les blessés et enseigne aux futures infirmiers et infirmières de la résistance, dans l’État Chin, en Birmanie, le 4 mars 2024. | Robin Tutenges
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Anna a 22 ans. Elle était étudiante en science politique à Hakha, la capitale de l’État Chin, avant que la guerre ne mette un terme à ses études. Elle décide de rejoindre la résistance. Dans le camp Victoria, elle rencontre très vite celui qui va devenir son compagnon. L’amour naît, le couple projette même de se marier –un acte autorisé dans le camp après trois ans de service au sein de l’armée. Lui rejoint un bataillon qui combat en première ligne; elle intègre l’hôpital militaire, où elle soigne les corps en charpie des soldats blessés.
Début 2023, son pire cauchemar se produit. Alors qu’elle était de garde dans l’hôpital du camp, un homme est amené en urgence sur un brancard, la jambe sectionnée par une explosion lors d’un affrontement: son compagnon gît là, à moitié conscient. Depuis, la jeune Chin s’occupe quotidiennement de lui. «Nos deux âmes sont liées, c’est ma responsabilité de prendre soin de lui. Parfois, il se sent petit, il me dit qu’il a peur pour moi, que je sois obligée de m’occuper de lui toute sa vie. Mais je l’aime. Alors, aujourd’hui, je me bats pour deux.».
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Robin Tutenges
